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Légionnaire toujours...

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2016




La Légion étrangère dans la guerre d’Algérie, 1954-1962

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CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

 

Lors du déclenchement de l’insurrection en Algérie, plus de la moitié des effectifs de la Légion sont encore présents en Indochine, et le Dépôt commun des régiments étrangers doit panser les blessures de Diên Biên Phu avant même de prendre en compte les opérations dites de maintien de l’ordre. Le rapatriement d’Extrême-Orient des régiments achevé, un nouveau défi doit être relevé avec le regroupement des régiments implantés tant au Maroc qu’en Tunisie. Le commandement assure la transition aux moindres frais en raison des nombreux problèmes soulevés par le recrutement, l’instruction et l’emploi d’une troupe usée, fatiguée et qui doit être renouvelée au plus vite. En effet, les stigmates de l’Indochine ont creusé les rangs des régiments éprouvés par huit années de combats incessants et meurtriers. Les pertes — les plus élevées du corps expéditionnaire en Extrême-Orient — à elles seules expriment l’ampleur de l’épreuve : 37,2 % des effectifs engagés entre 1945 et 1954, soit 27 098 hommes sur 72 833. Toutefois, la tâche n’est pas de tout repos. Les séquelles de la guerre — notoirement les désertions en augmentation sensible, le renouvellement du recrutement — vont peser dans les premières mesures adoptées pour redresser la situation jugée préoccupante. Déjà, en septembre 1954, le colonel commandant le Groupement autonome de la Légion étrangère, le gale, au terme d’une dernière inspection en Indochine, s’était ouvert au général Ely, récemment nommé commandant en chef et commissaire général en Indochine. Il mettait en relief la nécessité de reprendre en main la troupe en fixant « l’objectif des chefs de corps (de Légion) de conserver au plus haut degré possible la cohésion, la discipline, l’instruction de leurs régiments, en prévoyant loin » [1][1] Archives de la Légion étrangère (ale). Note du colonel....

 

Le regroupement en terre africaine

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Dans les premiers mois du conflit, le seul régiment implanté en Algérie, le premier régiment étranger d’infanterie (1er rei), est en mesure de lever un bataillon de marche aussitôt dirigé sur l’Ouarsenis pour la première mission de maintien de l’ordre. Les effectifs sont en partie réalisés par prélèvements dans les compagnies de passage de la « Maison Mère », les pelotons d’élèves gradés et les compagnies d’instruction de Saïda, de Mascara, du Kreider, Bedeau et Méchéria. Le repli et le regroupement des régiments encore implantés en Indochine et au Maroc s’effectuent en deux temps, compte tenu de l’évolution de la situation générale en Afrique du Nord. Les troubles en Tunisie comme au Maroc conduisent le commandement à opérer dans l’urgence des changements d’implantations des unités.

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La première phase touche les corps de Légion concernés par l’application des accords de Genève qui doivent évacuer le Tonkin d’abord, l’Annam ensuite, la Cochinchine enfin. La libération des prisonniers du camp retranché de Diên Biên Phu permet un premier regroupement des unités. C’est ainsi que, dès le 15 décembre 1954, un premier contingent, le 3e régiment étranger d’infanterie (3e rei), très éprouvé, diminué et affecté par une vague de désertions lors de la traversée de la mer Rouge et du canal de Suez, débarque à Alger. Les quatre bataillons sont aussitôt dirigés sur Djidjelli et Sétif avant d’être engagés dans la région d’Arris. C’est au tour du 2e régiment étranger d’infanterie (2e rei) de rejoindre Bizerte, le 23 février 1955, mais il est destiné à opérer au Maroc jusqu’à l’accession à l’indépendance du protectorat. Dès juin 1956, les légionnaires du 2 « pitonnent » en Petite Kabylie. Le 1er bataillon étranger parachutiste (1er bep) quant à lui débarque à Mers-el-Kébir le 25 mars 1955 : regroupé dans le Sud constantinois, après avoir reçu des renforts, il est transformé en régiment le 1er septembre suivant. Les retours se succèdent au cours de l’année. Le 2e bataillon étranger parachutiste (2e bep) — débarqué dans l’ouest algérien le 18 novembre — suit les traces du 1er bep quelques jours plus tard ; il est également transformé en corps régimentaire. La 13e demi-brigade de Légion étrangère (13e dble) rejoint l’Afrique du Nord entre juin et juillet 1955 avant d’être dépêchée dans le Constantinois pour participer au rétablissement de l’ordre après les massacres de Philippeville et d’El-Halia des 20 et 21 août. En novembre 1955, les légionnaires du 1er régiment étranger de cavalerie retrouvent leur ancienne garnison de Sousse abandonnée depuis 1939. Le retour du régiment du Tonkin, le 5e régiment étranger d’infanterie (5e rei), s’échelonne de février à avril 1956, alors que la guerre s’est installée dans l’ensemble du territoire algérien, plus particulièrement dans l’est.

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La deuxième et ultime phase de regroupement des unités de la Légion étrangère qui retrouvent leur terre d’élection s’effectue entre octobre 1956 et mars 1957, avec le repli du 2e régiment étranger de cavalerie (2e rec) et du 4e régiment étranger d’infanterie (4e rei), le régiment du Maroc qui abandonne définitivement les garnisons réparties entre Agadir et Midelt au sud, et Meknès et Fès au nord pour le secteur de Tebessa. Désormais, la Légion peut aligner en Algérie une dizaine de régiments et trois compagnies sahariennes portées de légion (cspl) au Sahara, réparties entre Aïn-Sefra (1re cspl), Laghouat (2e cspl) et Sebha au Fezzan (3e cspl).

Une transition délicate (1955-1957)

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Le retour et le redéploiement en Algérie se font dans un climat tendu. Tous les régiments sans exception, touchés par une baisse sensible du moral relevée par les chefs de corps, ont dû faire face à plusieurs vagues de désertions, tant lors des retours d’Indochine par voie maritime qu’au Maroc et en Algérie. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre le 1er novembre 1954 et le 27 janvier 1956, le nombre des déserteurs en fuite s’élève à 653, soit 35 par mois et 3 pour mille contre 2,2 pour mille dans les troupes nord-africaines. La situation est plus particulièrement préoccupante au 3e rei [2][2] ale, « Journal de marche et opérations du 3e rei »,.... Les régiments encore au Maroc, les 2e et 4e rei ainsi que le 2e rec, sont sérieusement affectés avec 42 désertions par mois en 1955 : l’usure comme la lassitude de la troupe sont relevées dans des rapports alarmistes qui vont peser dans les décisions du commandement. Il faut agir vite, frapper fort afin de mobiliser des cadres parfois désabusés. Le redressement passe par des mesures d’urgence, mais aussi et surtout par une politique adaptée à la nouvelle donne.

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Dans une note datée du 28 mars 1956, le colonel Lennuyeux met en garde l’état-major sur l’emploi des légionnaires qu’il juge abusif. Il lance un avertissement en s’appuyant sur les renseignements recueillis par le service d’immatriculation de la Légion (sil) et le bureau des statistiques de la Légion étrangère (bsle) : « Nous ne devons pas nous leurrer sur les sentiments du légionnaire à notre égard. Qu’on le veuille ou non, le prestige de la France est ébranlé, et il est plus difficile qu’autrefois de faire sonner les grands mots d’honneur et de fidélité dans le cœur de soldats déçus qui ont tendance à se considérer comme des mercenaires véritablement exploités. La propagande rebelle ne se fait d’ailleurs pas faute de le souligner » [3][3] Service historique de la Défense Terre (shdt), 1H 1348,.... Cependant, il y a lieu, pour évaluer avec plus de précision la crise qui affecte la Légion et mesurer l’impact réel de la désertion dans les unités, de distinguer les désertions avec ou sans emport d’armes et de munitions des désertions au cours de l’instruction, traditionnellement plus nombreuses.

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Il est vrai que le légionnaire sait que les sanctions sont légères : la plupart des peines avec sursis ne sont pas ou peu dissuasives. En effet, l’instruction ministérielle du 26 avril 1934 qui fixe le délai de repentir du militaire pour rejoindre son unité en fonction de sa situation autorise une interprétation libérale du texte. L’article 408 du code de justice militaire portant sur la désertion à bande armée prévoit la réclusion criminelle à temps de dix à vingt ans. La réclusion à perpétuité est requise si le complot est avéré. C’est le cas d’un engagé volontaire allemand de vingt et un ans qui déserte pendant l’instruction et qui est repris deux mois plus tard lors d’un accrochage avec une bande armée. Après huit mois de préventive, le tribunal militaire le condamne à deux ans de prison avec sursis, et le commandement de la Légion étrangère résilie son contrat, probablement par suite d’une intervention extérieure [4][4] SHDT, 7T 29, Inspection technique de la Légion étrangère.... Si 950 légionnaires ont déserté entre le 1er novembre 1954 et le 30 novembre 1956, seulement 39 d’entre eux sont partis en emportant leurs armes. Car le légionnaire cherche avant tout à rejoindre son pays, déçu par l’instruction ou las d’une guerre qui n’est pas la sienne, mais rarement gagné par la propagande du Front de libération nationale (fln) [5][5] Tramor Quemeneur, Une guerre sans nom ? Insoumissions,.... D’après le bureau des statistiques de la Légion étrangère (bsle), près de 7 % des déserteurs auraient rejoint les rangs du fln [6][6] Commandement supérieur des forces armées en Algérie,.... En revanche, les défaillances de sous-officiers sont exceptionnelles. Faut-il rappeler que ce corps occupe une place centrale dans la Légion ? Il assure et assume la cohésion au sein des unités. Le réseau de désertion mis en place à Tétouan par un Allemand, candidat malheureux à l’engagement et refoulé par le poste de recrutement de Landau le 2 février 1951, bénéficie de la bienveillance des autorités marocaines. Cette organisation qui bénéficie du soutien logistique du fln favorise les désertions plus particulièrement grâce à une propagande efficace. De plus, Si Mustapha, alias Winfried Müller, met en place un service de rapatriement qui inquiète les autorités françaises [7][7] SHDT, 7T 29, Inspection technique de la Légion étrangère....

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La riposte ne se fait pas attendre. Malgré les difficultés du recrutement depuis 1954, le commandement décide de renforcer le dispositif de filtrage et de procéder à la radiation des engagés volontaires fichés selon la « cotation du degré de nocivité », dite « ods ». Le fichage permet de prévenir certaines désertions par un contrôle renforcé des candidats à l’engagement dont le passé est jugé compromettant ou dangereux pour la Légion [8][8] Tramor Quemeneur, op. cit., p. 136. « Copie d’une étude.... Alors même que les attaques contre la Légion redoublent d’intensité en République fédérale d’Allemagne — les campagnes de presse se succèdent, relayées par les initiatives au Bundestag de certains parlementaires sociaux-démocrates et des pressions exercées au sein du gouvernement Adenauer, embarrassé depuis le rapprochement avec la France dans le cadre de la politique européenne et de la coopération scientifique dans le domaine nucléaire avec l’accord de Colomb-Bechar du 12 mars 1956 [9][9] Bougherara Nassima, « Les rapports franco-allemands... —, la source de recrutement germanique, Allemands et Autrichiens, ne se tarit pas : plus de 40 % des candidats en 1957 dont la moyenne d’âge est inférieure à vingt et un ans [10][10] Jean-Paul Cahn, « La République fédérale d’Allemagne....

Répondant au vœu du commandement, comme un démenti des prévisions pessimistes de certains officiers, la Légion retrouve sa physionomie de l’après Seconde Guerre mondiale avec une proportion élevée d’Allemands, 50 % au plus fort de la guerre d’Algérie [11][11] SHDT 1H1348, dossier 8, 1er régiment étranger, bil.... Le rajeunissement de la troupe constitue un atout dans le type de guerre qui impose une préparation physique intense. Aussi, la durée de l’instruction portée à vingt semaines permet une meilleure prise en main de l’engagé confronté à l’épreuve de la rupture et aux rites de passage et d’intégration au groupe. Le renforcement de la discipline assure une plus grande cohésion dans une troupe fragile et parfois instable, particulièrement rajeunie, soumise aux influences extérieures et aux appels à la désertion. Le redressement est assuré en grande partie par l’amélioration de l’encadrement, notamment en sous-officiers plus jeunes, afin de compenser le déficit en officiers (3 027 pour 2 907 théoriques). Les anciens, souvent atteints — et guéris ? — du syndrome indochinois, font bénéficier de leur longue expérience les jeunes recrues et les préparent au combat rapproché et au tir d’instinct. Les opérations de bouclage-ratissage qui tombent le plus souvent dans le vide leur font découvrir le terrain à défaut de l’ennemi qui se dérobe devant le déploiement des forces de l’ordre.

Mais les régiments de la Légion étrangère ne représentent, en août 1958, avec l’arrivée des derniers renforts en provenance de Tunisie et du Maroc, que 5 % des effectifs de l’armée de terre engagés dans les opérations dites de maintien de l’ordre [12][12] Alban Mahieu, « Les effectifs de l’armée française.... De quel poids peuvent-ils peser dans la conduite de la guerre ? L’expérience indochinoise des « vieux » soldats peut-elle servir aux nouveaux venus, cadres et jeunes engagés volontaires ? Le défi pour la Légion est à la mesure de l’enjeu dans une guerre qui implique toute l’armée française : unités constituées de soldats de métier, régiments d’appelés et de rappelés, corps de l’ancienne armée d’Afrique et de la Coloniale, forces supplétives enfin. À la fin de l’année 1957, un premier bilan peut être établi, qui permet de mesurer le chemin parcouru en trois ans. Depuis la dissolution du Dépôt commun de la Légion étrangère (dcle), le 1er juillet 1955, le 1er re est en charge de l’administration, de l’accueil des engagés volontaires ainsi que du triage et des opérations de filtrage jugées indispensables pour la sécurité, mais aussi de l’instruction et du perfectionnement des gradés comme de toutes les opérations de libération en tant qu’organe liquidateur. Le régiment, véritable école du légionnaire, du gradé et passage obligé de tout officier, malgré un effectif pléthorique de 4 443 hommes, n’est en mesure de fournir qu’un bataillon d’intervention de 330 hommes en soutien des forces du secteur. La réorganisation des régiments est pratiquement achevée à l’issue de ces deux années difficiles, mais ouvre la voie aux innovations tactiques attendues, tant à Alger que parmi les officiers impatients d’en découdre avec les moudjahidine de plus en plus entreprenants.

Le redressement : 1958-1960

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La réorganisation accompagnée du resserrement ne donne cependant pas entière satisfaction à tous les jeunes cadres. La décision prise au printemps de 1958, en pleine bataille des frontières, par le général Salan et qui concerne le redéploiement des régiments les plus engagés dans les opérations, est lourde de conséquences pour la Légion et le moral des légionnaires. Tous les régiments ne sont pas logés à la même enseigne. Aussi, de la répartition des missions dévolues aux unités dépend leur nouvelle organisation à l’origine de tensions perceptibles lors du passage des cadres à la « Maison Mère ».

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Les deux unités régimentaires de création récente se détachent du lot. Les 1er et 2e REP, avec l’abandon du modèle bataillonnaire de type Blizzard, devenus unités « interarmées » avec un effectif théorique de 1 200 hommes, sont rattachés pour emploi à la 10e division parachutiste (10e dp) et à la 25e dp mises sur pied en juillet 1956. L’ordre très souple de l’état-major tactique — deux par régiment — constitué à partir de la compagnie de commandement (et des services), des quatre compagnies de combat, de la compagnie d’appui (mortiers et canons de 75 sans recul) et d’un escadron de reconnaissance, apporte une première réponse au problème posé par un adversaire mobile qui conserve l’initiative. Les paras légionnaires vont participer activement aux grandes opérations et ravir la vedette aux autres régiments moins bien traités par le haut commandement. De plus, exception dans la Légion pendant le conflit, le 1er rep fait l’expérience de la guerre urbaine au sein de la 10e dp lors de la bataille d’Alger de janvier à mars, et entre août et octobre 1957. La recherche du renseignement devient prioritaire pour ces soldats peu préparés aux missions de police. Le lieutenant-colonel Jeanpierre exige de ses subordonnés autant d’efficacité que dans le djebel. Le commandant Hélie Denoix de Saint-Marc, détaché depuis peu à l’état-major de la 10e dp comme chargé des relations publiques, qui côtoie ses camarades soumis aux pressions de la hiérarchie, témoigne des doutes et du malaise s’installant parmi ceux contraints à des pratiques que les lois de la guerre réprouvent [13][13] Hélie Denoix de Saint-Marc, Mémoires. les champs de.... À la villa Sésini, pendant la première phase de la bataille de janvier à mars, le capitaine Faulques, officier de renseignement du régiment, pratique des interrogatoires renforcés et contrôlés, en application des instructions données par le commandement. Selon le commandant Ruat de la section P du système de renseignement, action, protection (rap) adopté le 2 août 1956 et mis en place à Alger au sein du centre de coordination interarmées, « l’interrogatoire pose souvent un cas de conscience plus ou moins aigu chez les gens appelés à le pratiquer » [14][14] SHDT, 1R338, note du commandant Ruat du cci/section P.... Les instructions précisent notamment la mission comme les objectifs du service de contre-espionnage qualifié d’opérationnel et ne poursuivant « aucun but judiciaire ». Avec l’arrestation de Yacef Saadi, le 24 septembre, et la mort d’Ali la Pointe, le 8 octobre, dans l’explosion de la cache de la casbah où il s’abritait, la publicité faite autour de cette dernière affaire rehausse le prestige de Jeanpierre et contribue à « distinguer » le 1er rep des autres régiments de la Légion.

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D’autres missions attendent les deux rep. L’aln lance dans la « bataille des frontières » des katibas bien équipées et mieux encadrées pour forcer les deux barrages, entre décembre 1957 et mai 1958. Les légionnaires du 2e rep, familiarisés avec un terrain difficile qui constitue leur zone d’activité de l’Est algérien — la presqu’île de Collo, de la région de Philippeville et des Aurès où les combattants de l’aln gardent l’initiative —, aguerris par des opérations nombreuses avec leurs camarades de la 25e dp, sont bien préparés à affronter un adversaire plus pugnace et plus déterminé que jamais, ce malgré un encadrement insuffisant : un tiers de jeunes sous-officiers chefs de section dont la moyenne d’âge n’atteint pas trente ans [15][15] ALE, 2e rep, « Journal de marche et opérations » (jmo),....

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Pendant six mois, de part et d’autre de la ligne Morice (frontière algéro-tunisienne) et de la ligne Pédron (frontière algéro-marocaine), outre les parachutistes, deux régiments de Légion, les 3e et 4e rei, en tant que forces de secteur, vont être engagés dans les opérations et tester leurs capacités d’adaptation à la nouvelle forme de guerre. Au plus fort de l’offensive entre avril et mai 1958, le 1er rep perd son chef, le lieutenant-colonel Jeanpierre, tué le 29 mai au cours de la manœuvre qu’il dirigeait à partir de son Alouette. Le bilan appelle un commentaire. Il témoigne de l’engagement des légionnaires, de la pugnacité de l’adversaire, mais aussi d’un style de commandement qui suscite des réserves parmi les officiers éprouvés par le rythme imposé par leur chef. À s’en tenir au seul ratio des pertes « amies/ennemies » et au rapport des forces sur le terrain, les pertes comptabilisées, le seul 1er rep perd au combat, au cours de l’année 1958, 116 tués et 260 blessés contre 1 297 combattants de l’aln, soit un ratio de 1/10, parfois de 3/10 lors des accrochages les plus violents [16][16] ALE, 1er rep, « Journal de marches et opérations »....

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Les efforts de l’Inspection technique de la Légion étrangère (itle) et de son chef, le général Gardy, dans le domaine de la sélection plus sévère des candidats à l’engagement et dans une instruction plus poussée, donnent des résultats attendus. Désormais, les engagés volontaires sont préparés au combat au cours de l’instruction par insertion dans les unités engagées dans les opérations des secteurs autour de Sidi-bel-Abbès. Le général Salan, gagné aux thèses de la « jeune armée », se résout enfin à une réorganisation des unités insuffisamment manœuvrières. Pour la Légion, le choix se porte, dans un premier temps, sur les 3e et 5e rei et la 13e dble, par l’abandon du modèle d’unité ted 107 (tableau d’effectifs et dotations) trop lourd. Restent sur la sellette les deux régiments d’infanterie portée, les 2e et 4e rei, transformés en groupements de compagnies portées pour répondre à la tactique retenue par Alger. Quant aux deux régiments de cavalerie, le 1er et le 2e rec, ils perçoivent un matériel moderne, les engins blindés de reconnaissance (ebr), plus adapté au théâtre d’opérations. Ces régiments de secteur et/ou affectés aux missions ingrates et peu glorieuses de la « herse » subissent des pertes relativement élevées eu égard à l’importance des engagements, et pâtissent du sort qui leur est fait au profit des unités des « réserves générales » mises sur pied en décembre 1958 par le nouveau commandant en chef, le général Challe, à son arrivée à Alger. L’esprit de corps de ces régiments souffre déjà du dédain parfois affiché par leurs camarades plus chanceux, oubliés dans une guerre défensive qui ne convient pas aux légionnaires dont l’orgueil souffre aussi d’une relative désaffection de l’inspection à leur égard [17][17] Le mauvais état du réseau routier et l’usure du matériel....

La reprise en main se traduit par une accalmie sur le front des désertions dont le taux diminue sensiblement : les défections touchent d’abord les jeunes engagés à l’instruction, rarement des légionnaires blanchis sous le harnais [18][18] Désertions pour l’ensemble de la Légion : deux pour.... Il faut relever la situation d’un régiment prestigieux qui a beaucoup donné en Indochine. Les rapports sur le moral aux commandants d’unité du 3e rei traduisent l’inquiétude des cadres devant l’état de délabrement de la troupe soumise à des sorties incessantes et éprouvantes et forcée de subir des conditions d’hébergement précaires. Les aumôniers comme les médecins tirent la sonnette d’alarme. Sans grands résultats [19][19] SHDT, 6T 574. Rapport du général Gardy pour 1959.. Malgré ces difficultés et ces tensions latentes, la troupe rajeunie, avec un encadrement renforcé à partir de 1958, notamment dans les rep avec 16,5 % et 17 % de sous-officiers et d’officiers, mieux commandée, peut affronter avec plus d’assurance un adversaire longtemps sous-estimé. Le temps des opérations de bouclage et ratissage du terrain des années 1955-1956 a laissé des traces : le moudjahid, perçu comme un simple rebelle capable de porter des coups par surprise mais prompt à se dérober et à éviter l’affrontement direct, laisse la place au combattant équipé et plus expérimenté.

Les opérations offensives lancées dans le cadre du plan Challe, destinées à asphyxier la résistance de l’intérieur après la fermeture des frontières, donnent l’occasion aux légionnaires de montrer leur savoir-faire dans le combat de contre-guérilla. Le nouveau commandant en chef innove et bouscule les habitudes prises dans les secteurs, sous-secteurs et quartiers depuis le début de la guerre, qui ont conduit aux blocages hérités du syndrome indochinois dénoncé par les officiers les plus dynamiques. Les réserves générales sont constituées autour des deux divisions parachutistes, de la 11e division d’infanterie et des différents commandos de chasse, de la marine et de l’air, renforcés par des troupes de secteur. Six des dix régiments de la Légion sont alternativement engagés dans les grandes opérations entre février 1959 et octobre 1960. Le 5e rei et le 2e rep sont de l’opération Couronne dans l’Ouarsenis en février 1959 pour neutraliser les zones refuges d’Oranie ; entre juillet et octobre, quatre des régiments — le 1er rep, les 3e et 5e rei ainsi que la 13e dble — participent à la grande opération Jumelles commandée directement par Challe qui entend détruire le potentiel militaire de la Wilaya 3 en Kabylie. De même dans le massif du Hodna, ces unités — exception faite de la 13e dble — poursuivent les katibas dans l’opération Étincelles. Entre-temps, Pierres précieuses, dans le Constantinois, permet, dès le 6 septembre, au 2e rep, plus tardivement aux 3e et 5e rei, de se distinguer jusqu’en août 1960. Sans aucun répit, les légionnaires, toujours sur la brèche, sont appelés dans les dernières offensives de la guerre : Courroie, Flammèche dans le sud autour de Djelfa et Biskra avec le 1er rep et le 2e rec en juin 1960, Trident enfin en octobre de la même année dans la région de Kenchela avec le 2e rep et les 3e et 5e rei. L’Atlas saharien n’est pas pour autant négligé. Déjà, en décembre 1957 et janvier 1958, le 1er rep avait été engagé au côté de la 4e cspl entre Touggourt et Laghouat. Les autres compagnies sahariennes remplissent les missions de surveillance des secteurs qui leur sont assignés, réussissant à accrocher et à neutraliser des éléments infiltrés ou de passage. En décembre 1960, la réduction des katibas dans les cinq wilayas autorise un ralentissement des interventions sur le terrain. Certaines unités, marquées par la fatigue et les pertes, attendent du commandement d’être relevées afin de permettre aux hommes de se préparer à de nouvelles missions. Comme toujours en pareil cas, les légionnaires doivent être entourés par leurs cadres : la rupture subite dans le rythme d’activité peut entraîner une crise du moral susceptible de mettre en péril la cohésion du corps.

La fin de la guerre : le tournant improbable (1961-1962)

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Le début de l’année 1961 est marqué par un incident au 1er rep, qui doit être analysé en prenant en compte la situation particulière du régiment au sein même de la Légion étrangère. Déjà impliqués en 1957 dans la guerre urbaine et les sales besognes après une première expérience de contact avec la foule algéroise lors de la journée des tomates, le 6 février 1956, les cadres et les hommes du rang ont dû participer au maintien de l’ordre lors de la semaine des barricades à la fin janvier de 1960. Alors que les autres unités, engagées dans la seule action militaire, n’ont que peu de contacts avec la population européenne des villes, le 1er rep a approché à plusieurs reprises ce milieu qui les porte aux nues depuis la bataille d’Alger, les journées de mai 1958 et les événements de janvier 1960. Leur chef, le lieutenant-colonel Dufour, avait joué un grand rôle dans la sortie de crise, en janvier 1960, en permettant aux derniers insurgés du réduit des facultés d’Alger de se rendre avec les honneurs militaires et de s’engager — pour les plus déterminés à en découdre avec l’aln — dans le commando « Alcazar » rattaché pour emploi au régiment. Au contact d’une population hostile à la politique d’autodétermination annoncée par le chef de l’État lors de son discours du 16 septembre 1959, gagnés par l’activisme de ses représentants officiels — la majorité des élus — ou officieux — les leaders des organisations créées pour la circonstance —, les cadres du régiment sont peu à peu gagnés aux thèses des partisans de la solution « la plus française » de la question algérienne [20][20] Le comité d’entente des mouvements nationaux, créé.... Les liens tissés avec les Algéroises et les Algérois depuis leur installation à Zéralda en 1955 vont peser dans la décision du chef de corps du 1er rep de désobéir à la suite de la décision du commandement de le muter en Allemagne, en raison de ses sympathies politiques. Il est, en effet, soupçonné de comploter contre le général de Gaulle dont l’enlèvement est prévu au cours de son voyage prévu du 9 au 13 décembre. En signe de protestation, entre le 6 et le 8 décembre, il disparaît avec le drapeau du régiment, refusant de participer à la prise d’armes de passation de commandement réglementaire au lieutenant-colonel Guiraud qui a été désigné pour lui succéder. Cette première manifestation publique de désaccord avec la politique du gouvernement n’est pas sans effet sur le moral de la troupe déjà gagnée par le doute sur les intentions du chef de l’État. Toutefois, l’équipée burlesque et quelque peu rocambolesque ne fait pas l’unanimité parmi ses camarades pour lesquels l’unité de la Légion doit être préservée, ce d’autant que les propos rassurants du général de Gaulle, le 9 décembre à Aïn-Témouchent, devant les officiers de Légion réunis autour du colonel Favreau, chef de corps du 5e rei, laissent encore quelque espoir d’une issue heureuse au conflit [21][21] Témoignage du général Louis Pichon, alors lieutenant-colonel.... Un mois plus tard, à la veille du référendum sur l’Algérie, un nouvel incident survient au régiment, éloigné de la capitale en signe d’apaisement pour opérer dans le Nord constantinois près de la ligne Morice. Le 7 janvier 1961, trois commandants de compagnie refusent de répondre à l’ordre d’opération pour le lendemain et restent au bivouac. À nouveau, le général Saint-Hillier — un ancien officier de la Légion qui a servi à la 13e dble — doit intervenir, temporiser avant que les sanctions ne tombent, alourdissant encore le climat au sein du régiment.

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L’irréparable survient dans la nuit du 21 au 22 avril, lorsque le commandant de Saint-Marc prend la décision de lancer les hommes dont il assure le commandement par intérim, en l’absence de Guiraud, alors en permission [22][22] Le témoignage du commandant de Saint-Marc suffit à.... La participation de la Légion étrangère à la révolte des généraux ne se limite pas au seul 1er rep auquel sont confiées des tâches de simple police (arrestation de généraux, notamment) et de défense des points sensibles ; elle va secouer la vénérable institution dans ses profondeurs et mettre en péril son unité. Le bloc est près de se fissurer. En effet, ces officiers de la Légion, et non des moindres, jouent un rôle central dans la préparation comme l’exécution du coup de force d’Alger. Des anciens du 1er rep bien sûr, tels Sergent, Godot, La Bigne, Ponsolle, Robin du groupe de commandos parachutistes, de La Chapelle, le général Gardy enfin, leur ancien inspecteur dont les liens avec la « Maison Mère » sont très forts. Le colonel Brothier — qui a commandé le 1er rep — à Sidi-bel-Abbès, approché par le général Gardy, tergiverse, mais ne cède pas. Toutefois, d’autres régiments sont prêts à basculer : le ralliement du 1er rec est sans conséquence ; celui du 2e rec n’implique que son chef de corps, le colonel de Coetgourden.

16

Des défections aux 4e et 5e rei restent sans conséquences : le ralliement des unités est suspendu à l’évolution du mouvement. Les attentistes — ou légalistes — ont sans aucun doute réussi à éviter le pire : l’éclatement de la Légion. Pour les plus anciens, le souvenir de la « petite » guerre de Syrie entre juin et juillet 1941 est dans les mémoires : éviter l’affrontement entre frères d’armes, écarter la menace d’une politisation de la Légion. La tentation prétorienne rejetée par la majorité en dépit des solidarités et des sympathies reconnues pour la cause de l’Algérie française, la reprise en main de la troupe se fait dans la discrétion coutumière à la subdivision d’arme. La suite s’inscrit dans la logique de l’ordre militaire et des lois de la République. La dissolution du 1er rep ainsi que celle des trois autres unités en pointe du coup de force d’Alger, les 14e et 18e régiments de chasseurs parachutistes et le groupement des commandos de l’air, le 30 avril, jour anniversaire de Camerone, si elles suscitent une vive émotion parmi les cadres, ne donnent lieu à aucune manifestation particulière. L’heure est au recueillement. Les habitants de Zéralda, désemparés, à leur départ pour la dispersion dans différentes unités de la Légion, font une ultime haie d’honneur à ces étrangers engagés dans une aventure dont les enjeux les dépassent, pour une guerre qui n’est qu’indirectement la leur. Les cadres impliqués font l’objet de poursuites judiciaires ou de sanctions proportionnelles au degré de leur engagement. Cependant, quelques officiers, sous-officiers et légionnaires désertent et choisissent d’entrer dans la clandestinité au sein de l’organisation de l’armée secrète (oas). L’heure est grave pour l’institution menacée dans son existence même. L’ingérence politique de quelques-uns d’entre eux, 21 officiers directement impliqués, moins d’une cinquantaine au total sanctionnés sur plus de 620 officiers au tableau d’effectifs, soit une faible proportion, est manifeste mais aussitôt médiatisée. Les conséquences sont prévisibles, après la dissolution du 1er rep, malgré les attentes de certains milieux politiques et au sein même de l’armée. Certains veulent en finir avec les prétoriens et autres « mercenaires » incontrôlables constituant une menace pour le pays [23][23] Le chiffre avancé se fonde sur les archives de l’itle....

Le courroux du général de Gaulle est apaisé à l’issue de l’intervention du ministre des Armées qui fait appel à un officier « ancien » du 4e rei, le lieutenant-colonel Vadot, pour plaider la cause de la Légion étrangère [24][24] Témoignage réservé. Le lieutenant-colonel Vadot, convoqué.... La presse et certains milieux politiques se déchaînent contre la Légion, également mise en cause et critiquée dans certains milieux militaires en raison du maintien de son statut, alors même que l’armée d’Afrique comme les troupes coloniales ont subi les réformes engagées sous la 4e République [25][25] André-Paul Comor, « Pouvoir politique, haut commandement.... La menace de dissolution écartée, les sanctions tombent, mais la discipline est aussitôt rétablie. Pour autant, si les légionnaires repartent apparemment sans état d’âme, le cœur n’y est plus. La reprise des négociations engagées à Évian depuis avril 1961 avec les représentants du gouvernement provisoire de la République algérienne laisse augurer une fin prochaine et rapide des opérations offensives, un temps suspendues. Le moral est au plus bas ; les désertions, au plus bas depuis 1958, reprennent : l’inaction, l’absence de perspectives pour un légionnaire qui veut bouger et déteste rien plus que la caserne et les corvées expliquent bien des départs considérés comme des « ruptures unilatérales » de contrat. Le redéploiement des régiments en vue d’un regroupement dans le Sud algérien ne laisse que peu de choix au légionnaire en fin de contrat. Les accords d’Évian et le cessez-le-feu sonnent le glas de la présence française en Algérie, et par voie de conséquence celle de la Légion sur sa terre d’élection.

Conclusion

17

Depuis la fin de 1961, les légionnaires s’attendent à vivre les heures douloureuses de l’abandon de leur ville, des quartiers qu’ils ont construits, de cette population qui les a — tardivement et difficilement — adoptés. C’est chose faite, au terme d’une présence ininterrompue pendant cent vingt-deux ans lorsque, le 25 octobre 1962, le dernier détachement du 1er rei quitte la ville après une dernière veillée aux flambeaux dans la cour du quartier Viénot. Ils respectent les dernières volontés de leur grand ancien, le capitaine de Borelli, en procédant à la destruction par le feu du fanion des Pavillons Noirs pris lors du siège de Tuyen Quang. L’essentiel est préservé : les mutations, déflations des effectifs et dissolutions d’unités n’ont pas entamé la détermination des officiers et des « vieux » sous-officiers attachés avant tout à l’institution. L’heure du bilan de la guerre a sonné. La Légion laisse en terre algérienne les tombes de 65 officiers, 278 sous-officiers et celles des 1 633 légionnaires tombés au cours des combats ou morts de leurs blessures. Ces pertes sont à comparer avec le total des tués de l’armée de terre, soit 20 494 pour un effectif moyen de 330 000 [26][26] Journal officiel de la République française, Assemblée.... Le pourcentage pour les régiments étrangers s’élève à 9,7 % avec un effectif moyen de 19 000. Au-delà des chiffres et des sacrifices consentis — le tribut payé est lourd eu égard à la nature du conflit et à la valeur de l’adversaire —, l’institution tire les leçons d’une expérience politico-militaire en s’insérant de plain-pied et sans arrière-pensée dans la nouvelle armée. La page tournée — malgré une épuration sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale —, le ministre des Armées donne leur chance aux officiers pour faire des régiments étrangers le fer de lance des forces d’intervention en voie de formation.

Notes

[1]

Archives de la Légion étrangère (ale). Note du colonel commandant le Groupement autonome de Légion étrangère (gale) à l’attention des chefs de corps de la Légion étrangère en Extrême-Orient à l’issue da mission, 8 septembre 1954.

[2]

ale, « Journal de marche et opérations du 3e rei », 1er semestre 1956. Le médecin-chef juge mauvais l’état sanitaire : les effets de la campagne d’Algérie ajoutent à la fatigue de l’Indochine. En 1953, le commandant du gale faisait déjà état de cette situation qui se traduisait dans le pourcentage élevé de réformés — 22 % — parmi les libérables.

[3]

Service historique de la Défense Terre (shdt), 1H 1348, dossier 7, note du 26 mars 1956.

[4]

SHDT, 7T 29, Inspection technique de la Légion étrangère (itle).

[5]

Tramor Quemeneur, Une guerre sans nom ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), thèse d’histoire sous la dir. de Benjamin Stora, soutenue le 15 octobre 2007 à l’université de Paris 8, non publiée, chapitre 2 : « Les déserteurs », p. 91-168. Voir la section consacrée aux légionnaires complétant les premières études initiées en 1999 qui ont fait l’objet d’un premier état de la question dans les actes du colloque international de Montpellier, les 5 et 6 mai 2000 ; André-Paul Comor, « L’adaptation de la Légion étrangère à la nouvelle forme de guerre », in Jean-Charles Jauffret (dir.), Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Bruxelles, éd. Complexe, 2001, p. 59-72.

[6]

Commandement supérieur des forces armées en Algérie, état-major interarmées (emi), 2e bureau, « Destination présumée des légionnaires déserteurs », 7 février 196 ; voir Tramor Quemeneur, op. cit., p. 135.

[7]

SHDT, 7T 29, Inspection technique de la Légion étrangère (itle). État des attaques contre la Légion, 1959.

[8]

Tramor Quemeneur, op. cit., p. 136. « Copie d’une étude sur certaines des caractéristiques des contingents d’engagés à la Légion étrangère et des déserteurs de la Légion étrangère », 22 mai 1958. Les engagés à éliminer, au nombre de 33 pour un effectif total évalué à 20 000 hommes, représentent une infime minorité en tenant compte des flux mensuels de recrutement.

[9]

Bougherara Nassima, « Les rapports franco-allemands à l’épreuve de la question algérienne (1955-1963) », Revue d’Allemagne aujourd’hui, n° 162 (oct.-déc. 2002).

[10]

Jean-Paul Cahn, « La République fédérale d’Allemagne et la question de la présence d’Allemands dans la Légion étrangère française dans le contexte de la guerre d’Algérie (1954-1962) », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 186/1997, p. 95-120.

[11]

SHDT 1H1348, dossier 8, 1er régiment étranger, bilans 1959-1960.

[12]

Alban Mahieu, « Les effectifs de l’armée française en Algérie, 1954-1962 », in Jean-Charles Jauffret (dir.), Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Bruxelles, éd. Complexe, 2001, p. 45.

[13]

Hélie Denoix de Saint-Marc, Mémoires. les champs de braise, Perrin, 1995, p. 216-219 ; André-Paul Comor, « Les officiers de la Légion étrangère et la tentation politique ? », in Jean-Charles Jauffret (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris, Autrement, 2003, p. 483-488 ; Jean-Charles Jauffret, Ces officiers qui ont dit non à la torture en Algérie, 1954-1962, Paris, Autrement, 2005, p. 47-50.

[14]

SHDT, 1R338, note du commandant Ruat du cci/section P n° 297/1/104/ts du 25 avril 1957. Diffusée pendant la bataille d’Alger alors qu’éclate « l’affaire Bollardière », sa mise aux arrêts de forteresse par le général Ely, chef d’état-major général des forces armées, cette note « technique » se fait l’écho du débat parmi les officiers de renseignement.

[15]

ALE, 2e rep, « Journal de marche et opérations » (jmo), 1958, 1er et 2e semestres.

[16]

ALE, 1er rep, « Journal de marches et opérations » (jmo), 1958, 1er et 2e semestres.

[17]

Le mauvais état du réseau routier et l’usure du matériel roulant sur des pistes dans des reliefs accidentés sont à l’origine de nombreux accidents de la circulation qui occasionnent des pertes non négligeables.

[18]

Désertions pour l’ensemble de la Légion : deux pour mille ; 604 en 1957, et 568 en 1958.

[19]

SHDT, 6T 574. Rapport du général Gardy pour 1959.

[20]

Le comité d’entente des mouvements nationaux, créé à Alger le 13 octobre 1959, rassemble en un véritable front du refus le Front national français (fnf), le Mouvement démocrate chrétien et musulman, le Comité d’entente des anciens combattants et l’Association générale des étudiants de Pierre Lagaillarde.

[21]

Témoignage du général Louis Pichon, alors lieutenant-colonel à l’état-major particulier du président de la République, entretien du 15 mars 1998 avec l’auteur.

SHDT, 1K 233, dossier 12, fonds Ely, compte rendu de la conversation entre de Gaulle et Ely dans l’avion qui les ramène à Paris, le 13 décembre 1960. Selon le chef d’état-major de la défense nationale, le général de Gaulle a été à la fois convaincant et émouvant devant son auditoire.

[22]

Le témoignage du commandant de Saint-Marc suffit à comprendre la grave décision qu’il a assumée avec la grandeur d’âme dont ont témoigné ses subordonnés comme ses chefs en moult occasions. Voir ses Mémoires cités supra, p. 258-271.

[23]

Le chiffre avancé se fonde sur les archives de l’itle du SHDT (1H 1348 bilans et tableaux incomplets) et du bureau information et historique de la Légion étrangère (note du général Gardy de fin décembre 1958).

[24]

Témoignage réservé. Le lieutenant-colonel Vadot, convoqué au début du mois de mai par Pierre Messmer, a été reçu au palais de l’Élysée pour être entendu par le général de Gaulle en présence du ministre. Cette entrevue aurait conduit le chef de l’État à renoncer à dissoudre la Légion étrangère. Vadot, second du colonel Georgeon qui a laissé ses subordonnés libres de leur choix alors même qu’il avait annoncé son ralliement au mouvement, avait été retenu par le ministre en raison de son attitude lors des journées d’avril. Il avait tiré les leçons de sa première expérience du 30 juin 1940 au camp de Trentham Park : il avait dû, avec ses camarades de la 13e dble de retour de Norvège, après la parenthèse du réduit breton, choisir entre l’aventure (de la France libre) et le retour au Maroc.

[25]

André-Paul Comor, « Pouvoir politique, haut commandement et recrutement étranger de la Révolution à nos jours », Aux vents des puissances, mélanges réunis par Jean-Marc Delaunay, en hommage à Jean-Claude Allain, Presses de la Sorbonne, 2008, p. 259-261.

[26]

Journal officiel de la République française, Assemblée nationale, débats du 25 janvier 1982, p. 269.

Pour citer cet article

Comor André-Paul, « La Légion étrangère dans la guerre d'Algérie, 1954-1962 », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/2010 (n° 237) , p. 81-93
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-1-page-81.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.237.0081.

 


1919-1939 : le recrutement des légionnaires allemands

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Alors que la Grande Guerre n’est pas encore achevée, la revue L’Illustration perçoit déjà que le conflit a profondément modifié la physionomie d’un des corps les plus singuliers de l’armée française. « Quoi qu’il en ait été de l’ancienne Légion, celle de Madagascar et du Tonkin, celle du Dahomey et du Maroc, la guerre l’a renouvelée, transformée de fond en comble » [1][1] L’Illustration, n° 3905, 5 janvier 1918, p. 8.. Indubitablement, « la vieille Légion est morte dans les tranchées du nord de la France » [2][2] Douglas Porch, La Légion étrangère, 1831-1962, Paris,.... Ainsi, la nécessité de disposer d’effectifs toujours plus importants a-t-elle imposé une organisation différente du recrutement et des statuts des légionnaires, notamment par le recours aux engagements pour la durée de la guerre [3][3] Le concept de l’engagement volontaire pour la durée.... Enfin, la création d’unités résultant de la multiplication des théâtres d’opérations de cette guerre mondiale procure à la Légion étrangère des « identités » multiples. À la fin des hostilités, il n’y a plus une mais des Légions étrangères qu’il est nécessaire de fédérer pour retrouver un véritable esprit légionnaire. « Seule compte la Légion et non le régiment […]. Le bloc légionnaire doit former un corps incomparable, dont l’esprit, l’esprit légionnaire, est et doit demeurer unique » [4][4] Colonel Maire, Nouveaux souvenirs sur la Légion étrangère,.... Malgré la gloire acquise, la Légion sort terriblement affaiblie de cette grande épreuve qui l’a désorganisée et modifiée [5][5] Notamment par le régiment de marche de la Légion étrangère.... Dans le contexte difficile de l’après-guerre puis de l’entre-deux-guerres, il s’agit de donner naissance puis d’assurer la pérennité d’une « troisième Légion », « la jeune Légion » comme l’appellent les contemporains par opposition à la « vieille Légion » d’avant-guerre [6][6] La première Légion est celle de 1831-1835, qui a été....

2

Dès le début du xxe siècle, dans le contexte particulier de la rivalité coloniale avec la France, l’Allemagne mène des campagnes contre la Légion étrangère. Cette dernière contrarie d’autant plus ses plans qu’elle enrôle ses ressortissants [7][7] Gaston Moch, La Question de la Légion étrangère, éd. Bibliothèque-Charpentier,.... En septembre 1908, l’affaire de Casablanca occasionne une très vive tension en totale disproportion avec l’événement [8][8] Le 25 septembre 1908, cinq légionnaires déserteurs.... L’exaspération est à son comble. Elle augmente encore en décembre lorsque quarante légionnaires allemands de la compagnie d’instruction du 2e régiment étranger tentent de déserter en arrêtant le train se rendant à Aïn-Sefra [9][9] SHD/DAT, 3H259, note 5 du lieutenant-colonel Maurel.... « Après quelques moments d’accalmie […] la campagne contre la Légion reprend avec plus d’intensité » [10][10] Hubert Jacques, L’Allemagne et la Légion, éd. Libraire.... Elle s’amplifie jusqu’à la déclaration de guerre. « Dans le numéro de décembre 1913 de la revue Hochland, Heinrich Poh exprime une opinion fort répandue en Allemagne, en disant que la seule existence de la Légion étrangère peut à l’occasion fournir l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres » [11][11] Gaston Moch, op. cit., p. 5. L’auteur de cet article.... À la même époque, Maurice Paléologue, ambassadeur de France à Berlin, confie à Aristide Briand que l’Allemagne possède deux motifs pour brusquer une agression : le Maroc et le « recrutement de la Légion étrangère où viennent s’enrôler beaucoup de soldats allemands. Les feuilles pangermanistes accusent les Français de favoriser la désertion dans les rangs de l’armée allemande, pour faire payer leurs conquêtes par du sang allemand » [12][12] Maurice Paléologue, Au quai d’Orsay à la veille de.... Ainsi, l’Allemagne est-elle fortement sensibilisée à la question de la Légion, et possède-t-elle une bonne expérience dans la lutte contre cette dernière.

3

Malgré sa capitulation, l’abdication du Kaiser et la partition de son territoire, l’Allemagne n’est finalement pas anéantie. Paradoxalement, « loin de détruire ou seulement d’ébranler l’unité allemande, les traités de 1919 la confirmèrent » [13][13] Jacques Bainville, Histoire de deux peuples, continuée.... Le traité de Versailles ne réconcilie pas les peuples. La paix entre la France et l’Allemagne n’est qu’apparente. Les rivalités demeurent. Si la Grande Guerre a effectivement transformé la plus chère troupe de Lyautey, a-t-elle également modifié les relations entre la Légion étrangère et l’Allemagne ?

Certes, l’entre-deux-guerres est, par définition, une période de « non guerre » donc de paix, mais la Légion étrangère n’est-elle pas à nouveau un casus belli avec l’Allemagne ? L’étude du recrutement des légionnaires allemands semble pouvoir apporter un élément de réponse à cette interrogation.

De 1919 à 1932, la Légion étrangère est le théâtre d’une « drôle de paix » (I). Entre recherches de légionnaires et hostilités déclarées, les deux ennemis d’hier se retrouvent à nouveau face à face. Ensuite, avec la radicalisation du régime politique d’outre-Rhin, la Légion étrangère représente « un défi permanent » (II). Malgré les initiatives françaises, la persécution des légionnaires par le Reich n’est pas sans conséquence sur le recrutement « de cette belle troupe que les Allemands n’aiment pas mais admirent » [14][14] Colonel Maire, op. cit., p. 210..

 

I - Une drôle de paix (1919-1932)

A - Le recours au contingent allemand

L’inquiétante crise des effectifs

4

Alors que le traité de paix n’est pas encore signé, les engagés volontaires pour la durée de la guerre sont démobilisés. En quelques mois, la Légion étrangère retrouve ses effectifs d’avant le conflit et même légèrement moins [15][15] Selon les estimations, il y aurait environ 12 000 légionnaires.... Or, il y a un régiment de plus à fournir en effectifs : le rmle qui a été l’objet de toutes les attentions durant la Grande Guerre. Maintenant que l’heure est à la démobilisation, ce régiment voit ses effectifs diminuer « considérablement » [16][16] SHD/DAT, 7N144, note 1838-1/11, 25 janvier 1919. Cette.... À la fin de l’année 1919, le régiment ne se compose plus que « de huit cent vingt-huit hommes dont deux cent vingt en cours d’instruction » [17][17] SHD/DAT, 7N381, rapport du lieutenant-colonel Rollet.... Le glorieux régiment n’est plus qu’un bataillon.

5

Au Maroc, la situation de la Légion demeure aussi alarmante. Le théâtre n’a pas été prioritaire. Très peu de renforts lui ont été octroyés depuis plus de quatre ans. De plus, la « démobilisation fera-t-elle perdre deux mille hommes à la Légion étrangère qui, ajoutés au déficit actuel […] feront tomber l’effectif global des quatre bataillons à mille deux cent cinquante-trois hommes soit, en défalquant absents et mitrailleurs, une moyenne de quarante hommes par compagnie » [18][18] SHD/DAT, 6N112, télégramme 44, 17 janvier 1919.. Selon Lyautey, la Légion menacerait même de disparaître [19][19] SHD/DAT, 6N112, télégramme 2080, 21 avril 1919.. La situation ne s’améliore pas. « Les dépôts d’Algérie n’ont pu envoyer au Maroc que des renforts tout à fait insignifiants » [20][20] SHD/DAT, 3H95, télégramme 3867 bg, 17 juillet 1919.

La principale conséquence des sous-effectifs est une réduction notable de la capacité opérationnelle de la Légion. Les bataillons n’ont plus les moyens de manœuvrer parce qu’ils ne peuvent pas aligner le nombre de fusils suffisant, aussi sont-ils frappés d’immobilité [21][21] SHD/DAT, 3H259, note sur le recrutement de la Légion.... « En raison de la pénurie d’effectif à la Légion étrangère, les bataillons […] stationnés au Maroc sont réorganisés » [22][22] SHD/DAT, 3H259, note de service 3125, 27 décembre .... Entre deux et trois compagnies y sont mises en sommeil [23][23] Ibid.. Comme les autres « unités d’infanterie française », la Légion étrangère n’est plus constituée « que de simples centres d’instruction et de dépôts de cadres et spécialistes » [24][24] SHD/DAT, 6N112, télégramme 54 du commissaire résident.... Il est pourtant nécessaire qu’elle retrouve rapidement sa capacité opérationnelle. L’œuvre qui reste à accomplir au Maroc repose essentiellement sur son emploi [25][25] SHD/DAT, 3H95, note 347 du général Cottez, commandant.... La Légion étrangère doit être reconstruite en toute urgence.

Les possibilités de recrutement outre-Rhin

6

Dans ce contexte difficile, plusieurs solutions sont envisagées pour permettre une renaissance rapide de ce corps prestigieux. Tout d’abord, la section Afrique de l’état-major des armées propose d’y incorporer les condamnés militaires au titre d’un engagement spécial [26][26] SHD/DAT, 7N381, bordereau d’envoi 9455-1/11, 8 novembre.... Cette disposition intéressante à court terme serait une catastrophe à long terme. Aussi, l’idée est-elle abandonnée. La deuxième possibilité consiste à amalgamer les légionnaires dans des unités indigènes, ou d’utiliser les compétences particulières des individus au sein des états-majors. Ces nouveaux emplois modifieraient complètement la Légion, ce qui paraît tout à fait inopportun et impolitique. De plus, ils ne permettraient pas aux légionnaires de rester une troupe soudée puisque ces derniers évolueraient dans des cadres différents. Ces hypothèses irréalisables sont finalement abandonnées.

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D’ailleurs, les perspectives du recrutement ne semblent pas nécessiter de telles dispositions. Le Résident général pense « qu’il devrait être facile de trouver un recrutement illimité d’Austro-Allemands attirés […] parmi le personnel de guerre ou des volontaires des pays occupés » [27][27] SHD/DAT, 6N112, télégramme 380/CMC, 18 novembre 19.... Quelques jours plus tard, Lyautey insiste à nouveau pour reconstituer la Légion « par un très large appel aux Allemands et aux Autrichiens parce qu’il lui semble que la situation intérieure de ces pays et la démobilisation de leur armée devrait pouvoir faciliter de nombreux et immédiats engagements volontaires » [28][28] SHD/DAT, 6N112, télégramme 6/cmc, 25 janvier 1919.. Des dispositions législatives et ministérielles sont donc prises pour faciliter les engagements. Le 18 avril 1919, une nouvelle loi abroge celle du 5 août 1915. Elle permet à tous les étrangers de pouvoir contracter un engagement de cinq ans selon les dispositions d’avant-guerre [29][29] La loi du 5 août 1915 interdit l’engagement à la Légion.... Enfin, la section Afrique de l’état-major des armées contacte le ministère de l’Intérieur qui s’engage à faciliter l’entrée en France des gens dépourvus de passeport, mais voulant s’engager [30][30] SHD/DAT, 8N42, lettre 1911-1/11 du ministre de la Guerre....

Au début de 1920, les engagements « prennent une très sérieuse importance » [31][31] DHPLE, 1-FP/C22, note 497/cm du ministère de la Guerre.... En septembre, « le moment est proche où les unités de Légion en service au Maroc auront atteint leur effectif normal » [32][32] SHD/DAT, 3H365, note 4100-9/11 de la section d’Afrique.... En fait, il y a déjà deux mille légionnaires de plus que les prévisions de juillet 1919 [33][33] Il y a alors 5 500 légionnaires au Maroc, alors que.... Durant cette période d’engagements massifs, le recrutement germanique est prépondérant. Le triple phénomène démobilisation, crise économique et crise politique rend effectives les perspectives d’enrôlement dans les pays ex-ennemis. Le général commandant les troupes d’occupation dans le Palatinat écrit même au lieutenant-colonel Rollet que « les sujets badois, wurtembourgeois et palatins rappliquent en masse » [34][34] DHPLE, 1-FP/C22, lettre manuscrite, 19 janvier 192.... Le nombre des candidats qui se présentent spontanément à l’armée du Rhin « dépasse un millier par mois, c’est-à-dire que les provinces rhénanes fournissent à la Légion étrangère un contingent supérieur » à celui qu’il est possible d’incorporer [35][35] SHD/DAT, 3H259, note 54209-9/11 du ministre de la Guerre.... Aussi, le ministre de la Guerre demande-t-il que le nombre d’engagements de ces volontaires soit limité à environ cinq cents par mois. Le flux dépasse les prévisions du commandement français qui est surpris de « cette affluence anormale de sujets allemands » [36][36] SHD/DAT, 3H259, note 20415/S du général de division.... Au total, il semble effectivement que la Légion retrouve la situation d’avant-guerre, c’est-à-dire que « la majorité des engagés est d’origine ou d’attache allemande » [37][37] DHPLE, 1-FP/C22, note 8892 du lieutenant-colonel Rollet....

B - Rivalité autour des engagements

La malédiction du candidat et du légionnaire

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Dans l’immédiat après-guerre, les difficultés économiques et politiques de l’Allemagne estompent le problème que la Légion étrangère pose à une partie de l’opinion publique. Il n’en est donc plus qu’épisodiquement question. Les quelques « recrudescences de propagande contre la Légion » sont en fait très limitées aussi bien dans le temps et dans l’espace que dans les revendications abordées voire le vocabulaire utilisé [38][38] SHD/DAT, 3H259, lettre du lieutenant-colonel Rollet.... En des temps diplomatiquement complexes, le gouvernement du Reich se positionne prudemment. « Il interdit notamment la production du film sur “la honte noire”, et d’un autre film contre la Légion étrangère » [39][39] MAE, carton Z 417, note pour la direction des affaires.... À partir du milieu des années 1920, l’action contre la Légion étrangère se développe. La conclusion des accords de Locarno permet aux autorités allemandes de « consacrer leur attention à la question de la Légion étrangère » [40][40] SHD/DAT, 7N22054 (1), renseignement 9649, 24 mars 1930..... Entre 1926 et 1927, les parutions et productions sont de plus en plus nombreuses, mais obtiennent encore assez peu d’écho. À partir de janvier 1928, voire dès décembre 1927, ce n’est plus le cas. La Légion est un thème traité « en boucle » par la presse [41][41] SHD/SHM, 1BB3.22, compte rendu trimestriel de renseignement.... Le but est « d’entretenir l’agitation plus que de fournir une peinture exacte de la situation des Allemands enrôlés dans cette troupe » [42][42] SHD/SHM, 1BB3.22, compte rendu trimestriel de renseignement.... En fait la Légion est un exutoire [43][43] SHD/SHM, 1BB8.239, compte rendu trimestriel de renseignement.... Les attaques sont aussi des prétextes pour discréditer les institutions internationales et bien sûr le traité de Versailles.

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L’action des pouvoirs publics allemands ne se limite pas à l’orchestration de campagnes dans la presse. Pour être vraiment dissuasif, l’accès à la Légion doit être difficile. Une véritable traque est organisée contre les candidats. Facilement reconnus en zone frontière par leurs tenues dépenaillées, ces derniers « sont le plus souvent “passés à tabac”, incarcérés pendant trois ou quatre jours, relâchés et mis en route vers l’intérieur » [44][44] Ibid.. Entre les autorités allemandes et les candidats s’organise alors une partie de cache-cache à laquelle la France n’est pas étrangère. Cependant, elle ne peut opposer qu’une vigilance active ainsi qu’une connaissance des bons et des mauvais itinéraires. En fonction des informations données par les centres d’hébergement et l’armée du Rhin, les militaires français parviennent à déterminer les axes par lesquels les candidats n’arrivent pas à destination. Dès que cela est nécessaire, les officiers chargés des mises en route sont convoqués à Mayence pour y recevoir des instructions « exclusivement verbales » [45][45] La fréquence de la réunion des officiers d’information.... Ensuite, ils conseillent en conséquence les postulants à l’engagement sur les routes et sur les meilleurs points de franchissement [46][46] Ibid. « C’est ainsi que dans le courant de novembre.... Les autorités allemandes effectuent aussi des contrôles à l’entrée du territoire. Les anciens légionnaires sont rapidement identifiés, car ils sont renvoyés dans leurs foyers avec un costume civil identique et connu des policiers [47][47] SHD/DAT, 7N2590, note 1366/am de l’attaché militaire.... Cette reconnaissance est le point de départ de tracasseries. Ainsi, des directives sont-elles finalement données pour indiquer aux légionnaires libérés les itinéraires et points de franchissement les plus sûrs [48][48] SHD/DAT, 7N22128 (3), renseignement 4396-scr-2/11,.... La nécessité d’une telle disposition laisse présager que les anciens légionnaires ont la vie difficile en Allemagne.

En effet, l’ancien légionnaire a un sort peu enviable lorsqu’il rentre au pays. À partir de 1928, « les Allemands décident de poursuivre pour haute trahison les anciens légionnaires qui ont servi à la Légion étrangère pendant la Grande Guerre » [49][49] SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 185/z-sdo au sujet.... Indéniablement, l’objectif est de faire prendre conscience aux citoyens que, « du fait de son entrée à la Légion, tout Allemand devient traître à sa patrie » [50][50] SHD/DAT, 7N22054 (1), Deutsche Wehr, 4 septembre 1.... Vue sous cet aspect, la lutte contre les légionnaires devient l’affaire de chaque citoyen qui se doit de dénoncer les suspects « dans les gares, aux guichets et sur les quais » [51][51] SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note sur les modifications.... Ainsi, « la gendarmerie […] fait appel à l’aide de la population pour seconder l’autorité dans sa lutte contre la Légion étrangère » [52][52] SHD/DAT, 7N20254 (1), renseignement 642-scr-2/11, 10 février.... Une fois découvert, l’ancien légionnaire est l’objet de tracasseries de la part des services de police mais aussi de la société qui se montre impitoyable envers les postulants ou les anciens légionnaires. Ils sont « traités comme ils le méritent », c’est-à-dire sans douceur ni compassion [53][53] SHD/DAT, 7N22054 (1), Deutsche Wehr, 4 septembre 1.... Dans ce contexte, il est facile de comprendre que la réadaptation du légionnaire est difficile. Il a du mal à vivre de nouveau en Allemagne. Beaucoup n’ont pas de domicile. Ils pérégrinent de villes en villes dans lesquelles ils font de courts séjours et vivent de mendicité [54][54] SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 6673-scr-2/11,.... Leur instabilité entraîne leur indigence, ce qui explique en partie la multiplication des « témoignages de rue » [55][55] SHD/SHM, compte rendu de renseignement concernant la... et la nécessité pour ceux qui n’ont pas droit à une pension « de vendre des livrets contre la Légion » [56][56] SHD/DAT, 7N22054 (2), rapport du chef d’escadron Lano....

Contre-attaque de l’institution

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Le premier contact du candidat avec l’institution est primordial, car il lui donne un préjugé favorable ou non. Il convient donc de ménager le futur légionnaire [57][57] SHD/DAT, 7N992 supplément, note 1235-9/11 de la section.... Or, de l’avis du chef de bataillon Augier, « du bureau de recrutement où il s’engage jusqu’au dépôt du régiment, l’odyssée du légionnaire est dépourvue de charme […] ballotté de villes en dépôts où il ne trouve que réceptions sinon hostiles, du moins indifférentes […] il regrette l’engagement souscrit, et bientôt cherche à recouvrer sa liberté » [58][58] SHD/DAT, 3H259, rapport du chef de bataillon Augier,.... Le volontaire a besoin d’un meilleur accueil pour être persuadé qu’il fait le bon choix. Ceci est d’autant plus important que les inaptes refoulés contribuent aussi à la propagande. Leur impression peut influencer de futurs candidats. Cependant, la Légion ne s’occupe pas vraiment de son propre recrutement. Ainsi, n’est-il pas choquant que ce soit un lieutenant du 30e dragons qui soit responsable du centre de Metz ? Il se trouve être l’un des premiers contacts entre le candidat et une institution qu’il ne représente pas. Il paraîtrait donc normal que des officiers de Légion commandent les centres. « La prise en main des volontaires, dès leur arrivée au bureau de recrutement » par la Légion est un sujet particulièrement cher au colonel Rollet [59][59] Pierre Soulié, Paul-Frédéric Rollet, père de la Légion,....

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En juin 1928, il obtient satisfaction [60][60] SHD/DAT, 7N2348, note sur les modifications à apporter.... Il est « installé en France et en Algérie, sous l’autorité directe du colonel commandant le 1er régiment étranger, des barrages successifs de spécialistes, médecins et officiers de Légion ne laissant passer que des candidats susceptibles de faire physiquement et moralement d’excellents légionnaires » [61][61] SHD/DAT, 7N992 supplément, note 1235-9/11 de la section.... Très rapidement, il semble opportun de regrouper les centres de rassemblement du recrutement germanique en un seul. Le lieu doit combiner plusieurs atouts : être aussi près que possible du front d’engagement ; permettre de surveiller tout en étant à l’abri lui-même des indiscrétions ou agissements hostiles ; offrir un casernement suffisamment confortable et disposer d’un médecin et d’un hôpital. Enfin, la voie ferrée doit être facile d’accès aussi bien pour l’arrivée des engagés que pour leur départ sur Marseille. Finalement, Toul répond le mieux à ces exigences. Bientôt, ils sont plusieurs milliers d’Allemands à passer par ce dépôt avant de rejoindre Marseille puis l’Afrique. La réorganisation de la chaîne de recrutement germanique permet d’être plus performant. Faut-il encore que l’institution parvienne à toujours attirer les ressortissants d’outre-Rhin.

Des brochures et des tracts sont édités par le commandement « pour la propagande en faveur de la Légion étrangère » [62][62] SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, note 2473 du bureau.... Diffusés « par les voies et moyens habituels », ces documents sont transmis à l’ambassade de Berlin pour être adressés aux divers consulats français en Allemagne [63][63] SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, note 2820 du ministre.... À charge pour eux de les faire distribuer aux candidats potentiels. Traduits en anglais, en suédois et en espagnol, les prospectus sont également diffusés dans les pays où la propagande allemande est particulièrement nocive et active. Ces publications présentent la Légion « sous un jour pittoresque — et d’ailleurs véridique — de nature à frapper l’imagination » [64][64] SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, projet de note accompagnant.... Ils rappellent les statuts qui régissent l’institution et la vie quotidienne du légionnaire. La qualité de la vie du légionnaire est estimée en fonction de la solde et des autres avantages financiers [65][65] SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, « Le Légionnaire à la.... Indubitablement, l’amélioration des conditions de vie des légionnaires contribue à contrer l’argumentaire de la propagande hostile à la Légion [66][66] SHD/DAT, 7N989 (5) supplément, note 456-scr-2/11 de.... « La vraie propagande est donc fonction des avantages accordés aux militaires de la Légion étrangère en ce qui concerne la solde, les permissions, l’habillement, le confort et la bonne tenue du casernement » [67][67] SHD/DAT, 7N989 (5) supplément, bordereau 1036-9/11.... Les évolutions de la vie et des conditions du légionnaire établissent de façon certaine une distinction entre la « vieille » et la « jeune » Légion [68][68] Cooper, Douze ans à la Légion étrangère, éd. Payot,.... En effet, « le traitement des légionnaires est humanisé. Par exemple, les anciennes punitions, dont la sévérité était si redoutée, sont remplacées par les punitions régulières de l’armée ordinaire » [69][69] Prince Aage de Danemark, Mes souvenirs de la Légion.... Les coopératives, bibliothèques et cinémas spécialement mis en place pour les légionnaires sont activement fréquentés, « principalement dans les détachements du Sud où la plupart des localités n’offrent aux militaires aucune ressource ou distraction » [70][70] DHPLE, 1-FP/C26, rapport sur l’état d’esprit du 1er régiment.... Bien que la vie du légionnaire soit rendue moins difficile, elle ne fait pas pour autant perdre à l’institution une partie de son rayonnement, et son image excite toujours autant la curiosité du monde extérieur [71][71] Pierre Mac Orlan, Légionnaires, Éd. du Capitole, 1930,.... En fait, la Légion s’adapte aux circonstances, aux sociétés et aux aspirations des jeunes qui viennent s’engager.

C - Un recrutement durable

Inefficacité des campagnes d’outre-Rhin

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L’observateur constate une contradiction logique entre les appréciations française et allemande. Les Français soulignent « l’efficacité des mesures prises par les autorités allemandes pour empêcher leurs ressortissants de prendre du service à la Légion » [72][72] SHD/DAT, 9N960 (1) supplément, note 3121-9/11 de la.... De leur côté, les Allemands ne cessent de « constater que le nombre des enrôlements à la Légion étrangère ne diminue pas » [73][73] SHD/DAT, 7N2664 (3), note VI 5212 du ministère de l’Intérieur.... Ils regrettent ainsi que « l’œuvre de la propagande contre la Légion, entreprise par les autorités et par la presse, n’ait pas obtenu de grands résultats » [74][74] SHD/DAT, 7N22122 (3), renseignement 5304-scr-2/11,.... Il semble que « les résultats désirés ne sont pas atteints » [75][75] SHD/DAT, 7N22054 (1), Hagener Zeitung, 31 mars 193.... La lutte que mène l’Allemagne est effectivement un échec. L’État ne parvient pas à tarir les engagements ; il continue à fournir à la Légion les ressortissants dont elle a besoin.

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Le mauvais accueil en Allemagne transforme l’ancien légionnaire en propagandiste d’un eldorado. « Il n’est pas rare qu’il y revienne accompagné de parents, de frères ou de camarades. On cite l’exemple de l’un d’eux, ex-caporal, se présentant suivi de six compatriotes » [76][76] SHD/DAT, 7N992 supplément, note sur les modifications.... La propagande et les mauvais traitements réservés aux légionnaires favorisent le rengagement des anciens. Les campagnes de propagande se substituent aux anciens. Elles excitent la curiosité des individus qui n’ont pas spontanément de contact avec la Légion. Finalement, elles « appellent l’attention » sur l’institution [77][77] SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note 3232bis-9/11, 25 novembre....

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Malgré l’image négative qui lui est donnée, la Légion fascine et « fait germer le goût d’aventure » [78][78] SHD/DAT, 7N22054 (1), Mainzer Anzeiger, 10 août 19.... Ainsi, les actions entreprises rendent-elles finalement peu de services [79][79] SHD/DAT, 7N22054 (1), lettre de Wilhlem Marx au légionnaire.... Elles suscitent des vocations et « provoquent des candidatures » [80][80] SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note 3232bis-9/11, 25 novembre.... En fait, « quiconque prononce le nom de Légion, en Allemagne surtout, travaille pour elle » [81][81] Capitaine Poirmeur, Notre vieille Légion, éd. Berger-Levraut,.... Paradoxalement, les actions entreprises par les autorités allemandes produisent finalement l’effet inverse à celui recherché. Incontestablement, « les moyens de propagande ont renforcé l’exil vers la Légion » [82][82] SHD/DAT, 7N12054 (1), Pirmasenser Zeitung, 29 janvier.... L’échec des campagnes résulte aussi de leur manque de crédibilité. La population n’est pas dupe. L’homme de la rue ne pense pas que l’existence « soit si terrible » à la Légion où les soldats sont même peut-être plus heureux qu’à la Reichswehr [83][83] SHD/DAT, 7N22122 (3), lettre de M. Anton Giersen à.... Il paraît alors « qu’on exagère fortement du côté allemand […]. Nous savons exactement quelle est la vie d’un légionnaire en France, ils ne peuvent plus continuer à mentir et nous voulons étaler la vérité » [84][84] SHD/DAT, 7N22125, lettre de M. Pfennig à son fils,.... D’ailleurs, lorsque Heinz Weil-Bernard fait part du désir de s’engager, son professeur lui rappelle les atrocités commises contre les légionnaires. Mais, faisant preuve de bon sens, le jeune homme lui rétorque que « les Français ne peuvent pas faire la guerre avec des légionnaires ensevelis ou évanouis » [85][85] Heinz Weil-Bernard, Contre-moi de la tyrannie…, Nouvelles....

Évolution du recrutement germanique

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Entre 1920 et 1923, l’arrivée des jeunes Allemands est vécue dans les unités comme une invasion [86][86] Georges Manue, Têtes brûlées, éd. La Nouvelle Société.... Ils représentent presque 49 % des recrues [87][87] SHD/DAT, 7N2314, note 1987-9/11 de la section d’études.... Cette arrivée massive est d’autant plus fortement ressentie que les autres contingents sont numériquement nombreux mais individuellement faiblement représentés. Les ressortissants allemands semblent encore plus présents, car sont considérés comme Allemands tous ceux qui en parlent la langue. « L’Allemand » est alors employé comme un terme générique qui demeure finalement assez flou [88][88] SHD/DAT, 3H697, note du colonel Rollet commandant le.... Ainsi, s’il est certain que « c’est l’Allemagne qui fournit le plus de soldats », et dans une proportion importante, il est également vrai que leur nombre varie selon les définitions données à « l’Allemand » [89][89] Pierre Mac Orlan, Légionnaires, Éd. du Capitole, 1930,....

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Nous ne disposons pas de beaucoup de données numériques. Toutefois, entre 1924 et 1927, l’évolution du recrutement du centre de Metz permet de montrer que l’affluence des Allemands s’inscrit dans la durée [90][90] SHD/DAT, 7N992 supplément, note sur les modifications.... Durant ces quatre années, il y aurait eu presque 50 % de recrues allemandes. Inévitablement, leur présence ne diminue pas dans les unités [91][91] DHPLE, 1-FP/C23, rapport du capitaine Deschamps, commandant.... De 1924 à 1926, la proportion d’Allemands oscille entre 43 % et 55 %. Il semble toutefois que la Légion ait atteint sa capacité maximum d’intégration des sujets allemands. Elle cherche à diversifier son recrutement dès 1926 [92][92] SHD/DAT, 7N2348 (1), note 172/ES du 1er bureau de l’état-major.... En 1927, la répartition des nationalités à l’engagement change puisque les Allemands ne représentent plus que 39 % des recrues. Cette année marque donc probablement une rupture. Dès lors, le recrutement germanique reste toujours indispensable mais moins essentiel. Il demeure le réservoir de la Légion étrangère mais aussi, finalement, une variable d’ajustement puisqu’il y est fait plus ou moins appel selon les besoins.

En 1929, le contingent allemand est encore largement le plus nombreux. Il représente 40 % des engagements [93][93] DHPLE, 1 FP/C24, rapport du sil pour l’année 1929.. Toutefois, cette proportion doit être relativisée par ceux qui quittent l’institution. En valeur absolue, le gain n’est que de trois cent quatre-vingts hommes. De plus, l’arrivée en quantité importante de sujets francophones et italiens réduit la prédominance allemande [94][94] Ibid. Cette année-là, de nombreux francophones (30 %).... L’année suivante, le phénomène devient plus sensible. « Les Allemands sont toujours en majorité mais […] il y aurait plutôt diminution, en ce qui les concerne, sur les effectifs de l’année dernière » [95][95] SHD/DAT, 7N1011 supplément, rapport du sil pour l’.... En 1931, alors que le recrutement est le plus important depuis le début des années 1920, les Allemands n’ont jamais été aussi peu admis. Ils ne sont que 23 % des engagés volontaires [96][96] SHD/DAT, 7N1011 supplément, rapport du sil pour l’.... Enfin, durant la grande restriction de 1932, ils constituent encore l’apport le plus important, mais représentent 25 % de l’effectif total. Ainsi, se forme-t-il finalement une régulation involontaire. Les Allemands évitent d’envoyer les candidats que la Légion ne peut assurément pas engager, non pas parce qu’elle n’en a pas besoin, mais parce que le maintien de son équilibre le lui « interdit » [97][97] Souvenons-nous qu’en 1920, le ministre de la Guerre.... Le souci d’une meilleure répartition entre les nationalités porte ses fruits. En 1932, elle est même déclarée satisfaisante [98][98] Ibid.. Le changement de régime en Allemagne remet-il en cause cet « équilibre » ?

II - Le défi permanent (1933-1939)

A - La stratégie des nazis

Politisation de la lutte

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Durant le premier trimestre 1933, la propagande contre la Légion étrangère ne diffère pas fondamentalement de celle entreprise depuis l’évacuation des territoires occupés et le début de la crise économique. Toutefois, le message devient plus politique. L’arrivée d’Hitler au pouvoir est l’occasion de lancer « un appel au gouvernement de relèvement national actuel pour le conjurer d’étudier dès maintenant la recrudescence de racolage pour la Légion » [99][99] SHD/DAT, 7N22054 (2), L’Ami du peuple, 12 mai 1933..... Les nazis convaincus adjurent de prendre des mesures radicales pour empêcher les Allemands d’entrer à la Légion [100][100] Ibid.. Leur sentiment est que la responsabilité du service des Allemands à la Légion « incombe indirectement mais en grande partie aux gouvernements qui se sont succédés jusqu’à ce jour et qui ont omis de mettre en garde les enfants des écoles contre les méthodes de racolage » [101][101] SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement 17003 du 29 mars.... Les arguments politiques destinés à émouvoir le gouvernement touchent surtout la nécessité de tarir le recrutement de la Légion [102][102] SHD/DAT, 7N2591, note 273/am de l’attaché militaire.... Non seulement « l’Allemagne n’a aucune raison de faire cadeau à la France de sa jeunesse », mais en « éliminant la Légion, on ébranlerait du même coup tout l’empire colonial français, étant donné que les troupes indigènes sont peu sûres et que, dans leurs rangs, les émeutes seraient de plus en plus fréquentes. L’Allemagne […] a donc un double intérêt à empêcher que la France ne recrute pour sa Légion étrangère des mercenaires allemands » [103][103] SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement de presse 40/Pr..... La lutte contre la Légion s’inscrit dans la stratégie globale du nouveau gouvernement.

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Assez rapidement après sa création, le Geheime Staatspolitisches Amt, une nouvelle entité de la police d’État, élabore une stratégie pour prévenir les enrôlements [104][104] Le Geheime Staatspolitische Amt est plus connu sous.... Dès le mois de mai 1933, elle propose une série de mesures dont « la perte de la nationalité pour les légionnaires allemands et l’interdiction d’échanger de la correspondance entre les parents des légionnaires et ces derniers » [105][105] SHD/DAT, 7N22128 (2), renseignement 3443-scr-2/11,.... La presse allemande accorde une grande publicité à ces mesures qu’elle annonce à diverses reprises [106][106] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... L’objectif est assez habile. Il s’agit de ne pas effrayer les légionnaires susceptibles de rentrer en leur assurant qu’ils ne seront pas inquiétés sans pour autant augmenter le nombre de candidats. Ainsi, les anciens légionnaires ne seront « ni punis ni expulsés et conserveront leur nationalité […]. Cette immunité ne doit cependant pas constituer un attrait de plus en faveur de la Légion étrangère. Il est à supposer qu’à l’avenir, le gouvernement allemand prendra des mesures pour barrer de plus en plus la route de la Légion étrangère aux jeunes Allemands » [107][107] SHD/DAT, 7N22054 (2), Der Tag, 1er octobre 1933..

En juillet 1933, les différentes associations et ligues sont regroupées au sein du nsdap qui est proclamé parti unique. Aussi, en octobre 1933, le Volkischer Beobachter annonce-t-il que les principales ligues de protection contre la Légion se sont fusionnées en une seule association. Elle a pris le nom de « Ligue de combat contre la Légion étrangère française ». « Elle s’est placée sous la direction du parti national-socialiste » [108][108] SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement 6865-scr-2/11,.... Il est donc désormais évident que la lutte est directement orchestrée par l’État qui verse des subsides importants pour la propagande [109][109] SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 7548-scr-2/11,.... La mainmise des autorités allemandes sur les associations d’anciens légionnaires se traduit par l’interdiction de celles qui ne rentrent pas dans le rang. Ainsi, en Saxe, la section locale de la Schutzverband gegen die französische Fremdenlegion qui n’a pas rejoint la nouvelle association est dissoute, interdite, et ses biens sont saisis [110][110] SHD/DAT, 7N22054 (2), Berliner Börsen Zeitung, 21 décembre....

Entre amnésie et activisme

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En 1934, les campagnes se poursuivent encore, mais avec moins d’insistance que l’année précédente. Le moment semble opportun pour faire le silence autour de la Légion. À partir de 1935, date qui correspond au rétablissement du service militaire en Allemagne, « les directives données par la police d’État paraissent pouvoir se résumer ainsi : ne plus parler de la Légion étrangère, même pas en mal » [111][111] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... À partir de 1937, une légère inflexion se fait sentir. Des journalistes allemands, « en quête d’articles et de renseignements sur la Légion », séjournent au Maroc [112][112] SHD/DAT, 7N22128 (2), renseignement 2062-bsle au chef.... La réserve à l’encontre de la Légion s’estompe au fur et à mesure que le peuple allemand, à force de propagande, est convaincu de sa « résurrection […] le traité de Versailles par lequel il fut soumis à l’esclavage pendant quatorze ans gît à terre en lambeaux. Chaque année apporte de nouveaux exploits dus à la témérité et à la bravoure du Führer » [113][113] SHD/DAT, 7N22100 (1), renseignement 218-bsle à la scr,.... Désormais, les campagnes peuvent reprendre. La population est apte à comprendre que « la présence de citoyens allemands à la Légion étrangère sert des intérêts qui sont étrangers au peuple allemand et heurte de ce fait l’opinion populaire. L’enrôlement à la Légion étrangère ou le fait d’y demeurer nuit à la puissance de la défense nationale et à celle du travail du peuple, ce que rien ne peut excuser ni effacer » [114][114] SHD/DAT, 7N22100 (1). Ce paragraphe, probablement rédigé....

Ennemis déclarés du Reich, les légionnaires sont mis au ban de la société en trois étapes. La première remonte au rétablissement du service militaire. L’article 140 de la loi du 28 juin 1935 transforme le légionnaire en hors-la-loi puisqu’il doit nécessairement quitter sans autorisation le territoire du Reich. L’infraction « est punie d’une peine […] cette peine entraîne, en outre, la perte de l’aptitude à exercer une fonction publique pour une durée de une à cinq années […] la tentative est passible de sanctions » [115][115] SHD/DAT, 7N22054 (2), note 5890-2-scr-ema, extrait.... Le second temps se déroule juste après l’Anchluss, en avril 1938. Il concerne les légionnaires en service qui doivent faire allégeance au régime [116][116] Il est évident que la loi dont il est bientôt question.... La loi sur la déclaration de résidence des Allemands à l’étranger oblige tous les citoyens, y compris les anciens ressortissants autrichiens, à se présenter personnellement ou, en cas d’empêchement, à écrire au consulat général d’Allemagne du lieu de résidence, pour y faire leur déclaration. Les modalités d’application sont assez difficiles pour les légionnaires qui se coupent de facto de la communauté allemande. La perte de la nationalité est la troisième étape du processus de leur bannissement. Le 22 février 1939, le ministre de l’Intérieur du Reich décide « que la nationalité allemande sera retirée à tout Allemand qui, en pleine possession de ses facultés mentales, se sera engagé dans la Légion étrangère ou aura contracté une prolongation d’engagement. Il en sera de même pour les anciens légionnaires rentrés en Allemagne qui se rendront à l’étranger en dépit de la défense qui leur aura été faite » [117][117] SHD/DAT, 7N22100 (1), renseignement de presse du 23 février.... La loi a désormais le mérite d’être claire, même si le retrait de la nationalité ne s’applique pas à tous les légionnaires en service. Ne sont concernés que « les ressortissants allemands qui désormais contracteront un engagement dans la Légion […] ou qui, servant déjà dans la Légion, contracteront un rengagement » [118][118] SHD/DAT, 7N22122 (2), analyse de presse 31326 au sujet.... Les Allemands qui se sont engagés ou rengagés avant le 22 février 1939 et qui continuent d’accomplir leur service ne sont donc pas visés par la loi [119][119] SHD/DAT, 2R45, note 34119HC/SUR/SAT du chef du service....

B - La Légion contre-attaque

Faciliter les engagements

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Les autorités françaises peuvent difficilement mener des actions sur le territoire du Reich pour inciter les jeunes Allemands à venir s’engager. Ce n’est qu’une fois la frontière franchie qu’elles peuvent leur faciliter la tâche. Au printemps 1937, une réflexion est conduite par la préfecture de la Moselle qui, dans le cadre du contrôle des étrangers, souhaite assurer un meilleur suivi des candidats à la Légion. L’acheminement des ressortissants allemands franchissant clandestinement la frontière et qui demandent à contracter un engagement n’est pas satisfaisant. Aussi le cabinet de la préfecture propose-t-il deux mesures. La première vise à favoriser le recrutement en faisant accompagner les candidats par la gendarmerie jusqu’au centre d’hébergement. La seconde proposition a pour objectif une meilleure coordination dans la procédure de remise à la vie civile des candidats non admis [120][120] SHD/DAT, 7N22106 (2), note du cabinet du préfet de.... Si tous les acteurs conviennent de la nécessité de cette mesure, personne ne semble vraiment disposé à assurer le convoiement. Après de nombreuses tergiversations, l’escorte est finalement dévolue aux commissaires spéciaux. En fin de compte, ces mesures sont assez limitées. En effet, ce n’est que dans la région militaire dont l’état-major est à Nancy que, du 1er novembre 1937 au 1er février 1938, des dispositions sont prises pour mieux contrôler l’entrée des étrangers, et finalement faciliter le recrutement des candidats allemands [121][121] SHD/DAT, 7N22106 (2), note 2186 du général de division....

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La France semble prête à payer le prix nécessaire pour s’assurer un recrutement de ressortissants allemands. En effet, cette mesure occasionne des frais importants puisqu’elle nécessite de rembourser les déplacements des escortes. Toutefois, « il est à constater que, depuis le jour où cette mesure a été appliquée, le nombre des engagés allemands a diminué fortement. D’une moyenne de cinquante par mois, l’effectif est passé à trente-cinq depuis qu’on accompagne les candidats. Est-ce un effet de cette mesure ? » [122][122] SHD/DAT, 7N22106 (2), rapport 10/S du capitaine Perrossier... Cette expérience est momentanément abandonnée.

Néanmoins, d’autres mesures sont prises pour favoriser l’arrivée des Allemands à la Légion. Le candidat bénéficie de conditions exceptionnelles qui l’autorisent à rentrer en France assez facilement. En effet, un décret-loi du 2 mai 1938 sur la police des étrangers prescrit que ces derniers ne sont admis à pénétrer sur le territoire national que s’ils sont munis des documents exigés par les conventions internationales. « Or en raison des mesures prises par certaines puissances, notamment l’Allemagne, pour s’opposer à l’engagement de leurs ressortissants dans la Légion étrangère, de nombreux candidats désirant servir dans les régiments étrangers ne peuvent pénétrer en France que clandestinement » [123][123] SHD/DAT, 3H236, note 2065-9/ema du ministre de la Défense.... Ainsi, le ministère de l’Intérieur prend les dispositions nécessaires pour que les Allemands en situation irrégulière et désirant s’engager à la Légion ne soient pas refoulés. Munis d’un sauf-conduit, ils sont dirigés sur le poste de gendarmerie le plus proche [124][124] SHD/DAT, 3H236, note D-18 du ministre de l’Intérieur.... Le recrutement allemand est donc l’objet d’une attention particulière qui n’est pas vraiment remise en cause jusqu’à la déclaration de guerre.

Du recrutement à la solidarité

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Les différentes actions entreprises par l’Allemagne font comprendre aux autorités françaises que pour recruter, il n’est plus suffisant d’assurer un service acceptable aux légionnaires, mais qu’il faut aussi prendre en considération « l’après Légion ». Les légionnaires libérés sont souvent, sans s’en douter, les meilleurs agents de recrutement. Encore liés à leur régiment par un attachement qu’une bonne libération renforce, conscients et reconnaissants des soins qui leur ont été donnés même après le service, ils ne manquent pas de manifester autour d’eux leur fierté et leur satisfaction d’avoir servi à la Légion [125][125] SHD/DAT, 7N2348 (3), document émanant du sil intitulé,.... Parfois, lorsque les difficultés de la vie civile sont trop pénibles, si la libération n’a pas été vécue comme une ultime brimade, l’ancien revient, car il se souvient des bons moments passés à la Légion [126][126] DHPLE, 1-F.P./C.24, rapport du sil pour l’année 1929,.... Aussi, à partir du début des années 1930, la libération est-elle l’objet d’une grande attention [127][127] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... « Il faut donner au libéré la certitude que la Légion ne le rejette pas comme un instrument qui a bien servi mais qui est devenu inutile ; il ne faut pas qu’il ait l’impression, en quittant le dépôt de Marseille, qu’une lourde porte se renferme derrière lui » [128][128] SHD/DAT, 7N2348 (3), document émanant du sil intitulé,.... Dès lors, plusieurs organisations d’entraide et diverses dispositions sont mises en place. Malgré les aléas, les légionnaires bénéficient de structures qui « ne les oublient pas […] et où ils peuvent obtenir une aide matérielle qui facilite l’accomplissement des formalités multiples et complexes que nécessite leur retour à la vie civile » [129][129] Idem..

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En d’autres termes, « on ne cesse pas d’être légionnaire au moment où l’on quitte l’uniforme. On le reste jusqu’à la mort » [130][130] Georges Manue, Têtes brûlées, op. cit., p. 247.. Celui qui passe à la Légion conserve à jamais son empreinte. Logiquement, les anciens se regroupent dans des associations qui remplissent plusieurs missions dont l’entraide et la solidarité sont les plus importantes. En outre, les différentes organisations d’anciens légionnaires cherchent à défendre les intérêts de leurs membres. Sous l’impulsion énergique du général Rollet, elles défendent les légionnaires pour leur faciliter l’octroi du droit de résidence qui conditionne l’accès au marché de l’emploi.

La solidarité Légion s’exerce aussi envers les légionnaires libérés qui ne peuvent pas travailler à cause d’une inaptitude, d’une réforme, ou encore auprès des anciens qui sont isolés, sans maison ni famille. Dès 1932, il est évoqué la possibilité d’offrir un abri et une existence convenable aux retraités et réformés dans une maison de retraite [131][131] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... Une fois encore, le général Rollet est au cœur du projet. C’est lui d’ailleurs qui signe le règlement intérieur de la maison de retraite du légionnaire située à Auriol [132][132] SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre d’Élie Rambaud.... Le général inaugure le domaine le 8 juillet 1934 [133][133] SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, programme de l’inauguration..... Dès l’ouverture du centre, une quinzaine d’anciens légionnaires y sont admis [134][134] SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, note 69 du capitaine.... Par la suite, la maison de retraite diversifie son « offre » en accueillant ponctuellement quelques légionnaires récemment libérés. Ces « jeunes anciens » ne sont pas destinés à rester, mais à être placés dans des emplois de la région [135][135] SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre de M. Rambaud.... De leur côté, les trente-cinq à quarante pensionnaires ne restent pas oisifs. Ils travaillent la terre [136][136] SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre et reportage.... Le centre se développe, s’embellit et prospère. De nouveaux terrains sont acquis, et la presse écrite s’intéresse à l’œuvre [137][137] La Légion étrangère, revue mensuelle illustrée. Militaire.... Être légionnaire n’est plus seulement un statut mais aussi un « état ». Toutefois, ces mesures sont-elles suffisantes pour maintenir le recrutement germanique ?

Le recrutement allemand en chiffres [138][138] SHD/DAT, 7N1011 supplément et 9N79 supplément, rapports...

C - Évolution du contingent germanique

Tarissement du recrutement

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Durant les deux années qui suivent l’avènement d’Hitler, le nombre de ressortissants allemands engagés à la Légion étrangère subit une très forte baisse. En 1933, c’est environ la moitié de l’effectif de 1932 qui est admis. En raison du sureffectif et de la crise économique qui impose des sacrifices budgétaires, la Légion recrute très peu [139][139] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... Cependant, les chiffres sont trompeurs. En proportion, le recrutement allemand augmente très sensiblement. Après les fléchissements de 1931 et 1932 durant lesquels leur proportion est tombée à 23 %, les années 1933 et 1934 sont meilleures [140][140] SHD/DAT, 7N4041 (2), rapport 900/srd du colonel Azan.... Le pourcentage des engagés volontaires allemands remonte à 37 %. Si on y ajoute les Autrichiens et les Hongrois, le recrutement « germanique » s’élève même à 42 % [141][141] Il s’agit du « groupe 2 » établi par le sil.. Durant ces deux années, la faiblesse numérique du recrutement permet d’entreprendre une « sélection effective» [142][142] DHPLE, 1 fp/C27, rapport 101 du sil, p. 6, mars 19.... La forte représentation germanique s’explique par les qualités militaires de ce contingent qui fait toujours « la meilleure impression » [143][143] SHD/DAT, 9N123 (1), extrait du rapport annuel du sil....

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Entre 1935 et 1936, la situation est exactement inverse à celle des deux années précédentes. Les engagés allemands sont plus nombreux en effectif, mais baissent considérablement en proportion. Leur représentation chute aux environs de 20 %. Le nombre des engagés volontaires de nationalité allemande ou autrichienne ne croît pas proportionnellement à l’augmentation générale des engagements. En 1937, les facilités accordées par le Reich à ses ressortissants pour se rendre à l’exposition universelle permettent quelques engagements. Toutefois, « les tableaux des effectifs et des nationalités montrent une diminution notable des pays qui, autrefois, procuraient le plus de monde, en particulier l’élément allemand » [144][144] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... Désormais, le nombre d’engagés et le taux de proportion du contingent allemand coïncident.

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Le déclin du recrutement allemand est alors une évidence. Ce contingent devient même marginal en 1938. Il « est en régression très nette par rapport aux années précédentes et n’est plus que de 12 % à égalité avec le pourcentage de Polonais […]. Il convient également de remarquer que le nombre des engagés d’origine allemande (418) ne compense pas celui des libérés (484) » [145][145] SHD/DAT, 9N79 supplément, rapport du sil pour l’année 1938,.... Étant donné le faible pourcentage des Allemands qui arrivent à la Légion, les mesures prises par le Reich pour empêcher les engagements « paraissent avoir réussi en partie » [146][146] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour....

Mutation du contingent

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Depuis 1934, les rengagements des légionnaires allemands connaissent aussi une déflation. À partir de l’été 1938, étant donné le sort qui leur est réservé, les légionnaires allemands se rengagent massivement. En 1939, le mouvement continue, et le contingent allemand est désormais un de ceux qui restent à la Légion. L’institution semble donc être redevenue un refuge pour eux. Ce changement a de multiples raisons. D’une part, les légionnaires concernés se sont engagés en 1933 et 1934. Ils avaient déjà de bonnes raisons de fuir le nouveau régime. L’évolution de la politique intérieure allemande ne les incite pas au retour. D’autre part, le décret de dénationalisation du mois de février 1939 a eu un impact favorable sur les rengagements [147][147] SHD/DAT, 1N70 (4) supplément, note 192-S/2 du général.... Les légionnaires allemands semblent ne plus oser rentrer dans leur pays. Ainsi, les autorités du Reich sont parvenues à tarir le recrutement de leurs ressortissants, mais leur propagande pour éviter les rengagements n’a que partiellement réussi. Il n’en reste pas moins que, depuis 1933, le contingent allemand de la Légion étrangère a inévitablement subi des mutations.

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Les motivations des candidats sont désormais bien différentes de celles des premières années après la Grande Guerre [148][148] SHD/DAT, 9N960 (1) supplément, note 115/S du capitaine.... Les aventuriers, élément le plus intéressant, sont peu nombreux. Ceux qui s’engagent pour des raisons économiques viennent parce qu’ils ne trouvent pas de travail en Allemagne à cause de leurs opinions. La véritable raison de leur engagement est donc d’ordre politique. De fait, l’arrivée de la grande majorité des Allemands est expliquée par leur opposition au régime. Aussi, ce contingent est-il constitué de communistes ou de socialistes qui n’ont pas voulu s’affilier au parti nazi et qui sont persécutés en raison de leurs idées. Desnazis tombés en disgrâce viennent également chercher refuge [149][149] SHD/DAT, 9N79 supplément, rapport du sil pour l’année 1938,.... Aussi, après juin 1934, quelques sa préfèrent-ils prendre la fuite plutôt que de rester en Allemagne où leur existence s’annonce pénible. À ces persécutions politiques, il convient d’ajouter celles pour des motifs religieux comme « les catholiques, éléments très bons […] qui ne peuvent s’entendre avec le régime actuel » [150][150] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... « Du fait des décisions prises contre les individus de race non aryenne », les juifs constituent également une part croissante des ressortissants allemands [151][151] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour.... Ils viennent à la Légion parce qu’ils sont chassés de leur pays [152][152] SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour....

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Les anciens légionnaires peuvent faire partie de l’une de ces catégories, mais ces candidats forment à eux seuls un groupe bien particulier. Il n’est pas nouveau de voir les anciens légionnaires s’engager après une interruption de service. Les vexations dont ils sont victimes suffisent à expliquer leur retour dans des proportions plus importantes. « Le légionnaire quitte la Légion comme il est venu, avec la même insouciance […] s’il est Allemand, après de nombreux déboires, il finit par revenir sous un autre nom » [153][153] André Raulet, Légion über Alles !, éd. Lavauzelle,.... Le retour des anciens légionnaires et l’accomplissement d’un temps de service plus long modifient la structure du contingent allemand. Désormais, il est plus âgé et participe encore davantage à l’encadrement des unités. Entre 1934 et 1939, l’évolution est sensible. En cinq ans, alors que le taux de représentation du contingent a été divisé par deux, le nombre des sous-officiers d’origine allemande a augmenté d’environ soixante et celui des gradés d’encadrement de presque deux cents.

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Durant l’entre-deux-guerres, les relations entre la Légion étrangère et l’Allemagne sont à la fois complexes et paradoxales.

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Le recrutement est un enjeu dont la complexité résulte du changement qui intervient dans les premières années du Troisième Reich. Au début, dans l’immédiat après-guerre, les ressortissants allemands constituent le vivier des personnels dont la Légion a besoin pour renaître. La République de Weimar s’avère incapable d’endiguer réellement le flux des Allemands qui viennent s’engager en grand nombre. Puis, l’arrivée d’Hitler au pouvoir inverse la donne. L’efficacité des persécutions mises en place par le régime et le « relèvement de la nation » suscitent de moins en moins de vocations de légionnaires. En proportion, le recrutement « germanique » baisse considérablement à partir de 1934 pour être presque marginal en 1938. Inévitablement, le contingent allemand change de physionomie. Dans ce conflit qui ne porte pas de nom, ne peut-on pas dire finalement que face à l’Allemagne, la Légion a perdu « la bataille du recrutement » ?

A priori non, et c’est là le paradoxe que nous évoquions précédemment. D’une part, les mesures prises par le régime nazi qui provoquent le « départ » du contingent allemand ne sont-elles pas finalement une aubaine ? À l’heure de la montée des totalitarismes, une trop forte proportion d’Allemands n’aurait-elle pas pu avoir de lourdes conséquences sur le loyalisme de la troupe ? D’autre part, l’action subversive de l’Allemagne, dont le but est de faire capituler l’adversaire sans combattre en provoquant une crise du recrutement, produit les effets inverses à ceux recherchés. Elle oblige la Légion à adapter ses structures, son organisation et son fonctionnement, mais surtout à placer « M. Légionnaire » au centre de ses préoccupations. Désormais, être légionnaire n’est plus un « statut » mais un « état » [154][154] Le code d’honneur du légionnaire qui a été formalisé.... L’aboutissement de cette nouvelle conception est le développement de la « solidarité Légion » qui existe toujours au xxie siècle et fait la force de l’institution.

Notes

[1]

L’Illustration, n° 3905, 5 janvier 1918, p. 8.

[2]

Douglas Porch, La Légion étrangère, 1831-1962, Paris, Fayard, 1994, 844 p., p. 447.

[3]

Le concept de l’engagement volontaire pour la durée de la guerre (evle) a été mis en place en juillet 1870. L’urgence de la situation nécessite que les volontaires ne s’engagent pas pour une durée déterminée, comme c’est l’usage, mais uniquement pour le temps que dure le conflit. Ce type de contrat inédit est ensuite abandonné pendant plus de quarante ans. Blaise Cendrars est l’un de ces légionnaires occasionnels ou de circonstance. Il ne se définit pas comme un militaire, mais comme un volontaire « prêt à aller au bout de ses actes » (Blaise Cendrars, La Main coupée, éd. Folio, 2005, 445 p., p. 158, 267 et 299).

[4]

Colonel Maire, Nouveaux souvenirs sur la Légion étrangère, Paris, éd. Albin Michel, 1948, 211 p., p. 22.

[5]

Notamment par le régiment de marche de la Légion étrangère (rmle) qui arbore à la cravate de son drapeau non seulement une croix de guerre avec neuf citations, mais aussi la médaille militaire et la Légion d’honneur. De même, le 3e bataillon du régiment de marche d’Afrique qui se bat en Orient est cité à trois reprises.

SHD/DAT, 3H697, lettre du colonel Martin commandant le 2e régiment étranger, 23 mars 1923.

[6]

La première Légion est celle de 1831-1835, qui a été cédée à Marie-Christine d’Espagne.

[7]

Gaston Moch, La Question de la Légion étrangère, éd. Bibliothèque-Charpentier, 1914, 385 p., p. 59.

[8]

Le 25 septembre 1908, cinq légionnaires déserteurs dont trois Allemands, sont appréhendés juste avant leur embarquement sur un navire allemand dans le port de Casablanca. L’un d’eux étant reconnu par un fonctionnaire, une rixe s’ensuit, et des violences sont portées à l’encontre de deux agents consulaires qui, normalement, sont pourvus de l’immunité diplomatique. Quant aux déserteurs, ils sont arrêtés.

[9]

SHD/DAT, 3H259, note 5 du lieutenant-colonel Maurel commandant le 4e régiment étranger au Résident général, 17 janvier 1921.

[10]

Hubert Jacques, L’Allemagne et la Légion, éd. Libraire Chapelot, 1914, 176 p., p. 61.

[11]

Gaston Moch, op. cit., p. 5. L’auteur de cet article est rédacteur en chef de plusieurs journaux : Die grossere Deutschland et La Gazette du Rhin et de Westphalie.

[12]

Maurice Paléologue, Au quai d’Orsay à la veille de la tourmente, Journal, 1913-1914, Paris, éd. Plon, 1947, 329 p., p. 27.

[13]

Jacques Bainville, Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler, Paris, Arthème-Fayard, 1947, 252 p., p. 239.

[14]

Colonel Maire, op. cit., p. 210.

[15]

Selon les estimations, il y aurait environ 12 000 légionnaires en 1913.

[16]

SHD/DAT, 7N144, note 1838-1/11, 25 janvier 1919. Cette note relative au renvoi immédiat dans leurs foyers des engagés volontaires étrangers pour la durée de la guerre précise que les soldats qui en feront la demande « sont autorisés dès maintenant à solliciter leur renvoi immédiat dans leurs foyers ».

dhpl, 1-FP/C22, rapport du lieutenant-colonel Rollet sur le moral de la troupe, mars 1919.

[17]

SHD/DAT, 7N381, rapport du lieutenant-colonel Rollet au sujet du rmle, transmis par le Résident général à la section Afrique de l’état-major des armées, note 220, 20 décembre 1919.

[18]

SHD/DAT, 6N112, télégramme 44, 17 janvier 1919.

[19]

SHD/DAT, 6N112, télégramme 2080, 21 avril 1919.

[20]

SHD/DAT, 3H95, télégramme 3867 bg, 17 juillet 1919.

SHD/DAT, 6N112, télégramme 2080, 21 avril 1919.

[21]

SHD/DAT, 3H259, note sur le recrutement de la Légion étrangère, sans service émetteur ou récepteur, mais postérieure à juillet 1919.

[22]

SHD/DAT, 3H259, note de service 3125, 27 décembre 1919.

[23]

Ibid.

[24]

SHD/DAT, 6N112, télégramme 54 du commissaire résident général à la section Afrique de l’état-major du ministère de la Guerre, 29 décembre 1920.

[25]

SHD/DAT, 3H95, note 347 du général Cottez, commandant provisoirement les troupes d’occupation au Maroc, au ministre de la Guerre, 12 août 1920.

[26]

SHD/DAT, 7N381, bordereau d’envoi 9455-1/11, 8 novembre 1919.

[27]

SHD/DAT, 6N112, télégramme 380/CMC, 18 novembre 1918.

SHD/DAT, 6N112, télégramme 44, 17 janvier 1919.

[28]

SHD/DAT, 6N112, télégramme 6/cmc, 25 janvier 1919.

[29]

La loi du 5 août 1915 interdit l’engagement à la Légion étrangère des sujets appartenant aux puissances ennemies.

[30]

SHD/DAT, 8N42, lettre 1911-1/11 du ministre de la Guerre aux commandants des régions militaires frontalières, 21 avril 1920.

[31]

DHPLE, 1-FP/C22, note 497/cm du ministère de la Guerre au Résident général, 23 février 1920.

DHPLE, 1-FP/C22, lettre de l’intendant général de l’armée du Rhin au général commandant l’armée du Rhin, 12 janvier 1920. À titre d’exemple, entre le 1er mai 1919 et le 1er octobre de la même année, il n’y eut que 38 engagements dans la zone de l’armée du Rhin. Il y en a 208 entre le 1er octobre et le 12 janvier 1920.

[32]

SHD/DAT, 3H365, note 4100-9/11 de la section d’Afrique au 1er bureau de l’état-major de l’armée, 27 septembre 1920.

[33]

Il y a alors 5 500 légionnaires au Maroc, alors que l’effectif initialement prévu est de 3 500 légionnaires.

[34]

DHPLE, 1-FP/C22, lettre manuscrite, 19 janvier 1920.

[35]

SHD/DAT, 3H259, note 54209-9/11 du ministre de la Guerre au ministre des Affaires étrangères, 29 décembre 1920.

[36]

SHD/DAT, 3H259, note 20415/S du général de division Bonneval, commandant provisoirement le 19e corps d’armée, à la section d’Afrique, 1er décembre 1920.

[37]

DHPLE, 1-FP/C22, note 8892 du lieutenant-colonel Rollet à la section d’Afrique, 18 août 1920.

[38]

SHD/DAT, 3H259, lettre du lieutenant-colonel Rollet au colonel Delmas, 24 juin 1920.

SHD/DAT, 7N2633 (1). Extrait de la brochure Über Propaganda du capitaine von Wallenberg, fascicule de mars 1922 de la revue Militärwissenchaftliche Mitteilungen. « Lorsque je veux qu’un grand nombre d’hommes pensent et agissent dans un sens déterminé, je dois leur faire apparaître sous un jour favorable ces pensées et ces actes. C’est ce que l’on appelle la propagande. »

[39]

MAE, carton Z 417, note pour la direction des affaires administratives et techniques, 4 novembre 1921.

[40]

SHD/DAT, 7N22054 (1), renseignement 9649, 24 mars 1930. La conférence puis les accords de Locarno visent à stabiliser la situation entre l’Allemagne et les autres États. Les accords portent sur la reconnaissance de la frontière ouest de l’Allemagne, la démilitarisation de la zone rhénane et l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations (sdn) où elle obtient un siège de membre permanent.

[41]

SHD/SHM, 1BB3.22, compte rendu trimestriel de renseignement concernant la propagande allemande d’après l’étude de la presse, janvier-mars 1928.

[42]

SHD/SHM, 1BB3.22, compte rendu trimestriel de renseignement concernant la propagande allemande d’après l’étude de la presse, 1er septembre-30 novembre 1928.

[43]

SHD/SHM, 1BB8.239, compte rendu trimestriel de renseignement concernant la propagande allemande d’après l’étude de la presse, 31 décembre 1931.

[44]

Ibid.

[45]

La fréquence de la réunion des officiers d’information est difficile à déterminer. Le rapport 174.M du SIL tend à laisser croire que cette « pratique idéale » n’est pas systématique : « Il y aurait avantage à tenir les centres de groupement des candidats au courant des modifications survenant dans la garde des frontières et à inciter les centres à tenir compte de ces modifications dans les itinéraires à conseiller aux candidats sérieux. Une visite annuelle orientée dans ce sens serait nécessaire » (DHPLE, 1-FP/C24, « La Légion étrangère au cours de l’année 1929 », 30 mars 1930).

SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note sur les modifications à apporter aux modalités actuelles sur le recrutement germanique de la Légion, 18 juin 1928.

[46]

Ibid. « C’est ainsi que dans le courant de novembre et décembre, on put reconnaître que de tous les volontaires mis en route d’Höchst sur Winden, aucun n’arrivait à destination. Il en fut de même, à un autre moment, entre Landau et Sarreguemines. »

[47]

SHD/DAT, 7N2590, note 1366/am de l’attaché militaire à Berlin au ministre de la Guerre, 26 septembre 1932.

[48]

SHD/DAT, 7N22128 (3), renseignement 4396-scr-2/11, 8 juillet 1932.

[49]

SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 185/z-sdo au sujet des poursuites exercées contre les anciens légionnaires ayant servi à la Légion pendant la guerre, 6 juin 1929.

[50]

SHD/DAT, 7N22054 (1), Deutsche Wehr, 4 septembre 1931.

[51]

SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note sur les modifications à apporter aux modalités actuelles du recrutement germanique à la Légion étrangère, 18 juin 1928.

[52]

SHD/DAT, 7N20254 (1), renseignement 642-scr-2/11, 10 février 1931.

[53]

SHD/DAT, 7N22054 (1), Deutsche Wehr, 4 septembre 1931.

[54]

SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 6673-scr-2/11, 5 octobre 1931.

[55]

SHD/SHM, compte rendu de renseignement concernant la propagande allemande d’après l’étude de la presse, 31 décembre 1931.

[56]

SHD/DAT, 7N22054 (2), rapport du chef d’escadron Lano au colonel gouverneur militaire de Dunkerque, 21 septembre 1932.

[57]

SHD/DAT, 7N992 supplément, note 1235-9/11 de la section d’études au 1er bureau de l’état-major de l’armée, 21 mai 1928.

[58]

SHD/DAT, 3H259, rapport du chef de bataillon Augier, 3 octobre 1920.

[59]

Pierre Soulié, Paul-Frédéric Rollet, père de la Légion, éd. Italiques, 2001, 736 p., p. 402.

[60]

SHD/DAT, 7N2348, note sur les modifications à apporter à l’organisation du dépôt de Marseille, 1er juin 1928.

[61]

SHD/DAT, 7N992 supplément, note 1235-9/11 de la section d’études au 1er bureau de l’état-major de l’armée, 21 mai 1928.

[62]

SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, note 2473 du bureau renseignements et propagande de l’état-major de l’armée du Rhin au ministre de la Guerre et des Pensions, 26 mars 1924.

[63]

SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, note 2820 du ministre des Affaires étrangères au ministre de la Guerre et des Pensions, 19 décembre 1923.

[64]

SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, projet de note accompagnant les prospectus, le ministre de la Guerre aux attachés militaires, sans date mais probablement de l’automne 1920.

[65]

SHD/DAT, 7N928 (1) supplément, « Le Légionnaire à la Légion étrangère », 1er août 1920, 88 p.

[66]

SHD/DAT, 7N989 (5) supplément, note 456-scr-2/11 de la section de centralisation des renseignements à l’attaché militaire près l’ambassade de France à Berne, 5 février 1930.

[67]

SHD/DAT, 7N989 (5) supplément, bordereau 1036-9/11 du ministère de la Guerre pour le cabinet du ministre, 1er mai 1928.

[68]

Cooper, Douze ans à la Légion étrangère, éd. Payot, 1934, 270 p., p. 174.

[69]

Prince Aage de Danemark, Mes souvenirs de la Légion étrangère, éd. Payot, 1936, 214 p., p. 105.

[70]

DHPLE, 1-FP/C26, rapport sur l’état d’esprit du 1er régiment étranger pour l’année 1932, 1er décembre 1932.

[71]

Pierre Mac Orlan, Légionnaires, Éd. du Capitole, 1930, 210 p., p. 71 et 72.

[72]

SHD/DAT, 9N960 (1) supplément, note 3121-9/11 de la section d’étude de l’état-major des armées à la direction du service de santé, 15 novembre 1929.

[73]

SHD/DAT, 7N2664 (3), note VI 5212 du ministère de l’Intérieur allemand en vue de combattre les enrôlements dans la Légion étrangère, 7 novembre 1922.

[74]

SHD/DAT, 7N22122 (3), renseignement 5304-scr-2/11, 31 octobre 1928. Extrait du Kölnische Zeitung du 16 octobre 1928.

[75]

SHD/DAT, 7N22054 (1), Hagener Zeitung, 31 mars 1930.

[76]

SHD/DAT, 7N992 supplément, note sur les modifications à apporter aux modalités actuelles du recrutement germanique à la Légion, 18 juin 1928.

[77]

SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note 3232bis-9/11, 25 novembre 1929.

[78]

SHD/DAT, 7N22054 (1), Mainzer Anzeiger, 10 août 1931.

[79]

SHD/DAT, 7N22054 (1), lettre de Wilhlem Marx au légionnaire Lieder, octobre 1929.

[80]

SHD/DAT, 7N992 (1) supplément, note 3232bis-9/11, 25 novembre 1929.

[81]

Capitaine Poirmeur, Notre vieille Légion, éd. Berger-Levraut, 1931, 317 p., p. 20.

[82]

SHD/DAT, 7N12054 (1), Pirmasenser Zeitung, 29 janvier 1931.

[83]

SHD/DAT, 7N22122 (3), lettre de M. Anton Giersen à son neveu, le légionnaire Giersen, 2 novembre 1929.

SHD/DAT, 7N22086 (1), lettre de M. Bayer à son frère, légionnaire au 1er régiment étranger, 12 mars 1927.

[84]

SHD/DAT, 7N22125, lettre de M. Pfennig à son fils, légionnaire à l’instruction, 28 juillet 1929.

[85]

Heinz Weil-Bernard, Contre-moi de la tyrannie…, Nouvelles Éditions latines, 1991, 234 p., p. 58.

[86]

Georges Manue, Têtes brûlées, éd. La Nouvelle Société d’édition, 1929, 283 p., p. 13.

[87]

SHD/DAT, 7N2314, note 1987-9/11 de la section d’études au sujet de la crise des effectifs de la Légion étrangère et des besoins approximatifs en 1925 et 1926, 22 juillet 1925.

[88]

SHD/DAT, 3H697, note du colonel Rollet commandant le 1er régiment étranger au général commandant supérieur des troupes du Maroc, 4 mars 1926.

[89]

Pierre Mac Orlan, Légionnaires, Éd. du Capitole, 1930, 210 p. p. 199.

[90]

SHD/DAT, 7N992 supplément, note sur les modifications à apporter aux modalités actuelles du recrutement germanique de la Légion, 18 juin 1928. Ce centre est l’un des points principaux par lequel transitent les volontaires allemands. En 1928, 67 % des candidats du centre sont allemands et 74 % germaniques (en incluant les Autrichiens et les Sarrois). Par ailleurs, en 1927, 60 % des légionnaires allemands qui ont été engagés sont passés par ce centre.

[91]

DHPLE, 1-FP/C23, rapport du capitaine Deschamps, commandant la 6e compagnie du 3e régiment étranger, 1924. « Le contingent de la compagnie comprend 60 % d’Allemands ».

[92]

SHD/DAT, 7N2348 (1), note 172/ES du 1er bureau de l’état-major des armées, 8 juillet 1926.

[93]

DHPLE, 1 FP/C24, rapport du sil pour l’année 1929.

[94]

Ibid. Cette année-là, de nombreux francophones (30 %) et Italiens (18,6 %) viennent s’engager.

[95]

SHD/DAT, 7N1011 supplément, rapport du sil pour l’année 1930.

[96]

SHD/DAT, 7N1011 supplément, rapport du sil pour l’année 1932.

[97]

Souvenons-nous qu’en 1920, le ministre de la Guerre écrivait à son homologue des Affaires étrangères que « les provinces rhénanes fournissent à la Légion étrangère un contingent supérieur à celui qu’il estime possible et désirable d’incorporer dans les unités d’Algérie et du Maroc ». (SHD/DAT, 3H259, note 54209-9/11, 29 décembre 1920).

[98]

Ibid.

[99]

SHD/DAT, 7N22054 (2), L’Ami du peuple, 12 mai 1933. Il s’agit d’un article du colonel en retraite von Ditfurth publié dans Deutschwehr. Selon le journal, cet officier serait l’auteur d’un livre assez virulent contre la Légion.

[100]

Ibid.

[101]

SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement 17003 du 29 mars 1933, enregistré le 10 avril à la scr, papier 487 du carton.

[102]

SHD/DAT, 7N2591, note 273/am de l’attaché militaire à Berlin au ministre de la Guerre, 28 mars 1933.

[103]

SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement de presse 40/Pr. de la sr, 25 février 1933. Der Arbeitdienst, février 1933.

SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement 17003 du 29 mars 1933, enregistré le 10 avril à la scr, papier 487 du carton.

[104]

Le Geheime Staatspolitische Amt est plus connu sous le nom de Gestapo.

[105]

SHD/DAT, 7N22128 (2), renseignement 3443-scr-2/11, 17 mai 1933. Dans la durée, les actions proposées par cet organisme s’avèrent extrêmement cohérentes. La note marque non pas une action à mener instantanément, mais le déroulement d’une méthode qui s’inscrit étape après étape.

[106]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1933.

[107]

SHD/DAT, 7N22054 (2), Der Tag, 1er octobre 1933.

[108]

SHD/DAT, 7N22054 (2), renseignement 6865-scr-2/11, 18 octobre 1933. Le numéro du Völkischer Beobachter est paru les 8 et 9 octobre. Il s’agit donc d’une fusion entre la Ligue de protection contre la Légion étrangère (Schutzverband gegen die französische Fremdenlegion) et la Ligue de combat contre la Légion étrangère (Kampfbund gegen die Fremdenlegion). Il est intéressant que le nom de la nouvelle association (Kampfbund gegen die französische Fremdenlegion) reprenne en partie les termes de cette ligue, mais qu’elle définisse plus nettement l’adversaire en précisant « französische ».

[109]

SHD/DAT, 7N22122 (1), renseignement 7548-scr-2/11, 21 novembre 1934.

[110]

SHD/DAT, 7N22054 (2), Berliner Börsen Zeitung, 21 décembre 1933. Cette mesure a été prise en vertu du décret pour la protection du peuple et de l’État en date du 28 février 1933.

[111]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1935, p. 10.

[112]

SHD/DAT, 7N22128 (2), renseignement 2062-bsle au chef du sea, 24 septembre 1937.

[113]

SHD/DAT, 7N22100 (1), renseignement 218-bsle à la scr, 27 janvier 1939. Il s’agit d’un extrait du Glaube und Tat (Foi et Action), un almanach chrétien (protestant) destiné aux formations de jeunesse, qui a été envoyé aux légionnaires par des pasteurs à l’occasion de Noël.

[114]

SHD/DAT, 7N22100 (1). Ce paragraphe, probablement rédigé en communiqué de presse par le ministère de la Propagande, se retrouve mot pour mot aussi bien dans le Völkische Beobachter que dans le Fränkische Tageszeitung du 22 février 1939 (renseignements 506-bsle du 3 mars 1939 et 561 du 8 mars 1939).

[115]

SHD/DAT, 7N22054 (2), note 5890-2-scr-ema, extrait de la loi du 28 juin 1935 portant modification du code pénal allemand, août 1935.

[116]

Il est évident que la loi dont il est bientôt question ne vise pas les légionnaires en particulier, mais les concerne en premier lieu.

[117]

SHD/DAT, 7N22100 (1), renseignement de presse du 23 février 1939.

[118]

SHD/DAT, 7N22122 (2), analyse de presse 31326 au sujet des mesures prises par le ministre de l’Intérieur du Reich concernant les Légionnaires, 3 mars 1939.

[119]

SHD/DAT, 2R45, note 34119HC/SUR/SAT du chef du service de la sûreté à l’ambassadeur de France haut-commissaire de la République en Allemagne, 25 juillet 1952. La question de la perte de la nationalité des légionnaires allemands ressurgit en 1952. Les légionnaires allemands sont toujours l’objet de tracas au sujet de leur appartenance à la nation allemande. En exécution des instructions du ministre badois de l’Intérieur, la police convoque six anciens légionnaires ayant servi dans la Légion avant le 8 mai 1945. L’agent raye « sur leur Kennkarte la mention “nationalité allemande” pour porter l’annotation “nationalité indéterminée”. Les directives mentionnent en outre qu’à partir du 8 mai 1945, l’entrée à la Légion étrangère n’a plus donné lieu, en aucun cas, au retrait de la nationalité. Le cas de chaque légionnaire sera examiné spécialement […]. En ce qui concerne Baden-Baden, cent soixante cas environ seraient à examiner […]. Il est évident que les ex-légionnaires considèrent cette mesure comme étant une brimade et craignent qu’il en résulte ultérieurement des difficultés relatives à leur séjour en Allemagne et à leur emploi dans l’économie allemande ».

[120]

SHD/DAT, 7N22106 (2), note du cabinet du préfet de Moselle au général commandant la 20e région militaire, 3 juin 1937.

[121]

SHD/DAT, 7N22106 (2), note 2186 du général de division Requin commandant la 20e région au ministre de la Guerre et de la Défense nationale, 25 juin 1938.

[122]

SHD/DAT, 7N22106 (2), rapport 10/S du capitaine Perrossier commandant l’annexe du dépôt de transition de la Légion étrangère à Toul, s.d., mais antérieure au 10 mars 1938.

[123]

SHD/DAT, 3H236, note 2065-9/ema du ministre de la Défense nationale et de la Guerre au ministre de l’Intérieur, 6 mai 1938.

[124]

SHD/DAT, 3H236, note D-18 du ministre de l’Intérieur au ministre de la Défense nationale et de la Guerre, 25 mai 1938.

[125]

SHD/DAT, 7N2348 (3), document émanant du sil intitulé, « La libération — L’organisation de l’entraide — Le rôle du sil », 20 février 1933.

[126]

DHPLE, 1-F.P./C.24, rapport du sil pour l’année 1929, p. 14.

[127]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1934, p. 20.

[128]

SHD/DAT, 7N2348 (3), document émanant du sil intitulé, « La libération — L’organisation de l’entraide — Le rôle du sil », 20 février 1933.

[129]

Idem.

[130]

Georges Manue, Têtes brûlées, op. cit., p. 247.

[131]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1932, p. 11.

[132]

SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre d’Élie Rambaud au capitaine Goudard de la section d’études, 2 février 1934.

[133]

SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, programme de l’inauguration. Notons que l’image de ce dernier ne représente pas le centre mais un portrait du général Rollet dessiné par Benigni.

[134]

SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, note 69 du capitaine Rollin au chef de la sr-scr, 7 février 1934.

[135]

SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre de M. Rambaud au capitaine Pasteur, 20 juin 1936.

[136]

SHD/DAT, 7N1009 (3) supplément, lettre et reportage photographique de M. Rambaud au colonel de Monsabert, chef de la section d’outre-mer, 12 septembre 1936.

[137]

La Légion étrangère, revue mensuelle illustrée. Militaire et coloniale, n° 2, juillet-août 1937, p. 38.

[138]

SHD/DAT, 7N1011 supplément et 9N79 supplément, rapports du SIL de 1932 à 1938. Les Autrichiens et les Tchécoslovaques ne sont pas pris en compte dans les graphiques. Entre 1933 et 1938, ils sont trois mille deux cent onze Allemands à s’engager sur un total de quinze mille huit cent quarante et une recrues, soit 20,2 %.

[139]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1934, p. 15.

[140]

SHD/DAT, 7N4041 (2), rapport 900/srd du colonel Azan commandant par intérim le 1er régiment étranger sur l’état d’esprit du régiment pour l’année 1935, p. 21, 7 décembre 1935.

[141]

Il s’agit du « groupe 2 » établi par le sil.

[142]

DHPLE, 1 fp/C27, rapport 101 du sil, p. 6, mars 1934.

[143]

SHD/DAT, 9N123 (1), extrait du rapport annuel du sil de 1932 mis à la disposition de la section études de l’ema, 27 mai 1933.

[144]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1937, p. 18.

[145]

SHD/DAT, 9N79 supplément, rapport du sil pour l’année 1938, p. 37.

[146]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1935, p. 10.

[147]

SHD/DAT, 1N70 (4) supplément, note 192-S/2 du général commandant le 19e corps d’armée au 2e bureau de l’état-major de l’armée, 8 mars 1939.

[148]

SHD/DAT, 9N960 (1) supplément, note 115/S du capitaine commandant l’annexe de Toul à la direction de l’infanterie, 4 décembre 1935. « Parmi les candidats allemands, il y en a un certain nombre qui, pour venir en France, ont parcouru à pied plusieurs centaines de kilomètres, sans repos, et qui, pendant de longues étapes qu’ils viennent de faire, n’ont pu se procurer qu’une alimentation absolument insuffisante ».

[149]

SHD/DAT, 9N79 supplément, rapport du sil pour l’année 1938, p. 5, 6 et 7.

[150]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1937, p. 6 et 7.

[151]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1935.

[152]

SHD/DAT, 7N1011 (2) supplément, rapport du sil pour l’année 1935 et, 7N4041 (3), rapport 517/srd du colonel Azan commandant le 1er régiment étranger sur l’état d’esprit du régiment pour l’année 1936, p. 21, 21 décembre 1936.

[153]

André Raulet, Légion über Alles !, éd. Lavauzelle, 1934, 176 p., p. 159.

[154]

Le code d’honneur du légionnaire qui a été formalisé dans les années 1980 mais trouve sa source dans le Mémento du soldat de la Légion de 1937 est très clair. L’un des articles stipule : « Fier de ton état de légionnaire, tu le manifestes. »

 

Pour citer cet article

Neviaski Alexis, « 1919-1939 : le recrutement des légionnaires allemands », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/2010 (n° 237) , p. 39-61
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-1-page-39.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.237.0039.


1901-1935 : la Légion étrangère au Maroc

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Au Maroc, les xviiie et xixe siècles sont marqués par des désordres de plus en plus graves aussi bien dans le domaine intérieur que sur le plan international. L’Espagne et la France sont amenées à protéger leurs navires de commerce circulant en vue des côtes marocaines contre les attaques des pirates de Salé.

2

À partir de 1830, la France doit interdire l’accès de la frontière algéro-marocaine aux pillards marocains et aux partisans d’Abd el-Kader réfugiés au Maroc oriental. Les exactions de ces deux groupes sont sanctionnées en août 1844 par le bombardement de Tanger et de Mogador par l’escadre du prince de Joinville, pendant que le général Bugeaud inflige une sévère défaite à l’armée marocaine sur l’oued Isly. Le problème de la sécurité de la frontière algéro-marocaine n’en est pas, pour autant, résolu. L’insécurité persiste jusqu’au xxe siècle, même après la signature par la France et le Maroc de la convention de Lalla-Maghnia portant sur ce que l’on a appelé par la suite la « zone des confins algéro-marocains ». La convention ne définit pas avec précision les territoires relevant de chacune des deux nations. Entériné par les nations européennes directement concernées par la sécurité de la navigation dans le détroit de Gibraltar et en Méditerranée occidentale, cet accord est contesté par l’Allemagne. Réputée se désintéresser des problèmes du Maroc après les déclarations du chancelier Bismarck, celle-ci n’a pas été consultée. L’empereur Guillaume II, ne s’estimant pas lié par ces accords, multiplie les incidents diplomatiques dirigés contre la France. Le plus grave est la visite qu’il fait à Tanger en 1905 où il prononce, le 31 mars, un discours par lequel il se proclame seul défenseur désintéressé du Maroc et signifie à la France, l’Espagne et l’Angleterre qu’il entend prendre part aux discussions que ces États auront entre eux à propos du Maroc. Simultanément, le Kaiser envoie à Fès un plénipotentiaire pour recommander au sultan de refuser le programme d’assainissement des finances proposé par la France en lui démontrant l’incompatibilité de celui-ci avec les conventions existantes. Le sultan repousse donc les mesures préconisées et invite les nations concernées, Allemagne comprise, à une conférence pour définir un programme acceptable de réformes à introduire dans son pays.

3

Du 15 janvier au 7 avril 1906 se tient, à Algésiras, une réunion qui aboutit à la signature de l’acte dit « d’Algésiras » par lequel les cosignataires garantissent la paix et la prospérité du Maroc moyennant une refonte de son administration. Ils chargent la France d’assister le maghzen dans la définition et la mise en œuvre du plan de réformes conforme aux recommandations de la conférence.

Le maghzen ne met aucune bonne volonté à se plier aux conclusions de la conférence. Il encourage une campagne de xénophobie antifrançaise et, dans la zone des confins, algéro marocains, il pousse au rassemblement de harka (bandes armées) devant contrecarrer les mesures de sécurité prises par la France.

 

1901-1907 — les débuts de l’intervention de la légion au Maroc

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Durant la période comprise entre 1901 et 1907, la France hésite à adopter vis-à-vis du Maroc une attitude ferme et à utiliser le droit de suite que lui a accordé le sultan en 1901. Les opérations lancées le long de la frontière algéro-marocaine ne sont jamais poussées jusqu’à infliger une défaite sévère aux Marocains, ce que ces derniers interprètent comme une marque de faiblesse.

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Quoi qu’il en soit, avant 1907, la Légion a participé à des opérations de protection de la frontière. Sa contribution est assez difficile à cerner car, de 1901 à la fin de la pacification en 1935, elle n’a reçu qu’exceptionnellement une mission qui lui était propre. Le commandement n’éprouvait, pourtant, aucune réticence à l’employer. Il cherchait une méthode et des moyens pour riposter instantanément aux exactions des pillards. La création des compagnies montées de la Légion répondait au moins en partie à ce besoin. De plus, l’état-major mettait au point le concept de « colonnes autosuffisantes ». Composées d’éléments prélevés sur les corps des diverses armes, ces formations polyvalentes groupaient des unités d’infanterie, de cavalerie, d’artillerie, du génie…, ensemble d’un maniement souple sur le terrain. Dans le cadre de cette stratégie, les deux régiments étrangers furent appelés à fournir aux colonnes soit un bataillon soit une ou plusieurs compagnies qui constituaient le « noyau dur » des colonnes. Au début du xxe siècle, c’est, le plus souvent, le 1er régiment étranger (re) qui détache des éléments auprès des colonnes opérant à la frontière marocaine, alors que le 2e re fournit renforts et relèves aux détachements de Légion d’Indochine et de Madagascar.

La colonne d’Igli

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Une des premières opérations de ce type fut « la colonne d’Igli », commandée par le colonel Bertrand. Composée d’un bataillon de la Légion renforcé de la compagnie montée du II/1er re, d’un bataillon du 2e régiment de tirailleurs algériens, d’une section d’artillerie, d’un demi-peloton de spahis et d’un demi-peloton de chasseurs d’Afrique, elle est rassemblée à Zoubia et se met en route le 25 mars 1900 pour atteindre Igli le 5 avril. Pour impressionner la population, la colonne, en arrivant, défile devant l’agglomération, fanions déployés, aux sons de la nouba des tirailleurs accompagnée par les clairons et les fifres de la Légion. Pour éviter tout incident avec les autochtones, le défilé passe à mille mètres des premières habitations.

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La mission paraît être de préparer à Igli l’installation d’un bataillon de la Légion qui y tiendra garnison pendant deux ans. Certains indices donnent, toutefois, à penser que le but visé est plus politique que militaire. La colonne doit montrer sa force sans, sauf cas de nécessité absolue, s’en servir. Elle doit, par sa présence, dissuader les Marocains d’aller piller en territoire algérien. En fait, son seul résultat est d’obliger le Maroc à abandonner un projet de mainmise sur la palmeraie d’Igli. La colonne quitte la zone le 9 novembre 1900 sans y laisser une formation de la Légion, et rentre à Sidi-bel-Abbès.

Combat d’El-Moungar

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Le 2 septembre 1903, le 2e peloton de la 22e compagnie/2e re escortant un convoi de ravitaillement des postes des oasis présahariennes débouche vers 9 heures du matin dans la plaine d’El-Moungar. Pris à partie par plusieurs centaines de guerriers Doui Mena et Ouled Djerid, il combat de 9 heures 45 à 18 heures. En plus du capitaine Vauchez et de son adjoint, le lieutenant Selchauhansen, officier danois servant à titre étranger, mortellement blessés, les pertes s’élèvent à trente-quatre tués et quarante blessés. Le combat d’El-Moungar est, pour le 2e re, l’équivalent de ce qu’est le combat de Camerone pour l’ensemble de la Légion. Chaque année, toutes les formations du 2e re se recueillent en mémoire des héros d’El-Moungar qui ont respecté jusqu’au sacrifice suprême la parole donnée de servir avec « honneur et fidélité ». La nouvelle de ce combat provoqua en métropole une émotion considérable, l’opinion publique jugeant inefficaces les opérations sur la frontière algéro-marocaine et insuffisants les ordres donnés par les divers gouvernements parisiens pour interdire le territoire algérien aux pillards marocains.

Le colonel Lyautey commandant de la subdivision d’Aïn-Sefra

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Le gouverneur général de l’Algérie, Charles Jonnart, qui vient de remplacer dans cette fonction le gouverneur général Laferriere, partage l’inquiétude de la nation. Il réclame au ministre de la Guerre la nomination au commandement de la subdivision d’Aïn-Sefra d’un officier énergique ayant l’expérience des opérations de pacification, capable, en outre, de créer une administration adaptée aux besoins de populations peu évoluées. Il suggère de confier ce commandement au colonel Lyautey qui, sous l’autorité du général Gallieni, a obtenu de brillants résultats aussi bien à Madagascar qu’en haute région du Tonkin. Le ministre se laisse persuader que le colonel Lyautey est l’homme de la situation. D’ailleurs, ce dernier souhaite obtenir un commandement plus actif que celui du 17e régiment de hussards en garnison à Alençon où il se morfond. La suggestion du gouverneur Jonnart est adoptée sur-le-champ et, en septembre 1903, le colonel qui vient d’être promu général de brigade rejoint Aïn-Sefra.

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Le plan d’action qu’il met au point ne tient compte que de très loin des instructions de « prudence » reçues du ministre de la Guerre. Ce dernier lui a stipulé, qu’en aucun cas, les opérations militaires ne devraient donner prétexte au déclenchement d’un incident diplomatique par l’une des nations hostiles à l’implantation de la France au Maroc. Les missions fixées par le général précisent, en effet, qu’en cas de nécessité, les troupes transiteront par des secteurs dépendant du Maroc et que, dans des cas extrêmes, elles pourront s’installer « temporairement » sur des territoires plus marocains qu’algériens.

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Dès le mois de novembre 1903, ces opérations commencent. Les 2e et 3e compagnies montées du 1er re intégrées dans la colonne du chef de bataillon Pierron quittent Aïn-Sefra en direction de l’ouest/sud-ouest, et arrivent en bordure du plateau dominant la palmeraie de Béchar. Un poste est construit, et des travaux de piste reliant la position à Aïn-Sefra sont entamés. Cette implantation provoque une vive émotion dans les milieux gouvernementaux de Paris qui réclament des explications au général. Se sachant couvert par le gouverneur Jonnart, il répond que ses troupes ne sont pas à Béchar mais seulement à Colomb, lieu-dit inconnu de Paris mais existant réellement à proximité de Béchar sous le nom de Tagda. Le nom de Colomb, patronyme d’un officier français tué dans le secteur, sera, par la suite, associé à celui de Béchar pour devenir jusqu’à nos jours Colomb-Béchar.

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Simultanément, le général fait construire des postes à Forthassa-Gharbia, Bou-Aïech et Talzaza ; il fait réaliser l’embryon d’un réseau de pistes facilitant la surveillance du territoire et le cheminement des convois de ravitaillement. Des reconnaissances sont poussées vers la vallée du Guir et à la périphérie de la hamada (plateau désertique délimité d’ouest en est par les vallées des ouadi Ziz et Guir). En 1904, un autre poste est implanté à Berguent, en territoire marocain, à la limite nord des hauts plateaux. Cette nouvelle installation provoque, comme l’arrivée à Colomb (Béchar), une forte émotion au sein du gouvernement et une nouvelle demande d’explications. Le général Lyautey répond sèchement en menaçant de démissionner. Le gouverneur général Jonnart fait savoir, de son côté, qu’il approuve totalement la stratégie du général, et souligne que le nouveau poste permettra de surveiller en permanence le débouché du col de Jerada, point de passage obligé des rezzou lancés par les tribus marocaines nomadisant près de la vallée de la Moulouya. La construction du nouveau poste terminée, celui-ci est occupé par la 3e compagnie montée/1er re renforcée d’un peloton de spahis. En 1907, une piste reliant Mecheria en Algérie à Berguent sera réalisée sous la direction du lieutenant Rollet, alors officier à la suite dans cette compagnie.

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En 1905, des reconnaissances sont effectuées dans le nord-est du Maroc, autour de la vallée de la Moulouya sur les zones de parcours des tribus Beni Snassen, et au sud sur la hamada du Guir, au sud et autour de Colomb-Béchar.

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L’ensemble de ces mesures entraînent une diminution du pillage des ressources algériennes, mais cette amélioration n’est le fait que des fractions vivant près de la frontière. Les tribus plus éloignées de la frontière, dorénavant coupées des ressources procurées par le pillage, cherchent à trouver d’autres sources d’approvisionnement. Les informateurs de la subdivision d’Aïn-Sefra et de la division d’Oran signalent qu’autour d’Oujda, dans le nord-est du Maroc et dans les palmeraies du sud, des harka préparent des expéditions en territoire algérien.

À l’intérieur de l’empire chérifien, la situation continue à se détériorer : aucun effort n’est fait pour assainir les finances du pays ; les attentats contre les étrangers, et plus spécialement contre les Français, se multiplient ; les attaques d’établissements européens sont de plus en plus fréquentes.

La situation devenant intolérable, après l’assassinat à Marrakech du docteur Mauchamp, ressortissant français, le gouvernement se décide à autoriser, au début de 1907, le général Lyautey à entreprendre une action militaire au Maroc oriental.

1907-1919 — la Légion et les débuts de la pacification

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Les opérations en territoire chérifien débutent en 1907 dans la zone accessible depuis l’Algérie. Au mois de mars, des éléments de la division d’Oran occupent Oujda, métropole du Maroc oriental, mais elles ont ordre de ne pas pénétrer de plus de dix kilomètres à l’ouest de la ville. Le gouverneur général Jonnart préconise, au contraire, d’occuper, « dans la foulée » Cheraâ, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Oujda, pour enfermer les Beni Snassen dans leur massif montagneux. Il fait valoir à Paris que la demi-mesure autorisée par le gouvernement est, aux yeux des Marocains, une preuve de faiblesse qui les incitera à s’opposer à l’occupation de leur territoire. Il réussit à faire revenir sur sa décision le gouvernement qui finit par autoriser l’isolement du massif.

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La Légion étrangère participe à ce premier mouvement par des éléments du V/1er re associés à des unités de tirailleurs algériens et de zouaves. La majorité des légionnaires stationnés dans l’ouest du département d’Oran, alors occupés à terminer la réalisation de diverses pistes constituant l’ébauche d’un réseau de communications routières avec le Maroc, ne peut participer aux opérations. La 3e compagnie montée/1er re, basée à Berguent, peut être envoyée le 1er décembre 1907 à Oujda où elle rejoint dans la colonne du colonel Félineau les 1re, 4e, 17e et 19e compagnies du 1er re. Le 13 décembre, la colonne progresse vers l’ouest, traverse l’oued Isly et va stationner, l’arme au pied, pendant trois heures, devant Ain-Sfa sans riposter aux tirs sporadiques venus du douar, puis elle se retire sur le bord de l’oued. Le 15 décembre, laissant leurs mulets dans la vallée de l’Isly, les cinq compagnies de la Légion repartent en tête de la colonne en direction d’Ain-Sfa. Elles avancent jusqu’à deux cents mètres des premières maisons. Les tirs de soutien de l’artillerie tombant cinquante mètres derrière le front des unités, le commandement fait replier celles-ci, geste de pacification dans la ligne politique qu’appliquera le général Lyautey sur l’ensemble du territoire marocain. Le résultat de cette mesure est la soumission sans combat en quelques semaines de 30.000 Beni Snassen.

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Le commandement peut alors, dès le début de 1908, déplacer la majeure partie des unités présentes dans l’amalat d’Oujda vers le sud pour s’opposer à la marche des harka venant du Tafilalet et de la vallée du Guir. Trois colonnes comptant chacune une des compagnies montées du 1er re marchent vers la palmeraie de Bou-Denib où se trouve la harka de Moulay-es-Sebaï, adversaire acharné de la France et du sultan. Le 14 avril 1908, la 3e compagnie montée/1er re atteint dans la palmeraie le ksar cœur de la résistance. Une section de la compagnie tente de pénétrer dans le fort en empruntant une brèche ouverte par un obus, mais elle est repoussée avec des pertes importantes. Les légionnaires n’atteignent leur objectif qu’après élargissement de la brèche par l’artillerie. Abandonnant ses morts, la plupart de ses blessés, ses tentes et ses vivres, la harka s’enfuit vers l’ouest dans les contreforts du Grand Atlas.

L’importance stratégique de Bou-Denib est telle que les compagnies montées reçoivent l’ordre d’y construire, en deux mois, un poste pouvant abriter 1 500 hommes et 550 animaux ainsi qu’une redoute abritant des mitrailleuses et comportant des plateformes pour canons de 75 mm et de 80 mm de montagne. Le 30 août 1908, cet ouvrage, tenu par deux compagnies montées du 1er re, est attaqué par une harka de 20 000 hommes qui, après dix-huit heures d’assauts inefficaces, abandonne la partie en laissant 173 corps sur le terrain.

Le débarquement de Casablanca

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Alors que le général Lyautey réussissait en 1907-1908 ses premières opérations au Maroc oriental, la situation des Européens installés aux alentours de Casablanca et dans la ville continuait à se dégrader. La construction d’une jetée, embryon du port de commerce actuel, se heurtait à l’hostilité des Marocains qui attaquaient le chantier et en détruisaient le matériel. Le 30 juillet 1907, ils assassinaient neuf Européens dont cinq Français, et assiégeaient les consulats étrangers.

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Conformément aux accords d’Algésiras, la France, chargée d’assurer la sécurité du territoire et de défendre la légitimité du sultan, mit à terre, le 5 août, un détachement de fusiliers marins pour protéger les consulats. Ce détachement perdit son chef et eut cinq hommes blessés en entrant en ville. Le 7 août, un corps de débarquement de 2 000 hommes aux ordres du général Drude releva les marins. Sa mission, bien que plus étendue que celle des marins, est limitée par Paris à l’agglomération de Casablanca et à sa banlieue immédiate ; il ne peut s’emparer de positions stratégiques autour de la ville.

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La Légion participe à cette opération par le VI/1er re débarqué le 7 août. Ce bataillon, commandé par le chef de bataillon Provost, doit repousser les assauts quasi quotidiens lancés par les Chaouia. Le 8 août, en défendant la face nord du camp numéro 1 où il bivouaque, le bataillon déplore son premier mort, le légionnaire Motz ; le 3 septembre, le commandant Provost, menant son bataillon à l’assaut de la crête de Sidi-Moumen située à moins de dix kilomètres à l’est de la ville, tombe à son tour. Le 2 septembre 1907, le corps de débarquement reçoit le renfort du VI/2e re suivi, deux jours plus tard, par le I/2e re. Installés au camp « Sud Ville », ces deux formations groupées administrativement forment le 1er régiment de marche/2e re (1er rm/2e re) commandé par le colonel Boutegourd. Ils repoussent, indépendamment l’un de l’autre, les attaques désordonnées mais violentes des tribus contre le chantier de la jetée et la ville. Dès les premiers combats, il est évident que respecter les ordres reçus de Paris et abandonner immédiatement le terrain occupé pendant les sorties aboutit à une situation absurde : Casablanca n’est qu’une position d’où il est de plus en plus difficile de déboucher. Pour sortir de cette situation, le 1er janvier 1908, le général Drude, contrevenant aux prescriptions du ministre, fait occuper Mediouna, agglomération distante de dix-huit kilomètres au sud de Casablanca puis, au lieu d’évacuer la place et de revenir à Casablanca, il y crée une garnison. Son successeur, le général d’Amade, adopte la même attitude : après avoir occupé Berrechid, il progresse vers le sud et s’empare de Settat après un dur combat mené par des éléments du 1er rm/2e re. L’activité incessante des troupes, l’omniprésence sur le terrain des compagnies montées de la Légion et l’action du service de santé auprès de la population aboutissent à la soumission de la très grande majorité des tribus Chaouia.

Les étapes de la pacification du Maroc, bien qu’encore peu discernables, se précisent :

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  • soumettre, avec Casablanca comme base arrière, les tribus de la Chaouia en assurant la couverture lointaine de la ville par la construction de camps ou de postes à Boucheron, Ben-Ahmed et Ben-Slimane ;

  • reconnaître la côte atlantique au sud-ouest de Casablanca jusqu’à l’embouchure de l’Oum-er-Rebia ;

  • étendre progressivement les territoires soumis jusqu’au piémont du Moyen Atlas en refoulant les irréductibles dans la montagne.

Une fois la sécurité assurée à l’intérieur du périmètre délimité par les postes périphériques, les troupes commenceront à réaliser des infrastructures devant permettre l’évolution du Maroc vers la modernité : réseau routier, lignes télégraphiques, infirmeries, travaux d’irrigation…

À partir du mois d’août 1908, les opérations, au Maroc occidental, visent, au sud de Casablanca, à consolider la position de Settat. Le succès des actions entreprises permet au gouvernement de ramener en Algérie, le 1er août le VI/1er re, puis le 29 octobre le IV/2e re. À Casablanca seul reste le I/2e re qui, groupé avec le 4e régiment de zouaves, constitue un régiment de marche chargé d’aménager, à l’intérieur de la zone contrôlée, des camps militaires, de construire un réseau de routes et de pistes et d’assainir les secteurs insalubres. À Settat, limite sud de la zone, la 2e compagnie/1er rm/2e re du capitaine Rollet protège les travaux d’installation du bac de Mechra-ben-Abbou sur l’Oum-er-Rebia. Elle participe ensuite à la colonne du Cba Aubert de l’infanterie coloniale qui doit barrer la route de Fès à une harka rassemblée au sud d’Agadir, dans la région de Tiznit, qui marche sur Fès pour déposer le sultan. La mission de la 2e compagnie/1er rm/2e re, du 5 juin au 11 juillet 1910, consiste à protéger les convois de ravitaillement des unités combattantes. Le 5 août, une colonne d’« observation » est rassemblée à Guisser à trente kilomètres au sud/sud-est de Settat sous les ordres du Cba Forey. Elle comprend la compagnie Rollet, la compagnie Arqui (4e compagnie/2e re), une compagnie du 4e régiment de tirailleurs, un demi-escadron de spahis, une demi-batterie de 75, la section de mitrailleuses du 2e re et une section d’ambulances. En dépit de sa composition à but opérationnel, la colonne n’effectue que des reconnaissances et des tournées de police autour de Guisser. Les populations ne lui manifestent aucune hostilité ; elles attendent le passage de la colonne pour vendre aux militaires œufs et poulets, quémander du sucre et de la farine, et surtout pour bénéficier des soins donnés par le médecin et ses infirmiers, première manifestation de la politique de séduction des autochtones du général Lyautey.

Hostilité de l’Allemagne

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Cette politique irrite l’Allemagne qui souhaite établir des relations commerciales avec le Maroc indépendamment de la France avec laquelle les rapports sont toujours aussi tendus. Le consulat d’Allemagne de Casablanca, transformé en officine de désertion, facilite le retour en Allemagne de ses nationaux « déçus de la Légion », et sert de refuge aux déserteurs avant leur embarquement sur un navire allemand. Un soir de septembre 1908, le chancelier du consulat escorte des déserteurs jusqu’au bateau battant pavillon allemand qui doit les rapatrier. Avant d’arriver au point d’embarquement, le groupe est arrêté par une patrouille de légionnaires qui, reconnaissant les déserteurs, les conduit au pc de la place et refuse de les remettre au consul.

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Le 1er juillet 1911, l’ambassadeur d’Allemagne à Paris annonce au ministre des Affaires étrangères que son gouvernement va envoyer à Agadir un navire de guerre pour défendre les intérêts allemands menacés dans cette zone par des Marocains révoltés. Il ajoute que, compte tenu de l’insécurité en terre chérifienne, l’Allemagne considère que l’acte d’Algésiras est caduc. De nouvelles discussions entre l’Allemagne et la France sont nécessaires afin de régler entre les deux États les intérêts de chacun. Quatre mois de tractations furent nécessaires pour régler tous les points litigieux et obtenir l’abandon par l’Allemagne de ses revendications moyennant des compensations territoriales en Afrique équatoriale. Enfin, la convention franco-allemande du 4 novembre reconnaissait à la France le droit de conclure un traité de protectorat avec le Maroc.

La révolte de Fès

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Les mehalla chérifiennes, n’ayant plus été payées depuis des mois, se révoltent, le 28 mars 1911. Elles entraînent avec elles les tribus berbères de la périphérie de Fès et assiègent la ville. Le sultan demande à la France d’intervenir en venant au secours de sa capitale.

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Chargé de dégager Fès, le général Moinier rassemble à Kenitra un groupement formé d’unités pouvant, sans risque majeur, être retirées des opérations en cours pour marcher sur Fès. Ce groupement est scindé en trois colonnes. L’une d’elles, aux ordres du colonel Gouraud, comprend un bataillon du 4e zouaves, un bataillon du 3e tirailleurs, la 3e compagnie montée/1er rm/2e re du capitaine Rollet et un convoi de ravitaillement.

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Partie de Kenitra le 11 mai 1911, la colonne Gouraud est harcelée, dans la nuit, à Lalla-Ito, par des Zemmour que repousse la compagnie Rollet. Longeant la rive gauche de l’oued Sebou, elle traverse ensuite des merja (marécages asséchés) couvertes d’herbes sèches d’une densité telle que la marche des hommes et des mulets en est ralentie. La compagnie Rollet, le plus souvent en avant-garde, n’a plus l’occasion de combattre, les Marocains ne s’opposant pas au passage de la colonne. La traversée du massif du Zegota ne rencontre pas de résistance et le 21 mai, après avoir traversé la plaine du Zais, la compagnie montée va installer son bivouac en face du palais du sultan à Fès-Jdid (Fès ville nouvelle). À partir du 25 mai, elle escorte des convois de ravitaillement empruntant la piste de Kenitra à Fès. Elle se heurte, dans la montagne, à des fractions des Beni M’Tir qui lui causent quelques pertes. Pour contrôler la piste entre le col du Zegota et le massif des Beni Ahmer, elle construit un poste à la N’Zala des Beni Ahmer. Vers le sud, en direction d’El-Bhalil et de Sefrou, elle reconnaît les premières pentes du Moyen Atlas en repérant les itinéraires praticables pour les colonnes qui soumettront, à une époque encore indéterminée, les Berbères du Moyen Atlas.

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Le commandement, une fois la région de Fès pacifiée, détermine les projets majeurs de mise en valeur des territoires que contrôlent ses unités. Priorité est donnée au projet d’une route reliant directement Casablanca et Rabat à Meknès et Fès en évitant le détour par Kenitra et la traversée du Gharb. Ce projet est accueilli très favorablement par certaines fractions des Zemmour, et les premières reconnaissances sont lancées à partir de Fès et de Meknès jusqu’à Tiflet, à cinquante kilomètres à l’est de Rabat. Une piste est aménagée de Tiflet à Meknès avec le concours de la compagnie montée Rollet. La chaleur qui s’ajoute à la fatigue des légionnaires, en opérations sans interruption depuis le mois de mai, provoque une épidémie de fièvre typhoïde dont les seules victimes sont le lieutenant Allote de La Faye, décédé le 13 septembre à l’hôpital de Fès, et le légionnaire Kollsen, mort trois jours plus tard.

À la fin de 1911 et dans les premiers mois de 1912, la compagnie montée/1er rm/2e re reçoit une série de missions très diverses : chantier d’amélioration de la piste Meknès-Fès au pont de l’oued Ouislam, opération de police dans la vallée de l’oued El-Kell, escorte d’une reconnaissance évaluant la possibilité d’approvisionner Fès par voie fluviale empruntant le cours du Sebou, opération contre les Beni M’Tir et les Aït Youssi sur les premières pentes du Moyen Atlas, destruction de la casbah du caïd Raho, nettoyage du secteur de Sefrou et occupation de la ville le 12 janvier 1912. L’ensemble de ces opérations, aussi impressionnant qu’il soit, ne répond qu’à des besoins tactiques instantanés. Il ne s’inscrit pas dans une stratégie d’ensemble, impossible à définir en raison du manque d’effectifs, car les unités engagées dans une opération de pacification n’étaient pas en mesure, dans la majorité des cas, d’occuper le terrain conquis.

Le protectorat et le général Lyautey, résident général de France au Maroc

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Le 30 mars 1912, le gouvernement français, conformément à l’accord franco-allemand du 4 novembre 1911, signe avec le sultan un traité de protectorat par lequel la France prend en charge les relations du Maroc avec les nations étrangères, les finances du pays, la police, l’armée, la santé publique… Cet accord est très contesté par le maghzen et par l’armée.

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Le 17 avril 1912, les tabors chérifiens (éléments de l’armée du sultan) en garnison à Fès se mutinent. Ils massacrent leurs officiers et soulèvent la population de la médina contre les Européens qui doivent se réfugier à l’intérieur d’un périmètre de défense. La révolte gagne la montagne d’où descendent 20 000 guerriers qui assiègent la ville.

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Le gouvernement français auquel le traité de protectorat a confié la responsabilité de l’ordre public doit ramener le calme au Maroc. Il fait appel au général Lyautey qu’il nomme, par décret du 28 avril, résident général de France au Maroc. Arrivé à Fès le 23 mai, le Résident lance, avec le peu de troupes dont il dispose, une série de petites opérations qui, en l’espace de deux mois, rejette les révoltés en direction du nord dans le Rif et au sud dans le Moyen Atlas. La compagnie montée Rollet commence par chasser les maraudeurs des jardins situés en contrebas du secteur oriental de la ville ; elle détruit les passerelles qu’ils ont lancées sur le Sebou. Les insurgés défendent leurs positions avec un tel acharnement que la compagnie doit donner l’assaut à un mamelon d’où partent des feux nourris et ajustés. En juillet, l’action est orientée au nord de Fès sur la rive gauche de l’Ouerrha pour créer un glacis de protection lointaine de la ville ; le 6 juillet, les légionnaires livrent un combat à Souk-el-Tnine, et le lendemain à Moulay-bou-Chta. Au cours de ces deux engagements, un caporal et un légionnaire sont tués et quatre légionnaires blessés.

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Revenue à Fès, la compagnie s’installe avec des unités de tirailleurs nord-africains et sénégalais au camp de Dar-Mahrès où sera installée la portion centrale du 3e rei en 1924. Les travaux d’aménagement du camp qui lui sont assignés doivent être interrompus pour combattre une fraction des Beni M’Tir retranchée au Djebel-Kandar, dans le Moyen Atlas, et reconnaître le secteur d’Immouzer du Kandar.

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Les objectifs fixés par le général Lyautey une fois atteints et l’insurrection domptée, les résultats doivent être consolidés par la mise en œuvre d’un programme de présence sur le terrain en évitant de recourir à la force, la faiblesse des effectifs ne le permettant pas.

La compagnie Rollet commence, en novembre 1912, la construction de la piste reliant Fès à Petitjean et Kenitra par le col du Zegota. Entre le 6 novembre 1912 et le 14 avril 1914, date de l’ouverture de la piste à la circulation, les travaux sont interrompus à plusieurs reprises pour procéder à des opérations de pacification au nord, à l’est et au sud de Fès.

Liaison entre le Maroc occidental et oriental

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Au Maroc oriental, les colonnes venant d’Oujda arrivent à Guercif après avoir maîtrisé l’opposition des fractions occidentales des Beni Snassen. La perspective d’un conflit armé avec l’Allemagne oblige à réaliser rapidement la jonction à l’est et à l’ouest du Maroc, et à relier par voie terrestre la Tunisie et l’Algérie à la côte atlantique du Maroc par suppression de la solution de continuité entre Fès et Taza.

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La compagnie montée du capitaine Rollet, intégrée dans le groupement du général Gouraud, quitte Fès, le 27 avril 1914. Détachée à l’avant-garde en soutien de la cavalerie, elle participe à la reconnaissance du terrain jusqu’à la crête dominant la vallée de l’Ouerrha. Les jours suivants, toujours à l’avant-garde, elle progresse en direction de l’est et combat, le 10 mai, au djebel Tfazza contre les guerriers Rhiata. Le 12 mai, elle participe à l’attaque contre les guerriers d’El-Hadj-Ami et contre les Tsoul, puis va cantonner au camp de l’oued Amelil et fait, le 16 mai à 15 heures, sa jonction à Meknassa-Tatania (à l’ouest de Taza) avec un élément du groupement du général Baumgarten venant d’Oujda.

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Le 17 mai, le groupement du général Gouraud rejoint Taza où le général Lyautey, avant de passer en revue les deux groupements, constate officiellement la continuité territoriale existant dorénavant entre Tunis, Alger et Rabat/Casablanca.

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À la fin mai 1914, le protectorat français du Maroc couvre :

  • d’est en ouest, depuis la frontière algérienne jusqu’aux premiers contreforts de l’Atlas, et du nord au sud, depuis la côte de la Méditerranée jusqu’au parallèle de Colomb-Béchar, une zone de cultures puis de hauts plateaux sur lesquels ne pousse que de l’alfa ;

  • à l’ouest, entre la côte atlantique et le Moyen Atlas, et du nord au sud, de la chaîne du Rif au piémont du Haut Atlas, un vaste territoire agricole coupé de collines de faible altitude. Le Maroc oriental est relié au Maroc occidental par le couloir de Taza qui culmine au col de Touahar.

Le programme du général Lyautey

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Dans un rapport adressé au ministre de la Guerre, le Résident trace les grandes lignes du plan de pacification du protectorat qu’il se propose de réaliser. Passant en revue les zones encore dissidentes, principalement les chaînes du Moyen et du Haut Atlas, il compare celles-ci à une besace. Le sac septentrional, limité au nord par la ligne Meknès, Fès, Taza et Guercif, est limité à l’est/sud-est par les hauts plateaux des confins algéro-marocains et au sud/sud ouest par une ligne reliant Meknès à Ksar-es-Souk (aujourd’hui Er-Rachidia). Le sac méridional comprend la partie sud/sud-ouest du Moyen Atlas, le Haut Atlas et l’Anti-Atlas ; il est bordé à l’ouest par les plaines des Beni Amir et des Beni Moussa et la plaine de Marrakech ; enfin, à l’est, par les hamadas du Dra et du Guir. Soulignant l’hétérogénéité ethnique de chacune de ces zones, il en déduit son programme de pacification : dans un premier temps, isoler l’un de l’autre les deux sacs, puis réduire, dans une deuxième période, le sac septentrional occupé correspondant en gros à la tache de Taza qui menace le couloir de liaison entre Algérie et Maroc ; la pacification du sac méridional fera l’objet d’une troisième phase.

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La déclaration de guerre de l’Allemagne à la France puis la campagne contre Abd el-Krim dans le Rif retarderont jusqu’en 1926 la réalisation de ce programme.

La Légion au Maroc pendant la Première Guerre mondiale

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La déclaration de guerre d’août 1914 oblige le gouvernement à transférer en métropole la quasi-totalité des troupes du Maroc. En ce qui concerne la Légion, seuls sont envoyés en Algérie les légionnaires qui ne sont pas citoyens allemands ou autrichiens, le gouvernement se refusant à faire combattre ceux-ci contre leurs patries respectives.

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Les formations de la Légion restées au Maroc, après les prélèvements ordonnés par Paris, étaient les 1er, 2e et 6e bataillons du 1er re formant le 1er rm/1er re, 1es 3e et 6e bataillons du 2e re formant le 1er rm/2e re, auxquels s’ajoutent deux compagnies montées du 1er re et la compagnie montée du Maroc, la compagnie montée/1er rm/2e re. Toutes ces unités n’ont qu’un effectif réduit. En compensation de ces prélèvements, la métropole envoya quelques bataillons de territoriaux qui devaient démontrer aux Marocains que la France restait présente au Maghreb.

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Par ailleurs, le ministère prescrivait de rassembler les forces restantes à proximité de la côte atlantique et d’abandonner l’intérieur du pays. Le général Lyautey, convaincu qu’un tel recul entraînerait, à brève échéance, la perte de la totalité du pays, maintint, en dépit des ordres reçus, une présence militaire en bordure des zones dissidentes.

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Les faits lui donnèrent raison. Les Tsoul, armés et soutenus financièrement par l’Allemagne, attaquent le couloir de Taza le 9 août 1914. Le 6 septembre, la 1re compagnie montée/2e re est accrochée sur l’Innaouen. Le 13 novembre, une reconnaissance dans le Moyen Atlas dirigée par le colonel Laverdure contre Kenifra, capitale de Moha ou Hamou, caïd des Zaian, tombe dans une embuscade. Elle est entièrement détruite, et la colonne de secours ne peut qu’ensevelir les morts en subissant, elle-même, des pertes. L’année 1915 est tout aussi agitée : le VI/1er rm/2e re participe, le 16 janvier, à une opération contre M’Rirt et la vallée du Guigou ; dans la vallée de l’oued M’çoun, le contrôle permanent du secteur ne peut être exercé qu’en construisant le poste de Bou-Ladjeraf ; le 1er mai, la compagnie montée du Maroc nettoie la région de Si-Ahmed-Zerouk et y construit un poste ; à la limite du Moyen Atlas, la tribu des Branes, alliée aux Beni Ouriaghel, harcèle convois et colonnes ; il faut trois engagements violents pour en venir à bout. En 1916, les reconnaissances du versant occidental du Moyen Atlas se multiplient dans la région d’Ifrane, dans le secteur du Tadla et en bled Zaian. Au printemps, la région de Bou-Denib s’agite et doit être reprise en main, ce qui donne lieu à plusieurs engagements mettant en jeu le VI/1er rm/2e re et la 1re compagnie montée/rm/1er re. En 1917, dès le 2 janvier, le I/1er rm/1er re entame dans le Tadla des opérations contre les Zaian, alors que commence la séparation des deux sacs de la besace imaginée par le résident général. Le 17 juin 1917, le groupe mobile de Meknès se relie à celui de Bou-Denib. Mais ils ne se sont rendus maîtres que d’un étroit couloir que les convois ne parviennent à emprunter qu’en organisant de véritables opérations de guerre.

Aucune grande opération n’a lieu en 1918. L’érosion des effectifs du Maroc aggravée par les envois de renforts en métropole interdit la poursuite de la pacification. Le 11 novembre 1918, les effectifs très réduits restés sur le sol marocain avaient réussi à conserver l’intégralité du protectorat français sur le Maroc. Les dissidents, toujours travaillés par la propagande allemande, refusèrent de croire à la défaite de l’Allemagne et continuèrent leur combat. La libération des classes appelées pendant les hostilités et le retour en métropole des territoriaux envoyés au Maroc en 1914 provoquèrent une crise des effectifs européens et de l’encadrement des troupes indigènes. Informé des problèmes que posait, alors, au commandement la présence en Algérie du régiment de marche de la Légion (rmle) qui, régiment de marche et non régiment organique de l’armée française, risquait d’être dissous à brève échéance, le Résident obtint du ministre le transfert de cette unité au Maroc afin de pallier, ne fût-ce que partiellement, cette crise.

La Légion dans la pacification, 1920-1935

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Le 27 octobre 1919, le rmle arrive à Oujda. Il rejoint Taza d’où, pendant trois semaines, deux de ses compagnies pourchassent jusqu’aux abords du Rif des bandes armées qui refusent le combat et se réfugient au Maroc espagnol. Ces compagnies sont ensuite dirigées sur Meknès où doit stationner le régiment.

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L’arrivée du rmle représente, en valeur absolue, un faible apport numérique pour les formations européennes, son effectif de 994 officiers, sous-officiers et militaires du rang est inférieur à l’effectif normal d’un bataillon. Il permet d’augmenter de 85 % l’effectif de 1 200 légionnaires que comptent les quatre bataillons formant corps du 1er et du 2e re et les trois compagnies montées présentes au Maroc.

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Sachant que seule la Légion parviendra à lui apporter les effectifs qui lui sont nécessaires, le général Lyautey charge le lieutenant-colonel Rollet d’étudier une réorganisation de la Légion au Maroc. Après des discussions serrées, le ministère de la Guerre autorise :

  • l’affectation aux formations du Maroc de plus de la moitié des engagés volontaires au titre de la Légion ;

  • la transformation du rmle en régiment organique des troupes du Maroc ; il devient 3e régiment étranger d’infanterie (rei) et est affecté à Fès ;

  • le transfert d’Algérie au Maroc du 2e re qui devient 2e rei en garnison à Meknès ;

  • la création du 4e rei par groupement des bataillons formant corps des 1er et 2e re stationnés au Maroc avec implantation à Marrakech.

La création de ces régiments à effectif complet est rendue possible grâce à l’afflux de volontaires russes fuyant le régime des Soviets et de germanophones auxquels leurs pays ne peuvent fournir un emploi.

La reprise de la pacification

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Jusqu’en 1919, la pacification n’avait concerné que le « Maroc utile » et les abords des Moyen et Haut Atlas. À partir de 1920, elle vise les tribus berbères peuplant des zones montagneuses, forteresses naturelles où sont organisés des embuscades contre les patrouilles et les convois militaires et des raids contre les tribus ayant fait leur soumission.

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L’année 1920 est consacrée à la mise en place des régiments et à l’instruction des unités. Les recrues doivent être initiées aux particularités du combat au Maroc et être convaincues que la guerre n’y a rien de commun avec ce qu’ils ont pu connaître entre 1914 et 1918 contre les Alliés. Ils doivent comprendre qu’au Maroc, il est impossible de procéder par chocs frontaux contre un adversaire très mobile qui a une connaissance approfondie du terrain. Il faut apprendre à manœuvrer en tirant parti de la configuration du terrain et faire preuve de souplesse dans la manœuvre.

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Pendant cette période, le 3e rei, premier régiment prêt à prendre part aux opérations, a pour mission de compléter un réseau de postes orienté au nord face à la chaîne du Rif et au sud face au Moyen Atlas, pour protéger la piste et le chemin de fer à voie étroite de Fès à Taza. Il garde un bataillon en réserve à Fès. Le 2e rei, après son transfert d’Algérie au Maroc, commence par repousser, entre Fès et Taza, les Beni Ouarain vers le sud afin de mettre le cordon ombilical entre Maroc occidental et Maroc oriental hors de portée des Berbères du Moyen Atlas.

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En 1921, les objectifs consistent, d’une part à en finir avec la dissidence au Tadla et en bled Zaian qui menace encore les zones de cultures au pied du Moyen Atlas, d’autre part à créer ensuite une liaison entre Meknès et Fès d’un côté et Midelt de l’autre en passant par le col du Zad.

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Le III/3e rei intégré dans le groupe mobile de Fès participe aux opérations de Kesmat-el-Khamis et de Kassiona avant de rejoindre, en juillet, le II/3e rei à Bekrit en limite nord du bled Zaian, puis de construire un poste au djebel Ayhoum. Le I/3e rei conquiert le marabout de Si-Ahmed-el-Monedden et construit un poste sur le lieu du combat. Un détachement du 4e rei défait les dissidents sur l’oued Oughziat, et le IV/4e rei occupe en avril Gheuder. À la fin de l’année, les objectifs fixés par le Résident sont atteints : les Zaian ont fait leur soumission, et le poste de Bekrit qui contrôle la zone à l’ouest de la piste Azrou/Midelt a été dégagé, mettant la liaison Meknès-Midelt à l’abri des incursions d’insoumis.

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En 1922, l’objectif prioritaire est la réduction de la tache de Taza. Deux bataillons du 2e rei entrent, l’un (III/2e rei) dans la composition du groupe mobile du général Decherf avec lequel il remonte le cours de la Moulouya et occupe les postes du secteur d’El-Menzel. Le II/2e rei assure l’escorte de convois avant de rejoindre le groupe du général Aubert qui, marchant du nord au sud contre les Marmoucha, parvient à rejeter une partie des dissidents vers le cœur du Moyen Atlas. Les II et III/3e rei rejoignent le III/2e rei dans le groupement du général Decherf pour réduire le massif du Tichoukt, forteresse des Aït Tseghouchen. Le III/3e rei enlève la position de la Kelaa des Beni Alaham, puis combat au Tizi-Adni. Commandé par le chef de bataillon Nicolas, le bataillon fait les frais d’une erreur initiale du commandement qui refuse de tenir compte des suggestions du chef de bataillon. Celui-ci estimait nécessaire, avant d’attaquer Skoura, de modifier l’opération pour tenir compte des difficultés du terrain et remettre en ordre les unités. Cette suggestion n’ayant pas été retenue, le III/3e rei doit combattre dans des conditions défavorables entraînant la perte de 17 tués, 18 disparus et 64 blessés, pertes énormes par rapport à l’effectif des deux compagnies mises en ligne. L’opiniâtreté du III/3e rei dans cette malheureuse affaire fait l’objet d’une citation à l’ordre des troupes du Maroc.

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Pendant la belle saison, d’avril à octobre, les Légionnaires combattent. Ils pénètrent en zone dissidente, s’y établissent et construisent les postes dans lesquels ils mènent pendant l’automne et l’hiver une existence monotone, vivant sous la menace constante d’un coup de main des dissidents. La corvée d’eau ne peut être faite que sous la protection d’un élément d’escorte prêt à riposter en cas d’embuscade. Les liaisons entre postes voisins ne se font que par moyens optiques ; communiquer par estafettes ferait tomber le messager dans un traquenard, les dissidents guettant en permanence l’occasion de s’emparer de l’arme et des munitions d’un isolé.

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En 1923, au nord de la tache de Taza, la situation se détériore. Les succès d’Abd el-Krim contre l’armée espagnole incitent les tribus frontalières à se rebeller et à attaquer convois, patrouilles et postes de la zone française. La faiblesse des effectifs dont dispose le maréchal ne permet pas de protéger la frontière du nord simultanément avec la poursuite au même rythme que la pacification. Il faut, afin de pouvoir barrer la route de Fès aux Rifains, arrêter les opérations dans la tache de Taza. Les 2e et 3e rei sont envoyés dans le nord pour interdire aux rebelles l’approche des deux villes impériales. Pendant plus de deux ans, les unités des deux régiments s’épuisent à arrêter le déferlement des Rifains, à couvrir le repli des postes devenus indéfendables, à escorter les convois de ravitaillement des postes, escortes qui sont de véritables opérations de guerre nécessitant l’intervention d’un et parfois plusieurs groupes mobiles.

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Pour maîtriser la situation, le maréchal Lyautey réclame des effectifs supplémentaires à Paris qui répond à ces demandes en n’autorisant le transfert au Maroc que d’un nombre très insuffisant de bataillons de tirailleurs algériens et sénégalais auxquels s’ajoutent, à diverses époques et à titre temporaire, trois bataillons du 1er rei. Le VI/1er rei du chef de bataillon Kratzert est envoyé au début du second trimestre 1923 au Maroc pour opérer contre les Marmoucha. Il retourne en Algérie en janvier 1924 après avoir participé à l’encerclement du massif du Tichoukt.

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En 1924, le danger rifain se précisant, la couverture de la frontière entre le protectorat espagnol et le protectorat français demande toujours plus de troupes. Le VI/1er rei, maintenant commandé par le chef de bataillon Cazaban, revient en territoire chérifien au mois d’avril ; il est affecté au groupe mobile du général Freydenberg. Il participe, le 3 mai, au dégagement du poste de Taounate. Le II/1er rei du Cba Deslandes, arrivé également en 1924, escorte les convois de ravitaillement et les renforts destinés aux postes. Il est dirigé, avec le II/2e rei, vers le massif du Bibane où les deux formations dégagent, en juillet 1925, les postes de l’oued Hamdine et de Bab-Hoceine.

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Le 10 juin 1925, le VI/1er rei est envoyé vers le poste de Mediouna qui doit être évacué. L’ennemi a isolé le poste par un réseau de tranchées occupées en permanence. L’évacuation du poste ne pourra se faire qu’en montant une action de corps franc. Plus d’une centaine de volontaires se présente pour faire partie de l’élément d’assaut dont l’effectif ne doit être que de 60 hommes. À la nuit tombée, le corps franc se dirige vers le poste. Il est rejoint en chemin par la plupart des volontaires dont la participation avait été refusée. En combattant, le groupe parvient à arriver au poste. Le retour vers le bataillon est dramatique : encerclé par un adversaire très nombreux, bien armé et abondamment pourvu de munitions, le corps franc est anéanti, quatre officiers et 60 sous-officiers et militaires du rang sont massacrés par l’adversaire. Leur sacrifice fait l’objet d’une citation du bataillon à l’ordre des troupes du Maroc. Le VII/1er rei arrive à Taza le 20 juillet 1925, venant de Sidi-bel-Abbès. Sous les ordres du chef de bataillon Merlet, il commence par combattre les Branes, délivre les postes de Bab-Moroudj, puis s’empare du piton d’Ashora avant de se tourner contre les Tsoul.

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L’année 1925 est une année de grands bouleversements. Le maréchal Lyautey doit quitter définitivement le Maroc. Il est remplacé dans ses fonctions de résident général de France au Maroc par Lucien Saint, fonctionnaire de l’État, et dans son commandement en chef des troupes du Maroc, mais uniquement pour la durée de la campagne contre Abd el-Krim, par le maréchal Pétain. Ce dernier obtient de Paris tous les renforts en hommes et en matériel qui avaient été refusés au maréchal Lyautey. Débarquent à Casablanca ou passent la frontière à Oujda des divisions métropolitaines, de l’artillerie lourde, des chars Renault FT, des avions d’observation et de bombardement, abondance de moyens qui fait dire à certains qu’on veut écraser les Rifains avec un marteau pilon d’une puissance hors de proportion avec l’objectif.

Ces renforts, une fois acclimatés, rejoignent le front du Rif et passent à l’offensive au mois de mai 1926. Les I et III/3e rei groupés en un régiment de marche de la 2e division d’infanterie du général Billotte sont dans le secteur d’Aïn-Aïcha et participent à l’offensive générale qui amène Abd el-Krim à se rendre, le 28 mai, au colonel Corap.

Immédiatement après la fin des combats dans le Rif, profitant de la présence de troupes en bordure de ce qui reste de la tache de Taza, le commandement termine la réduction du territoire insoumis par l’opération du Tizi-Anzi.

À la fin de 1926, la zone de la dissidence ne compte plus que le second sac de la besace imaginée par le maréchal Lyautey.

Fin de la pacification

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Après le rapatriement en métropole des divisions prêtées aux troupes du Maroc, le commandement doit réorganiser ses formations et déterminer l’ordre des priorités à donner aux secteurs restant à pacifier. Pour accéder aux confins algéro-marocains depuis Fès et Meknès au nord et Marrakech au sud et immobiliser les rebelles, il faut disposer de pistes capables de supporter la circulation de camions équipés de roues à bandages pleins. Deux pistes principales sont mises en chantier : la première relie Meknès et Fès à Ksar-es-Souk et au Tafilalet en passant par Midelt et la vallée du Ziz ; la seconde va de Marrakech à Ouarzazate en passant par le col du Tizi N’Tichka. Elle permettra d’accéder à la vallée du Draa au sud et, vers le nord, en remontant la vallée du Dades, de rejoindre Ksar-es-Souk. Entre Midelt et Ksar-es-Souk existait une piste praticable uniquement par des fantassins et des convois d’animaux : passant par Rich, Gourrama et Bou-Denib, elle avait une longueur de trois cents kilomètres, alors qu’en suivant le cours de l’oued Ziz, la distance n’est que de cent cinquante kilomètres, mais il faut percer un tunnel dans la cluse du Foum-Zabel. La route de Midelt à Ksar-es-Souk fut étudiée par la direction du génie de Meknès ; sa réalisation fut l’œuvre d’unités des 2e et 3e rei. Quant au tunnel, il fut percé entre le 24 juillet 1927 et le mois de mai 1928 par la compagnie de sapeurs pionniers du 3e rei (sur les cartes éditées par l’Institut géographique du Maroc, ce tunnel est toujours appelé « tunnel du Légionnaire »).

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La piste qui relie Marrakech à Ouarzazate donne accès à la vallée du Draa en direction du sud. Elle permet, en remontant la vallée du Dades, de rejoindre Ksar-es-Souk à partir du sud. Cette piste fut réalisée par le 4e rei, aidé par des unités de tirailleurs qui fournirent la main-d’œuvre « pelles et pioches ». Moins connue que la « route du Ziz », celle-ci passe par le col du Tizi N’Tichka à 2 270 mètres d’altitude.

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Ces pistes ayant été terminées, la réduction de la dissidence fut réactivée. Les groupes mobiles de Meknès avec le 2e rei, de Fès dont faisaient partie divers éléments du 3e rei et de Bou-Denib, commencèrent, entre 1927 et 1929, par ramener le calme dans les secteurs de Bou-Denib et du Tafilalet en utilisant des moyens beaucoup plus lourds que ceux dont avaient disposé les unités avant 1925 : artillerie de calibre 155, chars Renault type FT 17, aviation de bombardement… Il leur fallut ensuite réprimer une nouvelle rébellion des Aït Haddidou et des Aït Yahia dans la région de Gourrama et assiéger le ksar des Aït Yacoub.

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En 1933, le djebel Sagho, dernier bastion de la dissidence, fut pris d’assaut par les compagnies montées des trois régiments étrangers d’infanterie du Maroc après un blocus de quarante-deux jours. Les dernières opérations eurent pour théâtre la vallée de l’Assif-Melloul et le plateau des Lacs dans le Haut Atlas, auxquels participèrent des éléments des 2e, 3e et 4e rei. La pénétration dans les territoires de l’extrême sud aux confins de la colonie espagnole du Rio de Oro ne donna pas lieu à des opérations militaires méritant d’être signalées. À la fin de 1934, la totalité du protectorat français du Maroc était pacifié.

En conclusion, il est possible d’affirmer que la part prise par la Légion dans les opérations de pacification du Maroc entre 1903 et 1934 est primordiale. Ses unités ont été l’épine dorsale des colonnes et des groupes mobiles chargés de soumettre les dissidents. Aussitôt les combats terminés, les légionnaires ont entrepris, avec des moyens réduits, la réalisation d’une infrastructure routière qui a été l’un des facteurs essentiels du développement économique du Maroc.

Notes

[1]

ndlr L’auteur de cet article, Pierre Soulié, a rédigé son analyse à partir d’une source originale : A. Bernard, Le Maroc, Paris, éd. Alcan, 412 p. ; de ses recherches personnelles faites dans les fonds du shd ; P. Soulié, Le Général Paul-Frédéric Rollet, Paris, éd. Italiques, 735 p. ; Revue historique des armées, n° spécial Maroc, 1981 ; J.-P. Mahuaud, L’Épopée marocaine de la Légion étrangère, 1903-1934, Paris, L’Harmattan, 2005, 284 p. ; P. Cart-Tanneur, La Vieille Garde, Paris, bip, 1979, 288 p. ; Le Troisième Étranger, Paris, efm, 1979, 191 p. ; Le Quatrième Étranger, Paris, bip, 1979, 183 p.

 

Pour citer cet article

Soulié Pierre, « 1901-1935 : la Légion étrangère au Maroc », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/2010 (n° 237) , p. 7-24
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-1-page-7.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.237.0007.


Lettre d'ailleurs nº 173

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La Plume et le Képi

Publié le 22 septembre 2016

 

Suzy Solidor par Tamara de Lempicka

Suzy Solidor par Tamara de Lempicka

Je suis un légionnaire

L’adjudant-chef Ragot, passionné d’histoire légionnaire, est un ami. Lorsqu’il découvre une « perle » en matière historique où en littérature légionnaire - parfois les deux se rejoignent - il me fait part de sa découverte. C’est ainsi qu’il me fit connaître un livre publié en 1938 par la Librairie Arthème Fayard, écrit par Jean Martin, légionnaire.

Jean Martin est de ces anciens oubliés par l’histoire. Cependant, son livre a deux particularités :

-il l’écrivit à l’instigation et pour faire plaisir à celle qui fut sa marraine de guerre, Suzy Solidor, chanteuse, artiste de cinéma (La Garçonne), romancière, maîtresse du célèbre aviateur Jean Mermoz, vedette incontestée des nuits parisiennes et dont le portrait fut peint par les plus grands peintres de l’entre-deux-guerres tels Raoul Dufy, Maurice de Vlaminck, Yves Brayer, Picabia, Man Ray, Domergue, Van Caulaert, van Dongen, Greuell, Foujita, Marie Laurencin, Francis Bacon, Jean Cocteau… son portrait le plus célèbre a été réalisé para Tamara de Lempicka en 1933,

-et ce livre fut préfacé, fait assurément rare, par le Général Rollet. C’est cette préface que je propose aujourd’hui de découvrir :

"La Légion étrangère! La mystérieuse et légendaire Légion, est-il chose qui ait entendu plus de sottises racontées sur elle ?

La campagne menée par l’Allemagne avant la guerre, tellement odieuse et mensongère qu’elle amena la protestation indignée de légionnaires allemands, a laissé en France des traces difficiles à effacer sinon indélébiles.

Combien mettent encore sur le même plan la Légion et les Bataillons d’Afrique, sans réfléchir que la Légion n’est composée que d’engagés volontaires, exclusivement ? N’y vient que celui qui le veut bien. Le fait qu’aucune pièce justificative d’identité n’est exigée du candidat légionnaire n’entraîne pas que celui-ci soit un criminel. Il y a deux raisons pour que ces derniers s’en abstiennent : ils y seraient d’abord immédiatement cueillis, puis la Légion demande une somme de travail et de courage constants qui n’est pas le fait de ces gens-là !

La Légion étrangère est une arme comme les autres, soumise aux mêmes règlements avec cette différence qu’on y admet des étrangers. Elle y ajoute, avec une forte discipline, un admirable esprit de corps aidé par une tradition glorieuse et la volonté de toujours accomplir ce qu’on lui demande. Bien entendu ce ne sont pas de petits saints que les légionnaires ; ce sont des hommes rudes, rompus au dur métier que l’on exige d’eux, francs jusqu’à la brutalité parfois ; sûrs et admirablement disciplinés dans tous leurs actes, et pourtant rouspéteurs, mais, comme les grognards de l’Empire, ils rouspètent mais ils marchent !

Et puis, enfin, leurs détracteurs songent-ils que chaque légionnaire qui tombe épargne la vie d’un Français ? Leurs pertes sont souvent cruelles, et personne n’en parle, ce sont les morts anonymes et que l’on ignore : Ils ont beau s’être engagés pour ça, dit-on, on doit respecter leur sacrifice, et leur dévouement à la devise de leur drapeau : Honneur et Fidélité !

Demandez aux officiers qui ont eu l’honneur de les commander ce qu’ils pensent d’eux ! Ceux qui y ont goûté veulent y rester, car ils savent bien, s’ils ont pu gagner l’estime et le cœur de ces hommes, que l’on peut demander tout à un légionnaire, qu’il vous suivra partout et ne vous abandonnera jamais, même mort, et que s’il échoue quelque part, c’est que la chose est impossible.

On leur reprochera, quand ils viennent au repos, de manquer de discrétion dans leur détente, de faire des bringues et de prendre des cuites sensationnelles : et pourquoi pas ? Il faudrait avant de critiquer songer à la vie qu’ils ont menée pendant des mois, en alerte constante, couchant sous la tente sans se déshabiller jamais, combattant ou faisant comme les Légion romaines les travaux les plus divers et les plus rudes, et n’ayant le soir d’autre distraction que de se coucher au plus vite pour, après un sommeil pesant, être prêts à recommencer le lendemain… Et des esprits chagrins ou timorés qu’offusque le moindre écart voudraient empêcher ces braves gens, une fois au repos, de mettre à s’amuser la même ardeur qu’ils mettaient au travail ? Et puis, cette halte dans leur vie dangereuse est peut-être la dernière ; ils en profitent, et largement, mais s’ils vont parfois un peu loin, peut-on le leur reprocher ?

Je terminerai en citant ce qui écrivit sur la Légion un jeune engagé de 1914, un de ceux qui crurent que leur devoir était de défendre la France où ils vivaient. Il est aujourd’hui professeur agrégé dans un de nos grands lycées, le premier peut-être, et son témoignage, désintéressé, est à retenir."

« Un cloître, il n’est peut-être pas de terme plus exact pour définir ce qu’est vraiment la Légion.

« Un cloître, car c’est un abri pour les désemparés, un refuge pour ceux qui ne peuvent pas vivre la vie du siècle, mais dont le cœur est trop droit pour chercher à en troubler l’ordre ; un milieu d’abnégation, de renoncement, où l’on pratique les vertus du chrétien et celle du soldat : foi, espérance, solidarité, vaillance ; un prieuré, un ordre militaire laïc, où il y a un « supérieur », le chef, une « règle », la discipline, un « culte », celui du Drapeau.

« Pourtant ce n’est pas la vie cloîtrée, la cellule solitaire, que trouve le légionnaire ; ni dans les grandes casernes blanches de Bel-Abbès, ni quand il s’en va courir le bled saharien, affronter les Berbère de l’Atlas, le tigre ou la sagaie dans la brousse tropicale, les fatigues et les dangers de la guerre, les marmites et les mitrailleuses. Mais c’est précisément parce que la Légion n’est pas un couvent comme tous les couvents, c’est parce qu’elle répond à d’autres besoins, qu’elle est nécessaire. Sa création, son entretien, sont de la part de la France non point « l’intolérable manifestation d’impérialisme » que veulent y voir ses ennemis, mais une bonne action, une « institution charitable ».

« Le pays qui a ouvert ce « lieu d’asile » a bien mérité de l’humanité.

« On entre à la Légion, bien souvent, comme on entre au couvent, par désespoir d’argent, désespoir d’amour, désespoir d’honneur… On y entre par dégoût de la vie, par dégoût des hommes ou de soi-même… On y entre pour disparaître, pour oublier, pour être oublié…

« Mais il y vient aussi des hommes épris d’aventures, gênés dans leur passion d’activité par les règles, les nécessités de la civilisation. Rebut des Nations ? Que non pas ! Les légionnaires, dans leur ensemble, représentent tout ce qui a de bon, de plein de cœur, dans l’élément indépendant que comporte toute société. Certains ont, il est vrai, des fautes à racheter, mais pour le plus grand nombre, la faute essentielle, si c’en est une ! est de n’avoir su se plier à quelque mesquinerie de la vie moderne.

« Oh ! sans doute il y a des motifs classiques dans les engagements à la Légion : en première ligne le « cafard », le coup de tête, le désir de voir du pays. Il y a les sans travail et les meurt-de-faim, avec la certitude de la gamelle. Encore cet argument ne décide-t-il que ceux qui ont du cœur. Il y a enfin, pour tous ceux que poursuivrait chez eux le ressentiment des passions politiques, un asile inviolable.

« N’oublions pas que de 1870 à 1914, la Légion a été le refuge de ceux qui gardaient au cœur l’amour de la Patrie perdue. Maintenant, grâce au ciel, les Alsaciens et les Lorrains n’ont plus besoin de venir à la Légion pour servir la France, mais quels fiers légionnaires ils ont été !

« Quel qu’en soit le mobile, ce n’est pas une conduite banale, ni blâmable, que celle de l’homme qui, volontairement, réclame et accepte le devoir militaire, s’attache à son drapeau, s’engage à le défendre jusqu’à la mort… et qui tient son serment !

« Qu’importe, quand la Légion passe, que les chiens viennent aboyer après elle !... »

Général Rollet, Inspecteur de la Légion étrangère

Antoine Marquet


Témoignage du LTN Masselot du 12e REI.

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Nederlanders in het Franse Vreemdelingenlegioen

 

12e Régiment étranger d'Infanterie


Crée 24-02-1940

Dissous 25-06-1940

SUMMARY

Né le 23 avril 1911 à Maktar (Tunisie), Georges Masselot, à sa sortie de Saint-Cyr (promotion Joffre 1930-1932), sert d'abord dans les rangs des tirailleurs algériens.
En 1936, il demande à rejoindre la Légion étrangère et arrive au 1er R.E.
Il fait la campagne de 1939-1940 au 12e R.E.I. comme lieutenant. Il est blessé.
Après la guerre, il fait une carrière à la Légion, accomplissant de nombreux séjours en Indochine et en Algérie. La fin de la guerre d'Indochine le trouve chef de bataillon et commandant le 2eme B.E.P. En Algérie, il forme le 2eme R.E.P. puis commande le secteur de Djelfa.
En 1960, colonel, il commande le 18eme régiment de chasseurs parachutistes et quitte l'armée après avril 1961.
Deux fois blessé, titulaire de très nombreuses citations, le colonel Georges Masselot est commandeur de la Légion d'honneur.

TEMOIGNAGE

10-1938

Je quitte le groupement de Légion étrangère au Levant, en fin de séjour, au moment de la signature du traité de Munich (octobre 1938)et suis affecté à un régiment de l'est. Je fais, dès la fin de mon congé de fin de campagne, une demande de réaffectation à la Légion.

10-01-1940

Après trois mois dans les Ardennes, je suis muté au centre d'instruction de la Légion étrangère de Sathonay-La-Valbonne, où j'arrive le 10 janvier 1939[1940 ?].

Régiments de march

Traditionnellement, en cas de conflit européen, la Légion forme des régiments de marche où peuvent servir les légionnaires appartenant aux puissances étrangères en conflit avec la France. Leur dossier personnel et leur état-civil sont alors modifiés.

Depuis la montée du nazisme en Allemagne, de nombreux Juifs européens se sont réfugiés en France, dans la région lyonnaise notamment. Ils s'engageront massivement pour la durée de la guerre (dans la perspective d'une naturalisation). Un encadrement légionnaire réduit leur est affecté pour les instruire.

Centre d'instruction de la Légion étrangère de Sathonay-La-Valbonne

Le matériel

Le camp de La Valbonne, transformé en centre d'instruction, leur fait subir un premier stage de base destiné à leur affectation aux compagnies de voltigeurs.
Le matériel d'instruction est sommaire: fusils 1907-1915, et même Lebel 1886-93, FM. 24-29, et mitrailleuses Hotchkiss 8 mm insuffisants en nombre. Il ne peut équiper que les stagiaires et leur sera retiré pour équiper le stage suivant.

Dès que ce stage est terminé, les servants d'armes lourdes, mortiers et canons de 25 antichars seront sélectionnés. Je suis, à mon arrivée, chargé de la formation de ces derniers.

Le matériel d'instruction est dérisoire : un mortier de 81 mm sans appareil de pointage, un mortier de 60 mm avec appareil de pointage, un canon de 25 et, là, c'est la surprise : ce n'est pas /'Hotchkiss que je connais, mais un A.P.X., qui n'a de commun avec l'autre que sa munition.

Je demande à l'état-major de la région les documents (description, nomenclature, école de pièce) de cette arme. On me répond que, seuls, les ateliers de Puteaux pourraient me satisfaire. Un contact officiel avec ces derniers provoque une réponse ahurissante:
«Ce matériel est secret, nous ne pouvons vous satisfaire.»

Je m'enferme dans une pièce avec un armurier, une caisse à outils, des manuels d'artillerie et un aspirant américain E.V.D.G. (engagé volontaire pour la durée de la guerre) ayant déjà combattu dans les rangs français en 1914-1918, mais qui, miniaturiste de son métier, illustrera le règlement et l'école de pièces que j'établirai après avoir complètement démonté l'arme, décrit et dûment baptisé chaque pièce. Par suite d'une très excusable erreur de manipulation, mon armurier cassera le percuteur. Qu'à cela ne tienne, un vieil artisan ajusteur m'en tournera (moyennant finances) deux exemplaires.

L'instruction au mortier de 60 ne posera pas de problèmes et, pour le 81, on extrapolera avec l'appareil de pointage du 60, un fil à plomb pour le pointage en direction, un niveau à bulle pour la hausse. Nous sommes revenus au mortier de 81 I.D. de 1917...

Notre recrutement particulier nous pose quelques problèmes d'é¬thique, certains de mes légionnaires s'étonnant de ce que j'utilise le train ou le bus pour me rendre à Lyon, et me proposant l'utilisation de leur Delage, de leur Delahaye et même, pour l'un d'eux, de son Hispano. Ma réponse, restée malgré tout modérée à ces honnêtes propositions, leur fait hocher la tète avec un peu de pitié.

Les compagnies, puis les bataillons se constituent. A l'origine, j'ai reçu du lieutenant-colonel Besson le commandement de la compagnie régimentaire d'engins, puis je donnerai mon précieux petit ouvrage sur le 25-A.P.X. à un capitaine, arrivé d'Afrique du nord, afin qu'il apprenne, lui aussi, le matériel de l'unité à laquelle son grade le fait affecter.

Comme je suis dans ma sixième année de grade, je reçois le commandement de la compagnie de fusiliers-voltigeurs. Je suis ravi, mais l'arrivée de mon ancien de Cyr, le lieutenant Farret, me fait rétrograder. Lui-même touchera un capitaine et, dans sa septième année de grade, commandera la 1ere section de sa compagnie. Le colonel Besson, commandant le 12eme R.E.I., devant la pauvreté en moyens de transmissions, décidera de doter les chefs de bataillon d'un lieutenant-adjoint, officier de liaison auprès du chef de corps, et, pour lui faciliter la tâche, il lui sera affecté d'abord un cheval de selle, puis un side-car.

Les chefs de bataillon

Les chefs de bataillon, les adjudants-majors, quelques commandants de compagnie sont souvent des anciens de 1914-1918. Leur expérience de la guerre des tranchées, à peine enrichie par celle des campagnes du Rif, de la tâche de Taza, ou du djebel Sagho ne les a, pour la plupart, pas mis au niveau souhaitable, et, pour certains, survivants de durs combats, dans les conditions morales parfaites pour en affronter d'autres. Les officiers d'active, postérieurs à 1920, seront en tous points à la hauteur, intellectuellement, physiquement, moralement.
Je prends un exemple : le 12eme R.E.I. comptait dans ses rangs cinq lieutenants saint-cyriens de la promotion Joffre (1930-1932) ; deux mourront d'une manière héroïque : les lieutenants Veyrunes et Merlet ;
un sera grièvement blessé ; les deux derniers, après un comportement digne d'éloges, se retrouveront à l'armistice auprès de leur drapeau et de leur chef de corps.

Après avoir tenté de reconstituer de mémoire une sorte de journal de marche personnel, j'ai fini par opter pour des flash... des anecdotes dont le souvenir est toujours vivant en moi. Après tout, cela est mieux ainsi et, en tout cas, parfaitement véridique.

10-05-1940

Le 10 mai 1940, dans la deuxième partie de la nuit, l'aviation allemande bombarde les faubourgs de Lyon et l'aérodrome de Bron. C'en est fini de la drôle de guerre.

Le 11 mai, à 17 heures, le 12eme Etranger, embarqué, fait route par le rail vers le nord-est.
Le 2eme bataillon s'installe dans les forêts du Barrois, où il arrive le 12.

17-05-1940

Jusqu'au 17 mai inclus, la 8eme D.I. étant en réserve d'armée, le bataillon poursuit l'instruction de ses compagnies, dotées de la majeure partie de leur matériel.

18-05-1940

Le 18 mai, arrivée à Château-Thierry. Je fais la route avec le convoi auto. Les Allemands on sévèrement bombardé les localités et les voies ferrées. Nous traversons Vitry-le-François en flammes. Déjà, sur les routes, des civils qui fuient, quelques soldats isolés et désarmés de la IXeme armée. Le bataillon continue par Nogent-l'Artaud, sur Lisy-sur-Ourcq et le Plessis-Plassy. Bombardements allemands, très peu de chasseurs alliés. Un Heinkel-III abattu, nous capturons le pilote blessé.

Nous constatons que les raids de bombardiers convergent au-dessus d'une carrière de May-en-Multien, à partir de laquelle ils se dirigent vers l'ouest, Paris peut-être ; le mystère est vite découvert, un gros tronc d'arbre creux de quelque dix mètres de haut contient un énorme projecteur dirigé vers le ciel et qui fait balise. On parle beaucoup de paras allemands, on les cherche et on s'organise défensivement.

Bombardements sur le Trilport-Velleroy ; attaque sur des unités à Meaux.

22-05-1940

Le 22 mai, embarquement dans des autobus parisiens, en direction de Villers-Cotterets ; cantonnement dans des maisons pillées par les civils et les fuyards. Bombardements peu précis de la colonne.

25-05-1940

Le 25 mai, progression vers Soissons ou le II/12eme R.E.I. organise défensivement le sous-secteur est.

27-05-1940

Le 27 mai, j'aperçois un parachute au nord de la ville, je fonce à moto, mais ne trouve rien dans les bois. Cependant, le pilote d'un avion allemand abattu s'éjecte au-dessus d'un groupe d'artillerie qui le mitraille vainement pendant sa descente. Je le protège et le fais soigner ; sur son carnet, mention de six Curtiss-P-36 bel Paris abgeschossen (a), il est parfaitement arrogant, on l'évacué.

Un matin, patrouillant dans les faubourgs de Soissons, je suis alerté par des coups de feu. Je fonce et réussis à arrêter un duel au pistolet entre mon chef de bataillon, le commandant Franquet, et un margis-chef d'artillerie, surpris à piller une maison ; il est conduit au régiment.

Nous avons la visite d'un aumônier, envoyé par la division ; il confesse quelques pénitents et célèbre une messe, puis est invité à la popote du bataillon. lia un accent tudesque à couper au couteau. Je lui en fais la remarque et il me répond qu 'il est originaire des Vosges. Son ordre de mission est en règle. Quelques jours après, faisant une liaison à moto, je le retrouverai dans les mains d'un brave cantonnier, armé d'un fusil de chasse et quil'avait poursuivi, ayant constaté que, sous sa soutane, il était en tenue. Sa fuite le dénonçait, les gendarmes l'ont emmené.

Nous apprenons que le 3eme bataillon, prêté à une division alpine (27eme D.I. A.) s'est sacrifié en attaquant, seul et à deux reprises, sur les sites historiques de la ferme de Laffaux, du moulin de La Malmaison, du Chemin-des-Dames. La résistance française sur l'Ailette (7eme D.I.) est bousculée, les unités se replient.

31-05-1940

Dès le 31 mai, les avant-gardes allemandes prennent contact sur l'Aisne, mais sont refouléeà. La ville de Soissons est bombardée, le bataillon a ses premières pertes. Un Potez-63 (bimoteur de commandement de la chasse), probablement récupéré intact, straffe nos liaisons bataillon-régiment. Un autre, mais français, est abattu par trois chasseurs allemands, après un combat spectaculaire. La 3eme compagnie (capitaine Thomas) inhumera l'héroïque pilote.

05-06-1940

Le 5 juin, alors que des parachutages d'isolés sont signalés dans les forêts au nord de l'Aisne, les Stuka attaquent les positions du bataillon, dont les avant-postes sont sur la rive sud de l'Aisne, en ville, auras de l'eau. Aucune réaction de la chasse amie, et nos batteries de 75 n'ouvrent plus le feu, de peur d'être prises à partie.

06-06-1940

Le 6juin, violents bombardements par le même type d'avion que la veille, auxquels il faut ajouter des tirs d'artillerie qui nous causent de sérieuses pertes. Un véhicule d'un GRD est attaqué et détruit. Le colonel ordonne aux officiers de liaison de rejoindre son P. C.

07-06-1940

Le 7 juin dans la nuit, le colonel Besson me missionne pour donner l'ordre au génie d'exécuter les destructions prévues des ponts sur l'Aisne. Je pars en side-car parle premier pont à l'ouest. Les éclaireurs allemands l'ont atteint. Nous ouvrons le feu pour protéger l'équipe du génie, le pont saute enfin.

Je fonce au pont Gambetta, en pleine ville ; à sa sortie sud, un grand général, les cheveux gris, tête nue ; il veille au repli de ses dernières unités et me donnera le feu vert pour la destruction.
Une demi-heure après, il fait grand jour. Il me dit : «Tout mon monde est passé !». J'envoie les artificiers du génie qui se replient après mise à feu d'une charge, le pont sautera dans les trois minutes. Nous faisons abriter les hommes lorsqu'un vieux légionnaire, tireur au F.M. et solide buveur, se précipite sur le pont et met sa pièce en batterie, car des silhouettes approchent sur la rive nord en colonne par un, de chaque côté de la route. Malgré nos appels, le vieux brave veut se sacrifier. Sans réfléchir, je fonce, je l'assomme et le tire du bon côté. A peine arrivé à l'abri précaire de la culée, je me couche et je vois, dans la fumée provenant des bombardements, que les fantassins de l'autre rive, les bras chargés de caisse, sont déjà sur le pont. C'est alors que l'ouvrage se soulève et éclate dans tous les sens. Les dernières pierres achèvent de tomber lorsque se font entendre des cris déchirants : «On est Français, on est Français !!!»... une compagnie de la 7eme D.I. s'était arrêtée dans la sucrerie pour faire provision de bouteilles d'alcool... Les légionnaires \ sauvent ce qu'ils peuvent... et les Allemands apparaissent sur la rive \ nord.

Je suis parti rendre compte au colonel Besson du résultat de ma mission. Il est rassuré, car il pense avoir mis le régiment à l'abri, en tout cas provisoirement, des colonnes blindées allemandes qui ne sauraient tarder. De violents combats se déroulent toute la journée. Torses nus, avec leurs équipements et se donnant le bras, scandant Ein Volk, ein Reich, ein Fùhrer, de magnifiques soldats allemands tenteront de franchir la rivière sous le feu des compagnies du bataillon, dont les armes sont brûlantes ; ils ne passeront pas ce jour-là.

08-06-1940

Dans la nuit, le colonel Besson, qui a appris le repli de tous les régiments français et sans nouvelles de la division, me donne l'ordre de me rendre au P.C. du bataillon. On lui a dit que, sur notre droite, notre 1er bataillon était en grand danger d'encerclement. Si tel était le cas, je devrais donner l'ordre au commandant Franquet de se replier, en liaison avec le 1er bataillon, jusqu'aux collines du sud de Soissons. Je pars à pied, en pleine nuit, et j'arrive au P.C. du bataillon. Je ne me sens pas le droit de finasser et je renseigne mon chef. ..Il n'a pas de nouvelles de ses voisins, mais je prends un téléphone de campagne et j'ai tout de suite la liaison avec le 1er bataillon : «Nos voisins de droite ont abandonné armes et équipements ; un élément ennemi a réussi à passer l'Aisne, mais le capitaine Thomas et sa 3eme compagnie ont contre-attaque efficacement ; les positions du 1er bataillon ne sont plus entamées.»

09-06-1940

Le 9 juin 1940, dans l'après-midi, le colonel charge ses officiers de liaison de porter aux unités l'ordre de repli. Je saute dans une voiture et aborde la forêt de Belleu. Je suis pris à partie par une patrouille allemande. Je stoppe après un virage, mets le feu à ma voiture et continue à pied. Dans le bois, je tombe sur le capitaine Chatenet, adjudant-major ; il est bouleversé : «Le P. C. a été investi, le commandant Franquet a mis le revolver au poing et s'est dirigé vers l'ennemi pour se faire tuer». Il va des Allemands partout. Je m'assure que l'ordre de repli a été transmis et retourne à pied rendre compte au chef de corps. En route, un Stuka me prend à partie et je me mets à l'abri sous un pont. Affolé par la sirène de l'avion, un attelage de cuisine roulante remorquant sa ferraille se précipite à ma rencontre. J'abats un des chevaux au mousqueton et sa chute, à quelques mètres, m'épargne une mort stupide.

Le régiment fait retraite sur les collines tenues au sud par une formation dont le colonel m'annonce que, loin de nous recueillir, il attend que nous le relevions pour se replier. Je luidis, sans fioritures, ce que j'en pense, car, à partir de maintenant, le régiment, ou plutôt ce qu'il en reste, encerclé, devra, pour se replier, rompre cet encerclement.

Le repli se poursuivra, en ordre, entrecoupé de haltes défensives, de combats avec les avant-postes. Dans nos replis de nuit, dès que nous arrivions à hauteur d'une grange à fourrages, elle prenait feu spontanément, balisant notre route pour les Stuka . Oui, les parachutistes allemands étaient partout...

10-06-1940
Neuilly-Saint-Front

Le 10 juin, nous revenons sur Neuilly-Saint-Front, que nous avions reçu l'ordre d'abandonner. A la tête des débris de nos bataillons, moins d'une centaine d'hommes au total, le capitaine Thomas et moi-même, sans nous concerter, nous retrouvons à la tombée de la nuit, sur un ruisseau que nous avions obligé une compagnie allemande à retraverser.

12-06-1940

Et puis, toujours sur ordre, nous arrivons, le 12 juin, sur la Marne. Je suis, avec quelques hommes, au sud de la rivière. En face de moi, une route descendant vers un pont qui la franchit. Sur cette route, un side-car allemand avec ses deux passagers. J'ai réquisitionné le fusil 1936 d'un volontaire espagnol du 23eme R.M.V.E. et fait l'expérience de l'œilleton de cette arme, pour moi nouvelle. Le side et son équipage basculent dans le vide et tombent à l'eau... c'est toujours ça.

13-06-1940

Le 13 juin, à 10 heures du matin, après avoir passé la nuit dans une grange au P.C. du colonel, qui me faisait rechercher depuis deux jours et exigeait que je reste à sa disposition, je me précipitai pour relever un légionnaire, blessé au crâne par une salve de 105. L'un des obus mit fin à ma guerre de 1940. Avant de me réveiller trois jours après, à l'hôpital de Provins, la dernière voix que j'ai entendue était celle d'un brave légionnaire penché sur moi dans le fossé où j'avais été tramé «Er wird sterben»...(b) mais tous les légionnaires ne sont pas des prophètes.

(a) «Six Curtiss-P-36 abattus dans les environs de Paris». Les Curtiss étaient des avions de chasse anglais (N.D.L.R.).

(b) «II va mourir...»

3e bataillon

Commandant le bataillon

Chef de bataillon ANDRE

Capitaine adjudant-major

Capitaine CHABANNE

Officier adjoint

Lieutenant HUTTEAU

Medecin-chef

Medecin-lieutenant LEVY

Commandant la 9e compagnie

Capitaine RUILLIER

Commandant la 10e compagnie

Capitaine PERRET

Commandant la 11e compagnie

Capitaine BAILLY

Commandant la CA 3

Capitaine FRAVOSSOUDOVIYCH

 

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Bronnen:

[1] Képi blanc n°490 mai 1989 légion étrangère camerone volontaires étrangers 1939

[2] http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr engages_volontaires_etrangers

[2] http://www.memorialgenweb.org

[3] http://foreignlegion.info/units/4th-foreign-infantry-regiment


L’action des pasteurs germanophones à la Légion étrangère (1926-1938)

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Revue historique des armées

De l’apostolat à la subversion ? Alexis Neviaski

1« Tout le monde sait que parmi les dizaines de milliers de soldats de notre Légion étrangère, soixante pour cent du contingent environ sont originaires d’Allemagne. Tout le monde sait ou devrait savoir que les deux tiers sont nés protestants. Ces deux faits suffisent à caractériser le devoir difficile mais impérieux, qui est imposé aux protestants français. » 1 Cette déclaration, en prenant la forme d’un raisonnement se veut logique. Elle explique l’intérêt et l’urgence de la mission protestante auprès des légionnaires allemands.

  • 2 Mémento du soldat de la Légion étrangère, imprimé sur les presses du 1er régiment étranger, Sidi-Be (...)

2Toutefois, cette brillante démonstration s’oppose aux principes de la Légion dont la discipline a pour fondement l’égalité devant les règlements et la cohésion par le refus des particularismes. « Tous les légionnaires sont donc égaux. La Légion, qui est désormais ta seconde patrie, ne distingue ni nationalités, ni races, ni religions (…). Aucune question d’ordre politique ou confessionnel ne doit intervenir dans tes relations avec tes camarades, dont tu dois scrupuleusement respecter les croyances et les traditions. » 2

  • 3 SHD/DAT, 7N²2054, renseignement F/Q-SEA n° 259/K du 3 février 1937.

3Ces intérêts divergents exposent la problématique de l’apostolat des pasteurs à la Légion. La mission évangélique agit-elle en toute bonne foi en faisant preuve d’une réelle ignorance de l’institution, ou au contraire, sous le couvert de la religion, l’action des pasteurs auprès des légionnaires allemands poursuit-elle un but subversif au service du Reich ? En effet, durant l’entre-deux-guerres, l’enjeu que représente la Légion pour l’Allemagne est clairement explicité par le chef des Sturmabteilung (SA), Victor Lutze qui écrit à tous ses commandants d’unités, « la colonne vertébrale des possessions coloniales françaises est constituée par la Légion étrangère dans laquelle bien des Allemands ont contribué à contenir les mouvements de révolte des peuples colonisés contre leurs oppresseurs. Si (…) la Légion étrangère était démoralisée et devenait peu sûre en face des ordres qu’elle reçoit des Français (…) le domaine colonial de la France nous appartiendrait un jour » 3.

L’œuvre des légionnaires : une activité intense

  • 4 En ce qui concerne l’organisation de l’aumônerie militaire, il convient de se référer à la thèse de (...)
  • 5 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 1830, mars 1931.
  • 6 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 56/SIL, 20 mars 1931.
  • 7 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.
  • 8 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 56/SIL, 20 mars 1931.
  • 9 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

4À l’époque, les pasteurs militaires sont autorisés à exercer un apostolat auprès des légionnaires uniquement sur les théâtres d’opérations, c’est-à-dire au Levant et au Maroc. Pourtant, en 1930, la fédération protestante de France demande au ministre de la Guerre la création d’un poste d’aumônier à la portion centrale du 1er étranger. Alors qu’en Allemagne des campagnes violentes sont menées contre la Légion, le général commandant le XIXe corps d’armée est convaincu du danger de la présence de ce pasteur dont les fidèles seraient presque exclusivement des Allemands. L’intervention du général est suffisamment argumentée pour que le ministre refuse cette création. Cependant, l’aumônerie de l’armée du Rhin 4 congédie le pasteur Monnin que la fédération protestante nomme alors officiellement à Sidi-Bel-Abbès. Bien que rendu à la vie civile et malgré un apostolat qui ne dure que quelques mois, le pasteur rentre rapidement en relation avec de nombreux légionnaires qui lui sont adressés par monsieur Caussy 5. Qui donc est cet étrange intermédiaire ? « On le donne comme étant de moralité parfaite (…). Il entretient des relations suivies avec de nombreux légionnaires ; des lettres en témoignent. » 6 De fait, monsieur Caussy est le correspondant marseillais de l’Union protestante chrétienne 7 (UPC), œuvre protestante internationale dont un pasteur français, Jules Rambaud, vivant outre-Rhin et marié avec une Allemande, est le secrétaire général. Incontestablement, cette organisation est non seulement rapidement informée de l’arrivée d’un pasteur à Sidi-Bel-Abbès mais aussi en mesure de « l’utiliser ». L’installation du pasteur Monnin a donc été préparée et planifiée. D’ailleurs, lorsqu’il quitte ce poste, le missionnaire prévient son homologue Rambaud qui charge alors le pasteur d’Oran de s’occuper du dépôt de la Légion 8. De même en 1932, Jules Rambaud se réjouit de l’arrivée d’un nouveau pasteur car « l’œuvre va pouvoir reprendre dans d’où tout légionnaire repart » 9. Toutes les tentatives antérieures et cette étrange nomination n’ont-elles pas été entreprises à l’instigation de cette organisation ?

  • 10 SHD/DAT, 7N²2320 (4), compte rendu n°965 de la surêté générale du secteur de Höchst, août 1928.
  • 11 SHD/DAT, 7N²2320 (4), expression employée dans la brochure Pour nos légionnaires protestants, paste (...)
  • 12 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 216/SCR.2/11.
  • 13 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n°56/SIL du 20 mars 1931.
  • 14 SHD/DAT , 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.
  • 15 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschi (...)
  • 16 SHD/DAT, 7N²2128 (2), papier 369, note remise par le directeur du centre d’entr’aide de Marseille a (...)
  • 17 SHD/DAT, 7N²2122 (3), 135Z/SDO du 16 octobre 1928.
  • 18 SHD/DAT, vocabulaire employé par l’UPC pour désigner le secrétaire général de l’association.
  • 19 SHD/DAT, 7N²2320 (4), correspondance du consul de France en Bade à l’ambassadeur de la République f (...)
  • 20 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

5Créée dès 1920 en France et en Allemagne, le but de l’Union protestante chrétienne est de rapprocher les protestants français et allemands par des relations personnelles engagées sur une base uniquement religieuse 10. Cependant, les mentalités de l’immédiat après-guerre ne sont pas prêtes à fraterniser. Face aux difficultés, des résultats tangibles sont indispensables pour permettre à l’association de survivre. L’Union a donc besoin d’un exutoire où Français et Allemands auraient « un effort pratique à tenter » 11. À partir de 1926, une affiliation, l’œuvre des légionnaires est cet instrument (photo 3). L’action auprès des légionnaires repose sur une correspondance « très active qui doit pourvoir les légionnaires allemands d’écrits de toutes sortes » 12. Ainsi le pasteur Jules Rambaud et son organisation se constituent progressivement un important registre de noms de légionnaires et d’adresses qui sont actualisées en fonction des mutations. En 1928, l’œuvre serait en relation avec 400 légionnaires, 550 en 1929, en 1930 « une liaison avec 800 légionnaires de nationalité allemande a été établie » 13. En 1932, Jules Rambaud se dit être « en rapport avec plus de 900 légionnaires » 14. En 1933, « nous sommes en possession de plus de mille adresses de légionnaires d’origine allemande » 15. Cette correspondance n’est efficace que si elle est continue dans le temps car le but est bien de « garder contact avec eux et, à leur libération, je les ramène à nos temples et à leur famille » 16. Aussi devant une telle tâche, malgré l’aide de sa femme qui rédige sa correspondance en langue allemande 17, l’Agent directeur 18 ne peut pas être le seul à correspondre. Un parrainage est alors organisé avec des associations protestantes. Il s’agit « d’adopter un légionnaire en restant en correspondance continue avec lui » 19 ou tout du moins de se sentir engagé comme un parrain vis-à-vis d’un filleul. Ainsi, de nombreux laïcs et pasteurs dont le théologien Friedrich von Bodelschwing entretiennent une correspondance suivie avec des légionnaires allemands. L’œuvre mène également des actions charitables. Elle envoie des colis de Noël « à ces soldats dont nous connaissons les noms et qui étaient en relation avec nous » 20.

  • 21 SHD/DAT, 7N²2320 (4), article intitulé « Nos légionnaires », pasteur Rambaud, dans La solidarité so (...)
  • 22 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschi (...)
  • 23 SHD/DAT, 7N²2320 (4), renseignement 1997/SCR-2/1, 24 mars 1933.
  • 24 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschi (...)

6L’action de l’Union protestante chrétienne trouve son aboutissement dans la proximité avec les légionnaires. Ainsi, l’UPC est en relation avec un nombre important de pasteurs en mission dans les colonies. Certains déploient un zèle remarquable qui est le prolongement de l’action entreprise en Europe. « Je vois encore cet après-midi passé à Essen chez un socialiste religieux, tout bouleversé à l’idée que son frère légionnaire, victime d’un accident de service, avait été visité et soigné comme un fils par le pasteur français de Sousse. Je vois cette pauvre mère de Francfort à qui j’apportais la photographie de la tombe de son fils mort au Maroc et visité par le pasteur Roche de Fez. » 21 À Sidi-bel-Abbès, le pasteur Balfet qui est le successeur de Monnin, fait construire, à côté du temple, un foyer pour les légionnaires protestants. L’action des pasteurs sur place est donc un complément indispensable à celle de la métropole mais elle est encore insuffisante car « les notes que les pasteurs font mettre au rapport ne sont certainement pas remarquées par le plus grand nombre des légionnaires » 22. Pour être efficace, l’Union protestante chrétienne doit avoir des collaborateurs à l’intérieur même de l’institution. Chrétien très fervent, le correspondant privilégié de Jules Rambaud est le sergent von Schroeter 23. Détaché comme interprète au tribunal de Meknès de 1928 à 1932, sa stabilité géographique lui permet de mener une action continue auprès de ses camarades allemands. Le légionnaire Pfanschilling est le correspondant personnel du pasteur Rambaud grâce à qui il est retourné à la religion protestante et « passe ce temps de Légion non pas comme une torture (…) mais comme une école de foi » 24. Outre le renseignement direct qui est fourni aux correspondants de métropole (présence d’individus, adresses, rengagements, renseignements personnels), les protagonistes tentent de se reconnaître et de créer des liens particuliers entre eux. Lorsqu’un membre de cette « petite Église de lansquenets disséminés » apprend qu’un ami a été muté, les noms et les adresses des légionnaires protestants identifiés dans le nouveau poste lui sont communiqués. Ainsi, ce légionnaire se trouve dès son arrivée dans un milieu où le centre reste en définitive l’Union protestante chrétienne.

  • 25 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.
  • 26 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1683/BLA, 5 décembre 1932.
  • 27 SHD/DAT, 7N²2320 (4), note du BLA faisant référence au message 168/Z du 5 décembre 1932.
  • 28 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Jules Rambaud et ex-légionnaire Pf (...)
  • 29 SHD/DAT, 7N²2128 (2), papier 369, note remise par le directeur d’un centre d’entr’aide de Marseille (...)
  • 30 SHD/DAT, 7N²2128 (2), Trente-septième lettre aux amis, 1er trimestre 1931.
  • 31 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.
  • 32 SHD/DAT ; 7N²2320 (4), lettre du coporal-chef Collenburg à monsieur Wolf, 11 avril 1931.
  • 33 SHD/DAT, 7N²2320 (4), expression employée par le légionnaire Ernst Pfanschilling, Pour nos légionna (...)

7Répandus dans chaque garnison « ces petits groupes de légionnaires protestants convertis pourraient devenir pour leurs vingt mille camarades protestants (…) de vrais missionnaires » 25. Cependant, l’impact de l’UPC ne semble pas proportionné à l’investissement consenti puisque « la surveillance a permis de constater que malgré la propagande, les légionnaires ne s’intéressent qu’assez faiblement à l’œuvre des pasteurs » 26. De fait, les mesures prises par le commandement ne sont pas de nature à favoriser l’expansion puisque « tout légionnaire signalé comme fréquentant assidûment cette œuvre (le foyer) est l’objet d’une mutation dans une garnison intérieure » 27. Ainsi, Pfanschilling témoigne : « brusquement, comme par un coup de tonnerre dans un ciel serein, il m’arriva la mésaventure d’être envoyé à Colomb Béchar, qui est à peu près le coin le plus désolé où les légionnaires puissent aller. J’étais navré (…). Tout quitter, laisser les amis, nos réunions (…) laisser notre œuvre en plan, ai-je donc travaillé en vain ? » 28 D’ailleurs, en coulisse, l’Agent directeur reconnaît que les résultats obtenus sont insuffisants 29. Mais cette dernière remarque n’est-elle pas normale pour un pasteur qui se sent investi d’une mission et écrasé par la tâche et les responsabilités ? Toutefois, dans la logique missionnaire de L’œuvre, son impact n’est pas quantifiable seulement par la quantité de légionnaires touchés mais par la ferveur de ces derniers. L’Agent directeur trouve donc sa motivation, dans les quinze cents lettres de légionnaires allemands qu’il dit posséder 30 : « des lettres (…) débordantes toutes de joies reconnaissantes » 31. Le pasteur Rambaud semble effectivement « le père spirituel des légionnaires allemands » 32. Au milieu des années 1930, ce dont l’œuvre des légionnaires a désormais besoin pour changer « ce milieu incrédule » 33, c’est de temps !

Évolutions difficiles de la branche allemande

  • 34 Hitler (A), Mon combat, Paris, Nouvelles éditions latines, 1934, p. 560.
  • 35 Hitler (A), Ma doctrine, Paris, Arthème Fayard, 1938, p. 224.
  • 36 SHD/DAT, idem, page 226.
  • 37 SHD/DAT, Documents diplomatiques français, 1932-1935, tome VII, 27 juillet au 31 octobre 1934, docu (...)
  • 38 SHD/DAT, MAE, correspondance politique et commerciale, 1914-1940, dossier Z 701, message n° 1017 de (...)

8Le 30 janvier 1933, Hitler devient chancelier. En matière religieuse, il souhaite la « paix » en rassemblant, au sein du parti nazi, les catholiques et les protestants 34. À l’épreuve du pouvoir, le chancelier conclut rapidement un concordat avec le Vatican mais réalise que « l’homme politique doit apprécier la valeur d’une religion, non point d’après les quelques déficiences qu’elle peut présenter, mais d’après les bienfaits que des compensations nettement supérieures pourraient présenter » 35. Ainsi, malgré les difficultés, il estime le protestantisme comme un appui solide pour la conservation de l’identité germanique car il « agit donc toujours au mieux des intérêts allemands tant qu’il est question de la moralité de la nation, de son développement intellectuel ou de la défense de l’esprit allemand, de la langue allemande et aussi de la liberté allemande » 36. Néanmoins, divisés en vingt-huit Églises, les protestants sont difficiles à rassembler. Parmi eux, les nazis les plus véhéments organisent, le « Mouvement des Allemands de Foi chrétienne » dont le chef est un aumônier militaire, le pasteur Ludwig Müller. Ce groupe qui souhaite établir une Église du Reich, s’oppose à « l’Église confessionnelle » dirigée par le pasteur Niemoeller. En juillet 1933, une « Église du Reich » est officiellement reconnue. Ludwig Müller, fortement recommandé par Hitler, est élu évêque. Cependant, la lutte continue et, en mai 1934, lors du synode de Barmen, les partisans de Niemoller se déclarent Église officielle. Redoublant de brutalité, Müller n’intimide pas les pasteurs protestataires qui refusent de capituler 37. À l’été 1934, ne parvenant pas à intégrer les Églises protestantes, Hitler interdit « jusqu’à nouvel ordre, sans exception toute discussion sur les conflits religieux » 38. L’année suivante, il place un nazi modéré, le docteur Kerll, comme ministre des Affaires de l’Église. Ce dernier parvient à constituer un conseil de l’Église auquel le groupe de Niemoeller accepte de collaborer avant d’avoir une grande partie de ses membres persécutés.

  • 39 SHD/DAT, idem, message n° 870 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangèr (...)
  • 40 SHD/DAT, idem, message n° 291 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangèr (...)
  • 41 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.

9Quelques indices permettent de dire que l’Union protestante chrétienne choisit vraisemblablement de suivre « l’Église confessionnelle ». En effet, le pasteur et théologien Friedrich von Bodelschwing, impliqué dans l’œuvre des légionnaires, est une des personnalités qui siége au synode de Barmen 39. De plus, le soutien de l’institut de Béthel, dont il est le directeur, à l’UPC n’ayant pas failli, bien au contraire, il peut ainsi être conclu une communion de pensée et d’action. De ce fait, les activités de l’Union protestante chrétienne sont suspectes et étroitement surveillées. Plus encore, l’attention de l’État sur cette association paraît évidente car il est créé un office ecclésiastique pour les Affaires étrangères. « Le nouvel organisme aura pour tâche de resserrer les liens entre l’Église évangélique du Reich et les protestants allemands qui séjournent à l’étranger ; il devra veiller à développer les relations entre l’Église allemande et les Églises protestantes établies dans les autres pays ; il sera chargé de contrôler et de coordonner l’activité des nombreuses associations privées qui s’étaient déjà consacrées à une mission de ce genre. » 40 Ainsi, la visite d’un haut fonctionnaire de la police hitlérienne au pasteur Rambaud n’est pas étonnante ! 41 Enfin, si l’UPC n’est pas dissoute, la crise religieuse et les changements politiques entraînent, en revanche, une évolution de l’œuvre des légionnaires.

  • 42 SHD/DAT, 7N²2128, renseignement n° 21/BLA, 20 février 1934.
  • 43 SHD/DAT, 7N²2128 (2), lettre de l’ex-légionnaire Pfanschilling au légionnaire Laberenz, 11 octobre  (...)
  • 44 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.
  • 45 SHD/DAT, 7N²2320 (4), La quinzaine protestante du 1er décembre 1937.
  • 46 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.

10Un mois à peine après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Agent directeur a perdu ses deux principaux collaborateurs au sein de la Légion. Le 2 mars 1932, le légionnaire Pfanschilling est réformé et le 20 février 1933, le sergent von Schroeter part pour l’Indochine. Privé d’indicateurs précieux, les courriers du pasteur Rambaud diminuent considérablement 42. De plus, la correspondance entre les parrains allemands et les légionnaires est rendue plus difficile 43 car les associations protestantes ont été regroupées au sein d’un mouvement de jeunesse unique : les « Hitlerjüngen ». À partir de 1935, la situation de la branche allemande se dégrade encore. La politique du Reich interdit désormais d’évoquer la Légion. Par conséquent, le pasteur Rambaud ne doit « plus s’intéresser à la Légion étrangère et ne plus la mentionner sous aucun prétexte dans ses publications » 44. Dans le même temps, l’activité de l’UPC est rendue impossible « par suite de prescriptions allemandes relatives au régime de passeports et à l’exportation des fonds » 45. Ainsi, le congrès annuel prévu à Marseille en août 1936 est annulé 46. Le pasteur Rambaud doit donc faire face à une situation délicate. D’une part, l’œuvre est affaiblie aussi bien par le manque de collaborateurs légionnaires que par la défection de la branche allemande. D’autre part, il est lui-même neutralisé et ne peut plus intervenir directement.

  • 47 SHD/DAT, 7N²2730 (10), renseignement 11 978e du gouverneur général d’Algérie au ministre de l’Intér (...)
  • 48 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au ministre de la Guerre, 15 décembre 1936.
  • 49 SHD/DAT, 7N²2541 (dossier 8), le SR allemand en France, aux colonies françaises, à la Légion étrang (...)
  • 50 SHD/DAT, 7N²2127 (3), note 206/BLA du 13 juillet 1936.
  • 51 SHD/DAT, 7N²2320 (4), La quinzaine protestante, 1er décembre 1937.

11L’œuvre des légionnaires repose alors davantage sur les pasteurs coloniaux. Arrivé à Saïda le 4 juillet 1933, l’action du pasteur Finotto qui avait précédemment vécu durant dix ans en Tunisie 47 est particulièrement marquante. En effet, il est troublant de constater la parfaite substitution de ce pasteur à l’Agent directeur et au légionnaire Pfanschilling. Finotto utilise les mêmes procédés techniques, formule des demandes identiques et développe les mêmes thèmes, notamment le lien à maintenir avec la famille. N’ayant plus de correspondant au sein de la Légion, ce pasteur tente de pénétrer l’institution. Il demande, sans succès, « l’autorisation de visiter une à deux fois par an les légionnaires de confession protestante dans les salles de lecture ou foyers du légionnaire des garnisons du sud-oranais » 48. Ainsi, comme à Bel-Abbès, l’action du missionnaire de Saïda se fait donc à l’extérieur du quartier. De plus, entreprenant « des séries de conférences en Afrique du Nord et en particulier aux légionnaires » 49, il obtient des adresses et des renseignements qu’il transmet au centre protestant de Béthel où il se rend même 50. Les vicaires du théologien poursuivent l’œuvre du pasteur Rambaud qui connaît grâce à eux un renouveau puisque « les nouvelles apportées d’Allemagne sont favorables à l’avenir de l’œuvre ; la branche allemande manifeste un renouveau d’activité, et un zèle remarquable pour soutenir pécuniairement l’œuvre » 51. Ce changement de coordinateur fait-il évoluer le message délivré aux légionnaires ?

Danger et subversion de l’apostolat

  • 52 SHD/DAT, il s’agit du pasteur Cook-Jalabert et du missionnaire Siebler.
  • 53 SHD/DAT, les mesures prises à l’encontre des légionnaires fréquentant le foyer protestant de Sidi-B (...)
  • 54 SHD/DAT, 7N²2320 (4), message n° 762 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires é (...)
  • 55 SHD/DAT, 7N²2128 (2), communication pour information du bordereau n° 8366/SCR.2/11 du 22 décembre 1 (...)
  • 56 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 231/SIL, 25 avril 1933.

12Depuis le début du XXe siècle, les expulsions de plusieurs missionnaires évangéliques 52 ont engendré une méfiance des chefs militaires 53. En outre, dès que les autorités civiles ont connaissance de l’œuvre des légionnaires, les activités de cette association leur paraissent de nature à constituer une menace potentielle qui nécessite « que le Ministre de la Guerre eût connaissance de cette œuvre allemande » 54. Aussi, est-elle suivie du point de vue national par les postes dépendant du 2e bureau (SCR) 55. En effet, les actions de recensement et de collecte d’informations de L’œuvre représente effectivement une menace pour les légionnaires. « En admettant donc que le pasteur Rambaud ne soit pas de connivence avec la police, ce qui est encore à démontrer, il est à craindre que sa correspondance soit censurée et que les renseignements précieux qu’elle contient soient connus des autorités allemandes. » 56

  • 57 SHD/DAT, 7N²2320 (4), message n° 762 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires é (...)
  • 58 SHD/DAT, 7N²2127 (3), n° 140/SDO du 31 juillet 1930.
  • 59 SHD/DAT, 7N²2320 (4), papier 121, traduction d’une lettre adressée par monsieur Von Lotze à un légi (...)

13La menace qui pèse individuellement sur les légionnaires constitue un risque évident pour l’institution, mais le véritable péril pour la Légion, c’est la « démoralisation collective ». Elle est facilitée par la création d’un réseau confessionnel qui peut être utilisé à d’autres fins. En effet, si la correspondance des protestants français et du pasteur Rambaud n’est pas douteuse, en revanche « les Allemands qui lui prêtent leur concours ne partagent pas la plupart du temps, ses bonnes intentions et sont animés d’un tout autre esprit » 57. Aussi, le légionnaire Jescheniak de la compagnie hors rang du 1er étranger écrit à ses parents un article sur le jubilé de la Légion. Le pasteur Sallet, demeurant en Prusse orientale, transmet au journal de Johannisbourg cette correspondance et propose que la rétribution soit donnée à l’auteur par l’intermédiaire du pasteur Rambaud 58 ! De même, certaines lettres de parrains allemands laissent transparaître un message équivoque comme celui de monsieur von Lotze qui déclare que son parrainage lui donne « un aperçu éloquent de ce qui se passe à la Légion, et ceci est pour nous le meilleur moyen d’avertissement contre toute velléité d’entrer à la Légion, beaucoup mieux que ne le feraient toutes les conférences ou tous les écrits dirigés contre la Légion » 59.

  • 60 SHD/DAT, par la suite, pour éviter les tentatives d’identification de légionnaires, la note n° 2 55 (...)
  • 61 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de W. Gebauer à cinq légionnaires de Saïda, renseignement n° 796/BSLE (...)
  • 62 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du vicaire Milk au légionnaire Tamm, renseignement n° 2474/BSLE, 6 no (...)
  • 63 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de W. Gebauer au légionnaire Markgraf, 27 octobre 1937.
  • 64 SHD/DAT, 7N²2730 (10), bulletin de renseignements sur l’état d’esprit des troupes du Maroc, n° 1 02 (...)
  • 65 SHD/DAT, 7N22127 (3), n° 467/BSLE du 25 février 1939.
  • 66 SHIRER (W.), La montée du nazisme, de la naissance d’Hitler au pacte germano-soviétique de 1939, Pa (...)

14Le contrôle postal permet de suivre l’évolution du message délivré aux légionnaires. À partir de 1933, un changement de ton est perceptible dans les lettres. Ces dernières comportent alors davantage d’avertissements, de recommandations ou des demandes troublantes comme des photos de camps et de colonnes 60. Cependant, la correspondance prend une orientation beaucoup plus subversive avec les pasteurs de Béthel. Certes, les ecclésiastiques cherchent toujours à identifier les individus et à obtenir des renseignements mais, la véritable nouveauté réside dans le fait qu’ils tentent de connaître le passé, les impressions actuelles et les projets des légionnaires. « Nous voudrions avoir plus de détails sur votre vie. Quand êtes vous entré à la Légion ? Combien de temps vous reste-t-il encore à faire ? Êtes-vous en relation avec vos parents et pouvez-vous, à l’expiration de votre contrat, retourner en Allemagne ? » 61 De plus, ils entretiennent les sentiments déprimants selon lesquels, coupé de ses racines, « le souvenir du pays natal est absolument indispensable » 62 ; et qu’ayant déjà fauté une première fois en s’engageant, le légionnaire est incapable de quitter l’institution où il est retenu prisonnier. « Je suis heureux d’apprendre que vous espérez rentrer bientôt chez vous. Je crois pouvoir déduire de votre lettre que vous êtes animé de meilleures intentions pour l’avenir. Mais combien de fois ai-je pu constater que ces intentions, dès qu’on a pu surmonter les premiers obstacles, arrivent à se modifier. Aussi, vous demanderai-je de prier Dieu pour qu’il vous donne la force d’une volonté inébranlable. » 63 Enfin, l’organisation évangélique de Béthel attise l’orgueil germanique par « son action anti-française, plus particulièrement auprès des légionnaires ex-autrichiens, en leur adressant un manifeste du Conseil supérieur des Églises évangéliques de Vienne aux fidèles de l’Église réformée d’Autriche. Ce conseil se félicite du résultat de l’Anschluss » 64. La correspondance des pasteurs de Béthel n’est donc pas neutre. D’ailleurs, ils joignent, à leurs colis et lettres, des journaux dont le Glaube uns Tat qui contient « nombre d’articles ayant pour but d’exalter le patriotisme et l’administration du régime nazi » 65. De fait, « si la résistance de l’aile Niemoeller de l’Eglise n’était pas brisée, elle avait sans doute été obligée de plier. Ainsi que la majorité des pasteurs protestants, ces hommes, comme à peu près tout le monde en Allemagne, se soumettaient devant la terreur nazie » 66.

  • 67 SHD/DAT, 7N²2730 (10), courrier du colonel Azan au général commandant la division d’Oran, n° 334/SD (...)
  • 68 SHD/DAT, 7N²2106 (3), renseignement n° 3 255/2 100, 18 juillet 1942.
  • 69 SHD/DAT, 7N²2730 (10), dans une lettre au légionnaire Fibiger, 4 mars 1937, il pose les mêmes quest (...)
  • 70 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au légionnaire Will, 21 juin 1938.
  • 71 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de Mme Will au légionnaire Will, 10 juillet 1938.
  • 72 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au légionnaire Steenman, renseignement n° 430/BSLE (...)
  • 73 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du vicaire Milk au légionnaire Tamm, renseignement n° 2474/BSLE, 6 no (...)
  • 74 SHD/DAT, 7N²2730 (10), renseignement n° 488/BSLE, 19 mars 1937.
  • 75 SHD/DAT, 7N²2730 (10), commentaire du BSLE à la lettre de M. et Mme Will.
  • 76 SHD/DAT, 7N²2730 (10), note n° 172/DGSN du ministre de l’Intérieur au ministre de la Défense nation (...)

15Les quelques légionnaires qui fréquentent le foyer protestant de Sidi-Bel-Abbès manifestent de plus en plus nettement leurs sentiments anti-français et anti-légionnaires si bien que le chef de corps est amené à prendre des sanctions disciplinaires sévères 67. Éclairé par cet épisode, le pasteur Balfet perçoit les changements d’orientation de la branche allemande et, à partir de 1936, il « cesse ses relations avec ses collègues d’origine étrangère » 68. Il n’en est pas de même pour le pasteur Finotto dont les demandes de renseignements dépassent toujours le cadre confessionnel 69. Mais en plus, il presse clairement les légionnaires de rentrer en Allemagne. « Ne serait-il pas préférable de purger une peine de quelques mois de prison en Allemagne, puis de rester auprès de votre chère mère au lieu de vivre une existence triste et pénible dans un pays étranger ? » 70 Trois semaines plus tard, ce même légionnaire reçoit une lettre de sa mère qui vient « de recevoir ce matin une lettre de monsieur Finotto, ainsi que la tienne, qui y était jointe, et je m’empresse de te répondre sans retard. Ta lettre date de quinze jours (…). Ils ne te laisseront sûrement pas aller en France, donc reviens le plus vite possible en Allemagne. Ici personne ne te connaît et quand la peine que tu as bien méritée sera purgée, tu trouveras aussi du travail ici » 71. Le pasteur Finotto mène d’autres actions probablement encore plus dangereuses pour la Légion. Ainsi, il propose au légionnaire Steenman de venir à Saïda où « nous aurions à causer de choses qu’on ne peut pas écrire dans une lettre » 72. En effet, le pasteur Finotto invite les légionnaires germanophones à son domicile pour, sous couvert de détentes spirituelles, parler du pays natal 73. Or durant ces rassemblements, « les légionnaires (…) sont surpris de voir aux murs de la salle de réunion des cartes routières de l’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Ils sont surpris d’entendre les habitués de ces réunions se répandre en récriminations sur leur vie à la Légion et ils affirment que le pasteur Finotto ne fait rien pour ramener ces découragés au sentiment du devoir » 74. L’activité confessionnelle telle que l’exerce le pasteur Finotto, c’est-à-dire de « repérage, regroupement et regermanisation des légionnaires allemands quand ce n’est pas l’organisation de désertion et la propagande anti-rengagement » 75 est incontestablement dangereuse pour les individus et préjudiciable à l’institution. Aussi, le 8 juillet 1938, le pasteur Finotto est expulsé d’Algérie 76 Ce départ porte atteinte à l’activité des pasteurs de Béthel qui, privés d’agent de terrain, collaborent alors davantage avec les agents consulaires.

16Au terme de cette étude, il apparaît qu’à sa création, l’œuvre des légionnaires n’a pas pour objectif de nuire à la Légion mais l’essor de l’activité des pasteurs constitue finalement un risque potentiel pour les individus comme pour l’institution qui jugule la menace par une surveillance active.

17Néanmoins, avec l’avènement du national-socialisme, la branche allemande révèle ses véritables intentions et utilise le message religieux pour rechercher des renseignements, et œuvrer au retour des ressortissants du Reich en anéantissant l’esprit légionnaire tout en développant l’orgueil germanique.

18Enfin, il est intéressant d’observer que les agissements des pasteurs allemands contre la Légion n’ont pas pris les mêmes proportions sur les théâtres d’opérations où les aumôniers militaires avaient l’autorisation d’exercer leur ministère.

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Notes

1 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, Paris, 1933.

2 Mémento du soldat de la Légion étrangère, imprimé sur les presses du 1er régiment étranger, Sidi-Bel-Abbès, mars 1937, p. 102 et 103.

3 SHD/DAT, 7N²2054, renseignement F/Q-SEA n° 259/K du 3 février 1937.

4 En ce qui concerne l’organisation de l’aumônerie militaire, il convient de se référer à la thèse de doctorat de Xavier Boniface, L’aumônerie militaire française 1914-1962, 1997, tome I, pages 192 à 200.

5 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 1830, mars 1931.

6 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 56/SIL, 20 mars 1931.

7 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

8 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n° 56/SIL, 20 mars 1931.

9 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

10 SHD/DAT, 7N²2320 (4), compte rendu n°965 de la surêté générale du secteur de Höchst, août 1928.

11 SHD/DAT, 7N²2320 (4), expression employée dans la brochure Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, 1933, Paris.

12 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 216/SCR.2/11.

13 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement n°56/SIL du 20 mars 1931.

14 SHD/DAT , 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

15 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, Paris, 1933.

16 SHD/DAT, 7N²2128 (2), papier 369, note remise par le directeur du centre d’entr’aide de Marseille après la visite du pasteur Rambaud le lundi 3 avril 1933.

17 SHD/DAT, 7N²2122 (3), 135Z/SDO du 16 octobre 1928.

18 SHD/DAT, vocabulaire employé par l’UPC pour désigner le secrétaire général de l’association.

19 SHD/DAT, 7N²2320 (4), correspondance du consul de France en Bade à l’ambassadeur de la République française à Berlin, 7 février 1929.

20 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

21 SHD/DAT, 7N²2320 (4), article intitulé « Nos légionnaires », pasteur Rambaud, dans La solidarité sociale, n° 394, 9 février 1929.

22 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, Paris, 1933.

23 SHD/DAT, 7N²2320 (4), renseignement 1997/SCR-2/1, 24 mars 1933.

24 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, Paris, 1933.

25 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

26 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1683/BLA, 5 décembre 1932.

27 SHD/DAT, 7N²2320 (4), note du BLA faisant référence au message 168/Z du 5 décembre 1932.

28 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Pour nos légionnaires protestants, pasteur Jules Rambaud et ex-légionnaire Pfanschilling, Paris, 1933.

29 SHD/DAT, 7N²2128 (2), papier 369, note remise par le directeur d’un centre d’entr’aide de Marseille après la visite du pasteur Rambaud le lundi 3 avril 1933.

30 SHD/DAT, 7N²2128 (2), Trente-septième lettre aux amis, 1er trimestre 1931.

31 SHD/DAT, 7N²2320 (4), Quarantième lettre aux amis, 1er trimestre 1932.

32 SHD/DAT ; 7N²2320 (4), lettre du coporal-chef Collenburg à monsieur Wolf, 11 avril 1931.

33 SHD/DAT, 7N²2320 (4), expression employée par le légionnaire Ernst Pfanschilling, Pour nos légionnaires protestants, Paris, 1933.

34 Hitler (A), Mon combat, Paris, Nouvelles éditions latines, 1934, p. 560.

35 Hitler (A), Ma doctrine, Paris, Arthème Fayard, 1938, p. 224.

36 SHD/DAT, idem, page 226.

37 SHD/DAT, Documents diplomatiques français, 1932-1935, tome VII, 27 juillet au 31 octobre 1934, document 487, télégramme de l’ambassadeur de France à Berlin à monsieur le ministre des Affaires étrangères, 17 octobre 1934.

38 SHD/DAT, MAE, correspondance politique et commerciale, 1914-1940, dossier Z 701, message n° 1017 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangères, 11 juillet 1934.

39 SHD/DAT, idem, message n° 870 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangères, 7 juin 1934.

40 SHD/DAT, idem, message n° 291 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangères, 1er mars 1934.

41 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.

42 SHD/DAT, 7N²2128, renseignement n° 21/BLA, 20 février 1934.

43 SHD/DAT, 7N²2128 (2), lettre de l’ex-légionnaire Pfanschilling au légionnaire Laberenz, 11 octobre 1933.

44 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.

45 SHD/DAT, 7N²2320 (4), La quinzaine protestante du 1er décembre 1937.

46 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 1050/SIL, 19 octobre 1936.

47 SHD/DAT, 7N²2730 (10), renseignement 11 978e du gouverneur général d’Algérie au ministre de l’Intérieur, 2 juillet 1937.

48 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au ministre de la Guerre, 15 décembre 1936.

49 SHD/DAT, 7N²2541 (dossier 8), le SR allemand en France, aux colonies françaises, à la Légion étrangère, à l’étranger, tome III, 1938, chapitre VI, annexe V.

50 SHD/DAT, 7N²2127 (3), note 206/BLA du 13 juillet 1936.

51 SHD/DAT, 7N²2320 (4), La quinzaine protestante, 1er décembre 1937.

52 SHD/DAT, il s’agit du pasteur Cook-Jalabert et du missionnaire Siebler.

53 SHD/DAT, les mesures prises à l’encontre des légionnaires fréquentant le foyer protestant de Sidi-Bel-Abbès en sont des manifestations.

54 SHD/DAT, 7N²2320 (4), message n° 762 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangères, 19 juillet 1928.

55 SHD/DAT, 7N²2128 (2), communication pour information du bordereau n° 8366/SCR.2/11 du 22 décembre 1932 .

56 SHD/DAT, 7N²2128 (2), renseignement 231/SIL, 25 avril 1933.

57 SHD/DAT, 7N²2320 (4), message n° 762 de l’ambassadeur de France à Berlin au ministre des Affaires étrangères, 19 juillet 1928.

58 SHD/DAT, 7N²2127 (3), n° 140/SDO du 31 juillet 1930.

59 SHD/DAT, 7N²2320 (4), papier 121, traduction d’une lettre adressée par monsieur Von Lotze à un légionnaire, 8 mars 1930.

60 SHD/DAT, par la suite, pour éviter les tentatives d’identification de légionnaires, la note n° 2 555.9/EMA du 8 août 1936 interdit de prendre des photos de groupes ou d’unités constituées (SHD/DAT, 7N²2054).

61 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de W. Gebauer à cinq légionnaires de Saïda, renseignement n° 796/BSLE, 3 mai 1937.

62 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du vicaire Milk au légionnaire Tamm, renseignement n° 2474/BSLE, 6 novembre 1937.

63 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de W. Gebauer au légionnaire Markgraf, 27 octobre 1937.

64 SHD/DAT, 7N²2730 (10), bulletin de renseignements sur l’état d’esprit des troupes du Maroc, n° 1 029/2.C, 26 août 1938.

65 SHD/DAT, 7N22127 (3), n° 467/BSLE du 25 février 1939.

66 SHIRER (W.), La montée du nazisme, de la naissance d’Hitler au pacte germano-soviétique de 1939, Paris, 1963, l’Encyclopédie contemporaine, p. 251.

67 SHD/DAT, 7N²2730 (10), courrier du colonel Azan au général commandant la division d’Oran, n° 334/SDR, 27 avril 1936.

68 SHD/DAT, 7N²2106 (3), renseignement n° 3 255/2 100, 18 juillet 1942.

69 SHD/DAT, 7N²2730 (10), dans une lettre au légionnaire Fibiger, 4 mars 1937, il pose les mêmes questions que les pasteurs de Béthel : « Depuis quand êtes-vous à Bel-Abbès ou plutôt à la Légion (…) ? »

70 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au légionnaire Will, 21 juin 1938.

71 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre de Mme Will au légionnaire Will, 10 juillet 1938.

72 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du pasteur Finotto au légionnaire Steenman, renseignement n° 430/BSLE, 12 mars 1937.

73 SHD/DAT, 7N²2730 (10), lettre du vicaire Milk au légionnaire Tamm, renseignement n° 2474/BSLE, 6 novembre 1937.

74 SHD/DAT, 7N²2730 (10), renseignement n° 488/BSLE, 19 mars 1937.

75 SHD/DAT, 7N²2730 (10), commentaire du BSLE à la lettre de M. et Mme Will.

76 SHD/DAT, 7N²2730 (10), note n° 172/DGSN du ministre de l’Intérieur au ministre de la Défense nationale et de la Guerre, 8 juillet 1938.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alexis Neviaski, « L’action des pasteurs germanophones à la Légion étrangère (1926-1938) », Revue historique des armées, 245 | 2006, 95-103.

Référence électronique

Alexis Neviaski, « L’action des pasteurs germanophones à la Légion étrangère (1926-1938) », Revue historique des armées [En ligne], 245 | 2006, mis en ligne le 05 décembre 2008, consulté le 27 septembre 2016. URL : http://rha.revues.org/5602

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Auteur

Alexis Neviaski

Officier d’infanterie, il a servi durant neuf ans la Légion étrangère où il a commandé une compagnie. Il a rejoint la division études du Service historique de l’armée de Terre en 2003. Ayant effectué sous la direction du professeur Jacques Frémeaux, une maîtrise sur « les trains blindés du 2e étranger au Sud-Annam de 1948 à 1954 » (article RHA no 234-2004), puis un diplôme d’études approfondies, il a entrepris, toujours sous la direction du professeur Frémeaux, une thèse sur « la Légion étrangère face à l’Allemagne, d’une guerre à l’autre, 1919-1939 ».


Evolution du soutien santée de la légion étrangère parachutiste de 1948 à nos jours

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L’évolution du corps de la Légion Etrangère depuis le début du conflit en cours

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Le Légionnaire FELIPE convoyeur d'or.

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Il est d’inutiles discours et bien évidemment d’inutiles querelles…

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Voir même dans des propos acides d’anciens légionnaires… la négation de leur carrière en occultant l’Amour du chef et l’obéissance

Il est sûr, que le Légionnaire est celui qui a porté le Képi Blanc…

« Or, écoutez ceci : "Déserteurs ! Mercenaires ! 
Ramassis d’Étrangers sans honneur et sans foi !
C'est de vous qu'il s'agit, de vous, Légionnaires !
Ayez-en le cœur net, et demandez pourquoi ? »

« N'ayant à vous ni nom, ni foyer, ni Patrie
Rien où mettre l'orgueil de votre sang versé,
Humble renoncement, pure chevalerie,
C'était dans votre chef que vous l'aviez placé. »

Il est tout aussi sûr qu’à l’exception de nos camarades T.E., les officiers sont issus du régime général…

Le décret de création de notre Légion étrangère, précisait bien, des Étrangers commandés par des Officiers Français.

Ils n'ont pas besoin d'être tant défendus…

Ils sont Officiers de Légion, avec ce que cela comporte, de choix, d’engagement, d’abnégation, de sacrifice…

Ils ne sont pas Légionnaires… ils sont officiers de Légion.

« On fait des songes fous, parfois, quand on chemine,
Et je me surprenais en moi-même à penser,
Devant ce style à part et cette grand mine
Par où nous pourrions bien ne pas pouvoir passer ? »

« Compagnons, j'ai voulu vous parler de ces choses,
Et dire en quatre mots pourquoi je vous aimais :
Lorsque l'oubli se creuse au long des tombes closes,
Je veillerai du moins et n'oublierai jamais. »

Le premier Légionnaire de France, le général Rollet, n’a jamais porté le Képi Blanc…

Mais alors… il était officier de Légion.

Le lieutenant-colonel Amilakvari n’a jamais porté le Képi Blanc…

Il était officier de Légion.

Pour nos concitoyens, la Légion est un tout, « les hommes qui la servent » sont des Légionnaires. Les subtilités leurs sont confuses voir opaques et, leur expliquer la différence est souvent un exercice de style peu convaincant car ils ne font pas ou peu de différence entre « le Légionnaire et l’Officier. »

Ce qui est affligent, c’est que ces discours et querelles sporadiques viennent de nos anciens pourtant membres d’Amicales, qui se sentent peut être spoliés de cet héritage qu’ils ont reçu, mais à l’heure où nous sommes Tous « des Anciens ayant servi notre Légion étrangère, » que d’inutiles discours et bien évidemment d’inutiles querelles….

LF.


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