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Légionnaire toujours...

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2015


Les premières années de Diego Suarez : 1899-1900 : Mise en place du « Point d’appui de la Flotte »

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31 décembre 2015

La rade de Diego Suarez

L’installation à Diego Suarez du « Point d’Appui de l’Océan Indien » et l’arrivée du colonel Joffre chargé des énormes travaux nécessaires à cette installation va transformer du tout au tout la petite ville d’Antsirane qui, en moins de cinq ans va prendre à peu de choses près l’allure générale que nous lui connaissons encore aujourd’hui

La nomination du colonel Joffre

Le 5 janvier 1900 à 6h55 du soir un câblogramme est envoyé au Gouverneur général de Madagascar pour l’informer que le colonel Joffre est envoyé à Diego Suarez. Joffre, colonel du génie du 5ème régiment de Versailles vient d’être mis à la disposition du Ministre des colonies pour diriger les travaux de mise en place du Point d’Appui. C’est le Général Gallieni qui avait proposé la nomination du colonel Joffre comme commandant du Point d’Appui de Diego Suarez. Joffre, ancien professeur à l’Ecole de Fontainebleau, avait servi en Extrême-Orient, au Sénégal où il avait entamé l’installation du chemin de fer et au Soudan où il avait dirigé la défense de Tombouctou.
Cependant, l’inorganisation qui semble régner au plus haut niveau va retarder son départ. Le Figaro du 26 janvier nous informe que son départ – qui devait avoir lieu le 25 – a été différé parce que « les diverses mesures que comporte la mise en défense de Diego Suarez ne sont pas complètement arrêtées ». Le 1er février Le Figaro précise que le colonel Joffre, dont le départ avait été retardé en raison d’un problème d’effectifs « s’embarquera par le prochain paquebot partant de Marseille pour Diego Suarez » et que « le colonel, qui réunit la compétence d’un ingénieur militaire, l’autorité d’un commandant de troupes et l’expérience d’un officier colonial » est l’homme idéal pour ce poste.
Un poste que l’on ne se dispute pas !

Le manque d’enthousiasme des militaires
Sinai, paquebot poste des messageries maritimes

En effet, les souvenirs de la terrible campagne militaire de 1895 et de toutes les morts dues au paludisme font hésiter les militaires qui renâclent devant leur affectation à Madagascar. Une séance houleuse à l’Assemblée Nationale se déroule d’ailleurs à ce sujet le 21 février. Le débat porte sur « la nécessité d’augmenter de 6 000 hommes nos effectifs à Madagascar et à Diego Suarez » mais ce problème technique devient un problème politique : l’opposition s’élève contre le fait que l’on envoie à Diego Suarez des soldats insuffisamment aguerris (des « engagés ») et demande que l’on envoie des « rengagés », c’est-à-dire des soldats ayant déjà été sous les drapeaux. D’ailleurs, le représentant de l’opposition estime que l’on aurait dû envoyer des soudanais (considérés comme plus solides) plutôt que la légion ou l’infanterie de marine. Et un député va jusqu’à dire que « les jeunes gens de moins de vingt-quatre ans qu’on envoie à Diego Suarez sont envoyés à la mort » !
En réalité, ce sera surtout la Légion qui partira pour Diego Suarez, sans enthousiasme… En effet, des statistiques, établies par le journal Le Petit Parisien évoquent les nombreuses désertions qui se produisent, notamment au passage du canal de Suez : « C’est le canal de Suez que choisissent de préférence les soldats comme lieu d’évasion. Ainsi, au mois d’avril dernier 51 légionnaires embarqués à Oran à destination de Diego Suarez sur l’ Uruguay, désertèrent ensemble pendant la traversée du canal. Il en est de même à chaque transport. Au cours de la traversée du canal, le pont étant toujours encombré, la surveillance est plus difficile ; aussi les déserteurs en profitent pour se jeter à l’eau et gagner à la nage Port-Saïd ». Et le journal ajoute que l’on songe à faire suivre les transports par un canot à vapeur pendant la durée de la traversée du canal pour repêcher les déserteurs ! Il faut dire, à la décharge des légionnaires, que tout avait été fait pour leur faire détester leur nouvelle affectation comme on peut le lire dans Le Progrès de Bel-Abbès du 22 août 1900 : « Le bataillon du 1er Étranger qui, depuis le mois de décembre dernier devait être dirigé sur Diego Suarez est enfin arrivé à destination. Cela ne fut pas sans peine car si jamais un bataillon fut berné, ce fut bien celui-là » et le journal d’Algérie énumère les désagréments qu’ont eu à subir les légionnaires, le premier étant l’incertitude sur leur destination finale et les retards de leur mise en route. De plus, à leur arrivée les baraquements qui leur étaient destinés n’étaient pas prêts et, souvent, les matériaux destinés à les construire n’étaient pas débarqués. Il leur fallut donc se transformer en ouvriers dans des conditions difficiles d’après le journal : « Aussitôt arrivés, les légionnaires durent se transformer :
1° en conducteurs de plate-formes Decauville servant au transport des matériaux,
2° en auxiliaires indispensables au bon fonctionnement de ces voitures,
3° en hommes de peine de toutes catégories,
4° en charpentiers, charrons, mécaniciens, ajusteurs, dessinateurs, secrétaires, etc. »
Les horaires de travail sont également harassants : Le travail commençait à 5h et demi du matin et se terminait vers 9h et demi ou 10h ; le soir, de 2h et demi à 5h et demi ou 6 heures. Bon nombre d’hommes étaient assujettis à travailler dans l’eau jusqu’aux aisselles pendant toute la durée du travail. L’Histoire a montré que les légionnaires effrayés par Diego Suarez ne tarderont pas à changer d’avis !

Des problèmes de logistique…

Mais qu’est- ce que 51 déserteurs à côté des milliers de militaires qui vont, en quelques mois débarquer à Diego Suarez ! En effet des dizaines de bateaux vont amener à Diego Suarez, en rotation serrées, des légionnaires, des troupes d’infanterie, des disciplinaires etc. Et énormément de matériel. Qu’on en juge, d’après les journaux de l’époque : le 6 février le Figaro annonce un envoi de canons : « L’école d’artillerie de Valence vient d’expédier à Marseille un premier envoi de canons destinés à Madagascar et particulièrement à Diego Suarez. Ce sont 6 pièces de 80mm, modèle 1878, avec leurs affûts, leurs fourgons de munitions ; leurs charrettes fourragères et leurs chariots de parc ». Ces canons doivent partir, le 10 février par l’Alexandre II avec leurs projectiles : « des obus ordinaires, à forme cylindro-ogivales et des obus à mitrailles, modèle 1880. » Le numéro du 6 février annonce également, le départ, en fin de mois, du steamer Ville-de-Belfort, chargé de 1 000 tonnes de matériel du génie « destiné à la construction de baraquements pour le camp retranché de Diego Suarez ». Le mardi 27 février, c’est le départ de L’Adour qui est annoncé pour le vendredi suivant avec 1 500 tonnes de matériel et de provisions. Le Journal Officiel de Madagascar indique, le 17 mars : « Une batterie d’artillerie est partie de Nîmes à destination de Diego Suarez. A Marseille, trois paquebots ont été affrétés pour transporter en avril à Diego Suarez 2 000 hommes de la Légion étrangère ainsi que du matériel. »
Pour débarquer tout le matériel qui afflue sur les bateaux qui encombrent le port non encore aménagé, et pour construire les baraquements nécessaires pour loger les soldats la main d’œuvre militaire ne suffit pas et la main d’œuvre locale est trop peu nombreuse. Aussi, va-t-on faire appel à des « coolies » chinois qui débarqueront en juin : « le vapeur Sinaï venant de Haïphong a débarqué à Diego Suarez 540 coolies chinois. Ils seront employés à la construction de la route de 15 km qui reliera Antsirane à la montagne d’Ambre, où doivent être construites les nouvelles casernes.» (Le Petit Parisien du 16 juin 1900)
Il faut imaginer la baie de Diego Suarez, sans installation portuaire, avec des dizaines de bateaux (73 pour le 1er trimestre 1900 !), des milliers de soldats parcourant les deux rues que compte la ville, des dockers, des coolies etc. Et tout ceci dans le plus grand désordre…
Mais, bientôt, Diego Suarez devenant Territoire militaire, et sous l’impulsion de Joffre, le nouveau Point d’Appui va se doter d’une solide organisation.

Diego Suarez, Territoire militaire
Vue sur le quartier militaire Camp d'Ambre
Vue sur le quartier militaire Camp d'Ambre
Dès le mois de mars 1900, une série d’arrêtés va fixer l’organisation du Territoire. Le Journal Officiel de Madagascar publie un arrêté en ce sens, en date du 13 mars :
« Vu les instructions ministérielles des 2 et 3 février 1900 […]
Arrête :
Article 1er : La province et la commune de Diego Suarez sont constitués en Territoire militaire.
Article II : M. le colonel Joffre, commandant supérieur de la défense de Diego Suarez et désigné par M. le Ministre des Colonies pour prendre le commandement du Territoire, relèvera directement à ce titre, du Gouverneur Général.»
Par cet arrêté, le colonel Joffre devient vraiment le chef suprême puisque tout le personnel civil lui sera subordonné : « Il aura sous son autorité tout le personnel civil employé à l’administration de l’ancienne province de Diego Suarez et de la commune, qui conservera son autonomie municipale ». Les articles suivants donnent à Joffre la haute main sur tous les services administratifs et les services de santé et placent le Maire sous son commandement. Ces prérogatives ne cesseront d’être renforcées. L’arrêté du 12 juillet 1900 va placer « les divers services de Diego Suarez sous les ordres du colonel commandant supérieur de la défense » à qui le Gouverneur Général délègue ses pouvoirs pour « l’approbation des projets de travaux, des marchés, demandes et cessions ». Ces travaux étant exécutés par le chef du génie qui « dirigera la construction et l’entretien des fortifications, du casernement et des établissements militaires à l’exception des établissements du service de l’artillerie ».
De nouvelles décisions, échelonnées sur l’année 1900, nommeront d’autres responsables militaires. Les travaux publics seront placés sous le commandement du Chef d’escadron d’artillerie de marine Fourcade – les travaux communaux étant exécutés par le service de la voierie urbaine – (Décision du 12 juillet). Le port sera aussi sous l’autorité militaire (Décision 1266) du 10 juillet 1900. « Considérant que les transports par eau exécutés à Diego Suarez par les divers services doivent être subordonnés aux intérêts de la défense […] - Le matériel naval destiné à pourvoir, à Diego Suarez, aux divers services publics et dépendant actuellement, soit des services administratifs, soit du service local, soit de la direction d’artillerie, est placé sous l’autorité directe du colonel commandant le territoire de Diego Suarez, qui l’utilise au mieux des différents services à assurer en rade de Diego Suarez. »
On est loin de l’époque où le civil Froger dirigeait la province d’une main de fer !
A suivre...
■ Suzanne Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1892-1893 : une ville qui grandit... 2ème partie

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22 juillet 2015

La vile basse et le quartier militaire en 1893

Alors que les tensions se multiplient entre les français de Diego Suarez et les merina du fort d’Ambohimarina, la population et les activités de Diégo ne cessent de croître et les voyageurs s’étonnent de la transformation du petit village de 1885 en une ville de plusieurs milliers d’habitants

Une population en forte augmentation dans tout le Territoire

En 1892, dans la Revue de la Société de Géographie de Marseille, le voyageur Marius Chabaud s’étonne de cette croissance rapide : « En 1885, Diego Suarez ne renfermait qu’une soixantaine de porteurs et de pêcheurs sakalaves ; depuis notre prise de possession, une population assez nombreuse est venue se grouper sous notre pavillon et, actuellement, il y a environ 10 000 habitants sur notre territoire dont 500 européens, 1 000 hommes de garnison, 1 500 créoles de La Réunion et de Maurice ; le reste est composé de Malgaches, Anjouanais, Indiens de Bombay, Malabars, Sakalaves, Grecs de Port-Saïd, etc. ».

Place de la Douane dans la ville basse
Place de la Douane dans la ville basse

Augmentation de la population dans le territoire français mais aussi dans la zone contrôlée par le Gouverneur d’Ambohimarina : « Le poste Hova d’Ambohimarine (sic), à proximité de notre territoire, a profité de cette prospérité; sa population a passé de 400 habitants en 1885 à 5 000 en 1891 ».
Le savant De Kergovatz, qui débarque à Antsirane en juin 1892, donne des chiffres à peu près semblables (et aussi peu attestés puisqu’aucun recensement n’a été fait) : « de la ville actuelle, il n’existait rien il y a sept ans, rien qu’une dizaine de huttes sur le rivage où vivaient une quarantaine de Malgaches, pêcheurs et pasteurs semi-nomades avec leur famille. Aujourd’hui Antsirane compte plus de 5 000 âmes, sans la garnison qui est d’un millier d’hommes; l’ensemble de la colonie est peuplé de près de 15 000 habitants, et tout y donne l’impression d’un pays en pleine voie de croissance et de prospérité »

Où résident ces 15 000 habitants?

Surtout à Antsirane, comme nous venons de le voir ; à Cap Diégo aussi, où se trouve une partie de la garnison. Beaucoup d’agriculteurs, malgaches ou réunionnais sont groupés dans la plaine d’Anamakia autour de la grande usine de la Graineterie française ; les autres s’échelonnent depuis la plaine de la Betaïtra jusqu’à la montagne d’Ambre.

Une ville en train de se construire

Le chiffre des habitations varie énormément d’un observateur à l’autre, ce qui peut se comprendre compte-tenu de l’aspect hétéroclite des habitations dont beaucoup ne sont que de simples huttes de paille. Chabaud, en 1892 parle de 390 maisons et 452 cases malgaches pour Antsirane ; de 36 maisons et 57 cases pour Cap Diégo; enfin, d’après lui, Anamakia renferme 12 maisons et 600 cases. En ce qui concerne Antsirane, le chef-lieu du Territoire, la ville, enserrée dans 4 hectares marécageux au bord de la baie de la Nièvre, commence à s’étendre sur le plateau où est déjà installé le quartier militaire. « La ville est divisée en trois parties bien distinctes: la ville basse ou cirque d’Antsirane, le plateau et le quartier militaire » (De Kergovatz). Si la ville basse regroupe encore la quasi-totalité des commerçants : « Les commerçants français, indiens, grecs, italiens, se sont installés côte à côte le long des trois ou quatre rues qui aboutissent au quai et à la place de la Poste », le plateau, où il était interdit autrefois aux civils de construire, est en train de se transformer : « C’est un véritable étonnement de voir s’étendre sur ce plateau presqu’à perte de vue toute une autre ville, aux larges rues, se croisant à angles droits, où déjà alternent avec les cases primitives de belles maisons en pierre ou en bois ayant leurs vérandas supportées par d’élégantes colonnes ». Et il ajoute: « Partout des maisons en construction; j’en ai compté plus de vingt le long d’une seule avenue ».

La rade en 1893
La rade en 1893

Du côté d l’Administration, on commence aussi à s’installer. Les militaires sont à peu près bien logés, sur le plateau, avec les « cases Maillard » préfabriquées, importées de France. En 1892, on peut lire, sous la plume du délégué de Diego Suarez, Henri Mager : « Le développement des casernes de la colonie est considérable ; sur le plateau d’Antsirane ont été construits les quartiers de l’artillerie et les quartiers de l’infanterie, avec, en avant, plus au sud, les casernes des tirailleurs ; au Cap Diégo sont les disciplinaires, les bâtiments de l’hôpital militaire et le cimetière militaire. L’ensemble de ces constructions a coûté plus de 5 millions de francs [plus de 16 millions d’euros NDLA] et il s’y trouve réuni plus d’un million de matériel ».
Les civil sont moins bien traités : le journal de Tamatave Le Madagascar, dans son numéro du 11 mars 1893, annonce que « On va incessamment entreprendre la construction de plusieurs édifices, notamment d’une Direction de l’Intérieur ». Il s’agit sans doute d’un bâtiment en dur (la Résidence du gouverneur) puisque la Direction de l’Intérieur existe déjà : il s’agit d’un bâtiment en bois qui n’aura pas une longue durée d’existence puisqu’il sera détruit par le cyclone de 1894 ! Le village malgache, lui, est installé à la place Kabary. De Kergovatz en donne une description : « Chaque case est entourée d’une palissade qui l’isole des cases voisines. Cette disposition a été exigée par un arrêté de police en vue d’empêcher la propagation des incendies ». C’est dans une de ces cases que résidera Kergovatz, puisqu’il n’y a pas encore d’hôtel à Antsirane. Il la décrit comme « une maisonnette de roseaux, à travers lesquels je passe facilement le bras » mais qui est fermée par une porte de « deux pouces d’épaisseur »!

Des activités réduites
Dans cette ville en développement, les activités sont essentiellement consacrées au commerce

Le commerce

Le commerce extérieur d’abord, avec le mouvement du port, assez actif. Marius Chabaud nous en donne une idée : « Diego Suarez est en relation avec la France par le paquebot mensuel qui dessert Maurice, La Réunion, Tamatave, Sainte-Marie, Nossi-Be et Mayotte. Le mouvement du port comporte une centaine de navires à l’entrée et autant à la sortie ». Mais l’activité du port est freinée par la difficulté à entrer dans la rade pendant la saison des alizés et par le manque de débarcadère. Il manque aussi un phare, puisqu’aucun n’existe encore. L’accès de la baie est donc interdit après le coucher du soleil. Aussi, comme le raconte Chabaud, les bateaux à vapeur qui se présentent tardivement sont « obligés de louvoyer toute la nuit ». Quant aux voiliers, ils sont parfois bloqués plusieurs semaines dans la baie car il n’y a pas de service de remorquage qui leur permettrait de sortir malgré les vents et les courants contraires.
Mais le mouvement du port se résume surtout au service des voyageurs et aux importations qui, d’après les bureaux de l’Intérieur, représentent environ 1 million par trimestre [3 270 000 euros NDLA]contre 200 000 ou 300 000 francs à l’exportation. Ces importations consistent en fers et métaux, tissus, riz et alcools. Cependant, depuis la création des usines de la Graineterie française à Anamakia, les exportations (de conserves de bœuf) ont énormément augmenté.
En ce qui concerne le commerce local, si les commerçants sont nombreux, ils vendent pour la plupart... de l’alcool. Tous les observateurs déplorent « le nombre étonnant de débits de boissons alcooliques qui pullulent dans toute la ville » et Kergovatz ajoute que « Les vins, bières, cognacs, liqueurs, rhums, entrent pour plus d’un tiers dans le total des importations, et plus de la moitié des commerçants d’Antsirane tiennent des cafés ou des débits ».

L’industrie

Elle est à peu près uniquement représentée par la grosse usine de conserves de bœuf qui a été créée à Anamakia et qui emploie, plus ou moins directement 12.000 ouvriers. Quant aux Salines, créées l’année précédente, elles n’ont pas commencé à fonctionner.

L’agriculture
Le Camp malgache Place Kabary
Le Camp malgache Place Kabary
Le ravitaillement de Diego Suarez pose problème. Aussi, le Gouverneur Froger fait-il tout son possible pour faire venir des cultivateurs, essentiellement de La Réunion. En 1893, H. Mager, délégué de Diego Suarez au Conseil supérieur des colonies, envoie la note suivante : « La Chambre a voté un crédit de 50 000 francs [163 500 euros NDLA] destiné à favoriser l’émigration vers notre jeune colonie de Diego Suarez. Un égal crédit se trouve inscrit au budget de 1894. Seuls les cultivateurs peuvent obtenir une part de ces libéralités ». Les candidats à l’émigration doivent adresser aux autorité un certificat de culture et, s’ils sont agréés, l’administration leur accorde, à leur arrivée à Diego Suarez « une concession de terre à titre gratuit, des outils, des semences et des vivres pendant quelques mois si c’est nécessaire ; il a même été question de leur donner une case et une vache laitière ». D’après le journal Le Madagascar du 15 décembre 1892 « de nombreux colons sont venus de France, et de La Réunion surtout, pour fonder des exploitations agricoles. Le sol n’est pas ingrat, il produit de tout, moyennant un faible travail. Maïs, riz, tabac, café, fruits et légumes de toutes sortes et de tous les climats. La vigne et le fraisier commencent à s’y multiplier, la pomme de terre donne un rendement presque égal à celui de France...». Tableau idyllique qui ne correspond pas vraiment à la réalité, de sorte que beaucoup de colons, déçus, repartiront plus pauvres qu’ils n’étaient venus. Mais, d’après Le Madagascar, la faute n’en est pas aux hommes ni à Dame Nature mais au...manque de routes. En effet, Antsirane est une île : passé l’octroi, il n’y a plus de route. Aussi, si l’on en croit le journal de Tamatave, « lorsque les produits de l’agriculture arrivent à Antsirane, grevés de frais énormes, souvent avariés, le bénéfice du colon se trouve fort réduit ».
De fait, le crédit de 100 000 francs, voté par un amendement du budget des colonies et obtenu par le député de La Réunion François de Mahy (qui, en 1892, a rendu visite aux 300 créoles réunionnais d’Antongombato qui travaillent pour la Graineterie française) est destiné aux routes. En effet, le manque de routes fait partie des problèmes d’infrastructures qui se posent en 1892-93 aux autorités de Diego Suarez, problèmes qui mettront des années à trouver une solution... quand ils trouveront une solution !
(A suivre)
■ Suzanne Reutt

Les premières années de Diego Suarez - 1892-1893 : dans le jeu des grandes puissances... 1ère partie

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Mercredi, 08 Juillet 2015

Entre la fin de 1891 et 1893 les tensions vont se multiplier, à Diego Suarez, entre les français et les malgaches de la forteresse d’Ambohimarina mais aussi, plus largement, entre la France et l’Angleterre engagées dans une rivalité militaire et commerciale dans laquelle Diego Suarez jouera un rôle important

Les fameuses «echelles» d’Ambohimarina - Gravure parue dans l’Illustration en août 1890
Tensions franco-merina : « l’affaire des échelles»

Sur le plan intérieur, l’intransigeance du gouverneur Froger et le remplacement du vieux gouverneur de la place forte d’Ambohimarina par le gouverneur Ratovelo, moins conciliant que son prédécesseur, allait amener un incident qui fit grand bruit à Madagascar et en France. Ce que l’on a appelé «l’affaire des échelles» fit la «une» des journaux français. Voyons le récit qu’en donne le Gil Blas :
« On sait que la fête du Bain de la Reine est en quelque sorte la fête nationale des hovas et qu’il est d’usage, maintenant, que les fonctionnaires français de Madagascar assistent aux cérémonies auxquelles elle donne lieu.

En conséquence, le 16 novembre dernier, M. Froger reçut une invitation du gouverneur hova du fort d’Ambohimarina, point situé à 28 km d’Antsirane, le chef-lieu de nos établissements de Diego Suarez. Il fut répondu que les autorités françaises se rendraient à Ambohimarina mais qu’au lieu de passer par la route habituelle, qui est très pénible à un endroit escarpé, où une échelle est nécessaire, elles prendraient une autre route, beaucoup plus praticable, et qu’avait découverte quelque temps auparavant un de nos agents, M. Ribe, commissaire de police à Antsirane.
Mais le gouverneur hova, Ratovelo, pour empêcher les français d’utiliser les voies de communication connues des indigènes, avait fait mettre un factionnaire sur cette route, au pied d’un écriteau portant l’inscription "Tsy azo aleha" (défense de passer). Il objecta alors à M. Froger que cette voie était prohibée par la reine ; que les autorités françaises devaient, pour venir à Ambohimarina, prendre le chemin ordinaire. D’ailleurs, ajoutait-il, la nouvelle route était devenue mauvaise à la suite des pluies.
Le 18 novembre, M. Ribe fit une nouvelle reconnaissance du chemin, qu’il trouva intact, par ce motif que la pluie n’avait existé que dans l’imagination inventive de Ratovelo.
Aussi, le 20 novembre, au matin, le gouverneur, madame Froger, le commissaire de police et cinq gendarmes se mettaient en route. A quelque distance du fort, la route était coupée par un large fossé. On avertit Ratovelo : le chef hova répondit qu’il ignorait ce détail et que les autorités françaises pouvaient venir au fort par un autre chemin- un vrai chemin de chèvres.
Dans ces conditions, les fonctionnaires français n’avaient qu’à se retirer et le soir même, ils étaient de retour à Antsirane.»

L’affaire fit grand bruit, aussi bien à Diego Suarez qu’à Tananarive ou à Paris. Froger, qui avait porté plainte auprès du Résident Général, parlant d’une « insulte à la France » fut rarement soutenu. Bompard lui rétorqua que le Gouverneur d’Ambohimarina n’avait pas eu l’intention « d’outrager la France en la personne du Gouverneur de Diego Suarez » et Froger fut blâmé par le Conseil des ministres qui lui reprocha de « ne pas s’être maintenu dans le rôle que ses instructions lui traçaient nettement ».
Mais cette affaire des échelles eut une autre conséquence: elle attisa les tensions entre civils et militaires de Diego Suarez.

Froger contre Puel

Froger voulait sa revanche ; il l’eut d’une certaine façon : quatre jours après l’incident, Ratovelo se rendit à Antsirane pour faire des excuses au Gouverneur. Froger, sans en aviser leur supérieur, convia à l’entrevue les officiers qui l’avaient accompagné à Ambohimarina. Le commandant supérieur des troupes, Puel, furieux de cet abus d’autorité, mit aux arrêts les deux officiers. Froger afficha alors, sur la « grande place d’Antsirane»  un communiqué dont le journaliste de Gil Blas dit qu’il « n’ose pas le reproduire tant il est extravagant » dans lequel il critiquait le commandant, lui ordonnait de partir par le prochain paquebot et le mettait aux arrêts de rigueur. L’affaire provoqua une levée de boucliers, jusqu’à l’Assemblée Nationale, et beaucoup demandèrent alors la révocation de Froger qui avait outrepassé ses fonctions dans cette affaire. Le Journal des débats posa même à nouveau la question du partage des pouvoirs entre civils et militaires dans un territoire que l’on considérait alors surtout au niveau de son importance militaire et qui était « sans avenir colonisateur »!

La tension monte...

Alors que la presse française dans son ensemble fait ses choux gras de l’affrontement entre Froger et le commandant Puel, prenant parti soit pour l’un soit pour l’autre, mais jugeant dans l’ensemble que Froger a outrepassé ses droits, le gouverneur d’Ambohimarina, de son côté, devient moins conciliant avec son homologue de Diego Suarez.
Le 3 mars 1892, le Journal des Débats se fait l’écho de cette tension : « Un nouvel incident s’est produit à Diego Suarez. Ratovelo, gouverneur hova d’Ambohimarina, a prévenu M. Froger, gouverneur de Diego Suarez, que les sentinelles placées sur les routes de l’intérieur, feraient feu sur toutes les personnes qui tenteraient de passer par une autre route que celle d’Antsirane ». Cette agressivité, qui va de pair avec les différends qui s’accumulent entre français et malgaches au niveau national va conduire le gouvernement français à étoffer la garnison de Diego Suarez.
Par décret du 3 mai 1892, une troupe d’infanterie indigène est créée à Diego Suarez. Elle prendra le nom de « Tirailleurs de Diego Suarez ». Cette troupe est formée de deux compagnies de 120 hommes( 10 européens officiers et sous-officiers pris dans l’infanterie de marine, et 110 soldats et caporaux indigènes). La Compagnie de Sakalaves, fondée dès avril 1885 par le Commandant Pennequin, est versée dans la nouvelle troupe. Les soldats sont recrutés par engagements avec primes et toucheront une retraite dans les mêmes conditions que les soldats métropolitains.
Du côté civil, le gouverneur Froger continue sa politique d’expansion, favorisant l’établissement des colons au-delà des frontières délimitées par les accords de 1885, notamment en direction d’Anamakia et de la baie du Courrier, ce qui va provoquer les premières confrontations armées.

Le Gouverneur Ratovelo, commandant de la place forte d’Ambohimarina
Le Gouverneur Ratovelo, commandant de la place forte d’Ambohimarina

 

Les premiers affrontements

Ils se produisent au début de juillet 1892, si l’on en croit le récit qu’en fait Henri Mager, délégué de Diego Suarez au conseil supérieur des colonies – récit dont on ne peut pas tenir l’objectivité pour certaine !
«Au commencement de juillet, le gouverneur hova d’Ambohimarina, agissant d’après les ordres reçus de Tananarive, organisait une colonne de 100 hommes avec l’intention d’envahir notre territoire. Le 5 juillet, les troupes hovas pénétraient sur notre sol et attaquaient nos premiers villages, s’y établissaient et y organisaient quatre postes. Le 7 juillet, nous reprenions un village et, devant notre attitude, les Hovas repliaient leurs postes. Cet incident montre que les Hovas ne sont ni des amis pour nous, ni des protégés, mais des ennemis toujours en armes. Ils ne veulent pas s’incliner devant le traité de 1885, traité dont ils ont jusqu’ici repoussé la lettre comme l’esprit en dépit de ce qu’on a voulu faire croire à la France.»
Et Mager continue en traduisant des « instructions » saisies sur l’un des chefs hovas faits prisonniers, instructions indiquant, d’après lui, que les hovas doivent refouler les colons établis près de leurs postes et mettre aux fers les traîtres malgaches qui passeraient au service des français; ils doivent également répéter aux populations locales (antankarana et sakalava) que « les Français sont des trompeurs [...] qui les ont lâchement abandonnés ». Mager termine sa communication par l’évocation du danger anglais : « Le Premier Ministre de Tananarive est un homme qui nous hait froidement. [...] le mois dernier, il avait concédé à des Anglais le territoire qu’il comptait nous enlever ».

La partie de dames entre la France et l’Angleterre

En fait, même si Mager noircit le tableau, il appuie là où cela fait mal : en effet, si l’on en croit la presse française, une guerre entre la France et l’Angleterre est tout à fait envisageable à l’époque et, l’acquisition de Diego Suarez aurait pour principal intérêt d’être l’équivalent pour les français de ce que représente le Cap de Bonne Espérance pour les anglais : un point de ravitaillement sur la route de l’Asie et une réserve de troupes en cas de conflit. D’ailleurs, dans la Revue Maritime et coloniale de juillet 1892 on peut lire que « dans le plan de mobilisation de l’armée française, dressé en prévision d’une guerre immédiate, tous les réservistes et toutes les personnes appartenant à l’armée territoriale de l’Inde française, doivent être immédiatement dirigés sur Diego Suarez à Madagascar ». L’intérêt stratégique de Diego Suarez est également redouté par les anglais puisque dans une œuvre d’imagination de l’époque : La dernière guerre navale, l’auteur imagine 3000 soldats français, venant de Diego Suarez et «prenant» l’Ile Maurice appartenant aux anglais !
Mais l’intérêt des Anglais pour l’océan Indien et la zone où se trouve Diego Suarez n’est pas seulement le fruit de l’imagination. Placée sur la vieille route des Indes (dans le cas du blocus du canal de Suez), Diego Suarez pourrait être un emplacement stratégique. Pour se prémunir contre la présence française dans la zone, la Grande-Bretagne, qui a déjà fortifié les Seychelles, s’empare des petites îles qui entourent l’Archipel: Aldabra, Cosmoledo, l’Assomption. Voici la version des évènements donnée par le Figaro du 13 novembre 1892 : « A la suite d’études faites dans la baie de Diego Suarez par nos ingénieurs pour utiliser, au point de vue de la défense de nos colonies, la position que nous occupons au nord de Madagascar, un officier de Maurice fut envoyé à Antsirane. Il constata que la France emmagasinait des armes et des munitions; il en conclut que nous voulions faire la guerre aux malgaches et fit prévenir Rainilaiarivony ».
Ce qui, d’après l’article « ne fut pas inutile à l’Angleterre, car le gouverneur de Maurice ayant prouvé à Londres que nous voulions fortifier Diego Suarez, l’Angleterre décida l’occupation des mauvais rochers de l’Assomption à laquelle nous avons répondu par l’occupation des Iles Glorieuses ». En effet, le 23 août 1892, le capitaine Richard, sur l’ordre du gouvernement a solennellement arboré le drapeau français, salué par les canons du Primauguet « en présence des habitants «parlant tous le français mais ne sachant pas signer » (d’après le procès-verbal) ! Dans ce « jeu » où les deux grandes puissances s’emparent alternativement de territoires pouvant avoir une valeur stratégique sur la route des Indes, si précieuse pour les anglais, la mise en valeur militaire de la rade de Diego Suarez devient une priorité.

Le renforcement de la défense de Diego Suarez
Le renforcement de la défense de Diego Suarez s’inscrit donc dans une conjoncture politique qui dépasse le cadre de Madagascar (la rivalité entre les prétentions coloniales françaises et anglaises) et qui déchaîne les passions à Paris. En effet, alors qu’une partie de la classe politique française et de l’opinion souhaite le renforcement du port de Diego Suarez, une autre faction s’élève contre cette formidable dépense jugée inutile. Si Le monde illustré remarque, admiratif, que « la France s’établit formidablement à Madagascar », la Revue scientifique déclare, en janvier 1892, que « Diego Suarez n’est qu’un port de guerre médiocre » !
Cependant, du côté du gouvernement, si l’on en croit la Revue diplomatique, on s’affaire à étoffer la défense de Diego Suarez : « La France possède, au nord de Madagascar, la superbe baie de Diego Suarez dans laquelle peuvent pénétrer les plus grands navires. Sa position dans l’intérieur des terres la rend imprenable et permettrait à l’occasion à notre Division Navale de l’Océan Indien renforcée de s’y réfugier et de braver les Anglais ou toute flotte ennemie assez audacieuse pour venir l’attaquer. Des ordres confidentiels ont été donnés à plusieurs ingénieurs pour étudier la baie et dresser un plan exact des fortifications et des ouvrages qui pourraient être faits ultérieurement et qui feraient de la ville d’Antsirane et des autres points de la côte un port de guerre et de commerce ».
Parallèlement, le Gouverneur Froger, toujours belliqueux, demande des armes... pour les civils : « M. Froger, justement ému de l’insuffisance de nos effectifs – il n’y a, je crois, à Diego Suarez que deux compagnies d’infanterie de marine – a demandé à Paris qu’on voulût bien mettre à sa disposition un lot d’armes de rebut destinées à être distribuées, en cas de besoin, aux colons européens. Intéressés à défendre leur vie et leurs biens, ils pourraient efficacement, si un conflit survenait, concourir à la défense commune et former comme une réserve appelée à donner toute aisance aux mouvements de notre faible contingent régulier ».
Mais, en dépit des bruits de guerre, la petite colonie de Diego Suarez continue de grandir...

A suivre...
■ S.Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1890-1891 : Sous l’autorité du Gouverneur Froger 2

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Mercredi, 24 Juin 2015

La « Graineterie Française » à Antongombato

Si les relations avec l’extérieur s’améliorent, l’activité économique de Diego Suarez reste encore à l’état embryonnaire et l’avenir de la nouvelle colonie n’est pas encore nettement dessiné: si certains veulent y voir un pôle de colonisation, d’autres lui prédisent plutôt un rôle militaire dans la mer des Indes

Une économie embryonnaire

Si les commerces se multiplient à Diégo, il est encore difficile d’y trouve des artisans: en juin 1890 il n’y a encore qu’un seul tailleur, un seul cordonnier, un seul ferblantier ; pas de menuisier ni de forgeron, un seul ouvrier chapelier de marine, pas de coiffeur. Par contre les blanchisseurs fourmillent et les détaillants de rhum et liqueurs pullulent.
Les premières industries

Les salines

On peut lire, en 1890 dans Les tablettes coloniales « Le commerce commence à trouver à Diego Suarez matière à d’utiles transactions; elles deviendraient plus considérables promptement, si les salines dont les concessions ont été accordées, entraient dans la voie de l’exploitation ».
En effet, ces salines de Diego Suarez, en 1890, c’est un peu l’Arlésienne: on en parle mais on ne les voit pas ! Pourtant, dès 1887, des terrains ont été accordés à deux sociétés :
- La Compagnie des salines de Diego Suarez, fondée par un armateur, M. Richon, qui obtient du ministre des colonies une concession de 500 hectares de salines, en compensation des pertes subies pendant la guerre de Chine ! La Compagnie des salines s’est engagée par contrat à payer à la colonie un droit de 1f par tonne de sel dès que la production atteindra 35 000 tonnes... ce qui ne sera toujours pas le cas dix ans plus tard !
- Le 25 novembre 1887, un autre armateur, M. Lefèvre-Rioult, obtient du gouverneur de Diego Suarez une concession de 258 hectares, comprenant notamment 50 hectares de salines naturelles, situées entre l’embouchure de la rivière de la main et les hauteurs qui bornent à l’ouest la vallée de la rivière des Maques, dans le Nord de la plaine d’Anamakia. Lefèvre-Rioult ne fondera cependant sa société qu’en 1892. En 1890, on en est donc encore à espérer l’exploitation du sel de Diego Suarez. Cependant, une autre, entreprise d’une toute autre ampleur va voir le jour : la Graineterie française.

La graineterie française

Le 9 juin 1889, le ministère de la guerre français avait accordé, par adjudication publique, un marché de 17 millions de francs pour la fourniture à l’armée de 12 millions de boites de conserves de bœuf (le fameux corned-beef ou « singe » des bidasses français). Locamus, qui avait été à l’origine de la création d’une usine de conserves en Nouvelle-Calédonie parvint à réunir un « tour de table » d’investisseurs et obtint le marché, sous réserve que l’usine soit construite dans une colonie française : or Madagascar n’était pas encore colonie. Diego Suarez, par contre...
C’est ainsi que la Société de Locamus et de ses associés s’installa dans les Etablissements français de Diego Suarez, plus précisément à Antongombato, près d ‘Anamakia où le Gouverneur Froger avait accordé à la Graineterie française une concession d’environ 5000 hectares. Cette immense usine (plus de 10.000 m2 de toitures), originellement destinée à la Nouvelle -Calédonie avait été démontée de Tasmanie et expédiée à Diego Suarez. Dès son arrivée, Locamus fit établir, par les malgaches d’Ambohimarina une conduite d’eau, pour le personnel et pour l’usine, puis une voie ferrée entre la mer et l’usine. Hélas, premier des malheurs qu’allait connaître l’usine d’Antongombato, la tempête de janvier 1891 emporta tout !
Tout était à recommencer...
En fait, la construction des établissements d’Antongombato, où l’on avait vu trop grand (l’usine était susceptible de traiter 300 bœufs par jour!) dura deux ans et demi, coûta 8 millions (environ 32 millions d’euros) ...et ferma ses portes en 1894 sans avoir pu exécuter le contrat prévu en 1889. (Voir Tribune n° 34)
Cependant, en 1891, les activités à Diego Suarez restent surtout centrées autour de la présence militaire : des militaires qu’il faut loger, qu’il faut faire manger (et boire !) et surtout qui participent à l’essentiel de la vie économique du petit Territoire. Et qui en assurent la défense!

La défense de Diego Suarez en 1890-91

En 1891 Monseigneur Freppel, représentant de la colonie de Diego Suarez au Conseil supérieur des colonies avance que Diego Suarez doit être « notre grand établissement militaire et maritime dans la mer des Indes mais que pour cela des travaux sont indispensables ». En fait, à l’instigation de François de Mahy, un crédit de 100 000 francs (environ 400 000 euros) a été voté pour Diego Suarez, ce qui a permis de commencer les terrassements et la maçonnerie des deux batteries destinées à protéger l’entrée de la rade. Mais cette somme est tout à fait insuffisante pour armer ces batteries et pour construire de nouveaux forts sur le front de terre. Quant au seul fort que possède les français, en face du fort hova d’Ambohimarina, c’est le fort de Mahatsinjoarivo, construit parle Commandant Caillet, qu’il faudrait renforcer. Il faudrait également construire des casernements pour les troupes sur les contreforts de la Montagne d’Ambre. Et, pour donner à Diego Suarez son statut de grand port militaire il faudrait construire des phares au cap d’Ambre et à l’entrée de la rade et installer un bassin de radoub. Freppel évalue le montant de ces travaux (en y incluant les routes et la conduite d’eau nécessaires) à 4 ou 5 millions (20 millions d’euros)... On est loin des 100 000 francs accordés par la Chambre ! Quant aux ressources locales, elles sont de 130 000 francs ; la conduite d’eau coûte, à elle seule 300 000francs!)...

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

L’ennemi traditionnel dans la zone, ce sont les anglais qui, d’après Freppel « font tous leurs efforts pour nous tenir en échec en s’établissant fortement à l’Ile Maurice » où ils ont fortifié la rade de Port-Louis et construit des casernements pour 8000 hommes. Mais la nécessité de ces investissements à Diego Suarez n’est pas évidente pour tout le monde: dans un article de la même époque paru dans la Revue scientifique, on fait remarquer que Diego Suarez est difficilement accessible en raison des vents et ne peut donc pas être un port de refuge (en 1889, la Meurthe a mis 24h à franchir le Cap d’Ambre) ; par ailleurs, les moyens d’approvisionnement sont quasi-inexistants à Diego Suarez (le port possède un parc à charbon mais ce dernier est amené de métropole). Enfin, si le site se prête à une position défensive (abri de la baie, îlots où l’on pourrait installer des batteries), rien n’a été fait comme installation ce qui prouve, d’après l’auteur de l’article que les sommes à investir sont disproportionnées par rapport à l’intérêt d’une station navale aussi désavantagée au point de vue météorologique ! La conclusion de l’article est sans appel : « il serait profondément regrettable que, dans le but d’améliorer cette colonie naissante, on se laissât entraîner à des dépenses improductives ».

Et les menaces de l’intérieur?

Le gouverneur de la Province d’Ambohimarina avait reçu du pouvoir royal de Tananarive des consignes de conciliation. Quant au Gouverneur de Diego Suarez, Froger, il avait été également appelé à la modération dans ses contacts avec les autorités malgaches du fort d’Ambohimarina. Le Résident Général Bompard, représentant la France à Tananarive, lui avait adressé de nombreuses recommandations en ce sens : « Le Premier Ministre n’envoie au Gouverneur d’Ambohimarina que des instructions tendant à la concorde entre les autorités françaises et malgaches. Ramaka, personnellement, est un homme timide et conciliant dont le plus vif désir est d’éviter les difficultés ; si, de votre côté, vous avez des dispositions pacifiques et que vous agissiez en conséquence, je suis persuadé que le calme ne tardera pas à s’établir autour de Diego Suarez, comme il serait si désirable à tous égards ».
Mais, malgré les injonctions de sa hiérarchie, Froger, fidèle aux consignes reçues au moment de sa nomination, persista dans sa politique d’expansion au delà des limites du territoire concédé par le traité de 1885. A la fin de 1890, le gouverneur d’Ambohimarina, Ramaka fut remplacé par Ratovelo, son adjoint, plus jeune et plus combatif. Ce changement de personnel entraîna un changement de politique : les postes déjà établis par les malgaches furent renforcés et d’autres se créèrent sur la côte ouest.
Fin 1891, un incident attisa les tensions entre le Gouverneur Froger et son homologue malgache. Depuis l’installation française à Diego Suarez, il avait été convenu que les autorités malgaches et les autorités françaises célèbrent ensemble les fêtes des deux nations. La fête du Fandroana, le « Bain de la Reine » fut l’occasion d’un vif incident diplomatique entre Froger et Ratovelo, incident qui aiguisa également les tensions entre le gouverneur civil de Diego Suarez et le commandant militaire de la place...
A suivre...

■ S.Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1888-1889 : Diego Suarez civile ou militaire ?

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Mercredi, 20 Mai 2015

«Les trois gouverneurs et leur état-major» - 15 octobre 1887
«Les trois gouverneurs et leur état-major» - 15 octobre 1887

En 1888, le territoire de Diego Suarez est gouverné à la fois par un gouverneur civil, Froger, et par un commandant supérieur des troupes, le colonel Badens. Ce qui ne plaît ni aux civils ni aux militaires !

Si la population civile est théoriquement majoritaire (3480 sur 4607 habitants), elle est surtout composée de 2689 malgaches et Comoriens qui n’ont pas beaucoup voix au chapitre! Les militaires, par contre (1127) comptent beaucoup plus de métropolitains dans leurs rangs. Il s’ensuit une compétition farouche entre militaires et civils dont on relève l’écho dans les correspondances de l’époque et sur laquelle ironise l’auteur du Journal des débats, cité dans la première partie de cet article (Tribune n°129) : « Aujourd’hui, Diego Suarez [...] figure au budget colonial pour une somme de 993 814 Fr, et au budget marine pour la moitié environ de ce chiffre. L’autorité militaire y a installé des artilleurs qui se sont mis à construire, à droite et à gauche, des fortins, des magasins et des maisons ; le professeur de Brest (Froger)...a fait venir des travailleurs civils pour faire concurrence aux ouvriers militaires ».

Des conflits permanents entre civils et militaires

Le député Brunet, pendant sa mission de 1888 à Diego Suarez dresse un véritable réquisitoire contre les militaires, affirmant que « Au reste, il semble qu’à Diego Suarez tout ce qui est civil doive céder le pas à l’élément militaire » et il ajoute : « est-ce vice d’organisation ? insuffisance d’instructions ? Le gouverneur lui-même n’a pas toujours été considéré par le commandant des troupes comme le chef réel de la colonie. Cette question des pouvoirs non séparés est la source d’un conflit permanent ». Le meilleur exemple de ces luttes de pouvoir, d’après Brunet, est le problème de l’alimentation en eau de la ville : « Récemment les habitants se sont vus privés d’eau pendant plusieurs jours, les fontaines ayant tari ; pour les besoins des troupes, on s’approvisionnait par bateaux à Diégo (Cap Diégo); en temps ordinaire, un fonctionnaire est placé près de chaque fontaine, pour surveiller et régler l’emploi de l’eau par les habitants et empêcher que personne ne puisse être servi avant les troupes...» et les travaux entrepris ne le rassurent pas : «Un projet de canalisation a été dressé, par les soins de l’artillerie, à l’effet d’approvisionner d’eau la ville d’Antsirane. Mais il y a lieu d’observer que si c’est l’artillerie qui exécute ce travail et si la surveillance du canal appartient à l’autorité militaire et non à l’autorité civile, la situation actuelle ne sera que faiblement modifiée ».

Des artilleurs qui se sont mis à construire...

Dès les débuts de l’occupation française , le premier Commandant particulier de Diego Suarez, Caillet avait dû loger les troupes et mettre en place la défense du nouveau Territoire. Cependant , les mesures prises par Caillet avaient un caractère provisoire dans l’attente de décisions définitives sur le statut de Diego Suarez. Après la mission d’inspection du Général Borgnis- Desbordes, en 1887, un plan de défense définitif fut décidé. En ce qui concerne la défense du front de terre, le poste de Mahatsinjoarivo (dont on voit encore les ruines au-dessus de l’aéroport d’Arrachart), établi par Caillet , fut choisi comme « point d’appui principal de la colonie ». Le décret du 8 février 1888 affecta à ce poste 300 soldats dont deux compagnies de disciplinaires et une compagnie de tirailleurs indigènes, chaque compagnie comprenant 100 hommes, plus un encadrement de 37 hommes dont 4 officiers et 8 sous-officiers. 5 gendarmes à cheval furent chargés des liaisons avec les autres postes. Cependant peu de constructions furent effectuées pour renforcer le réduit construit par Caillet puisque 4 ans après, le botaniste de Kergovatz constatait que « le fort de Mahatsinzo n’est encore qu’une longue caserne défensive en pierre entourée d’une forte palissade ». En fait, le manque de crédit et d’hommes ne permit pas à l’autorité militaire de faire les aménagements nécessaires. Cependant, la plupart des aménagements de la ville sont dus aux artilleurs qui , en 1889, ont construit une briqueterie à Cap Diégo et qui sont à l’origine de l’aménagement du plateau. Mais, si l’armée s’occupe parfois des constructions civiles, le Gouverneur Froger se charge parfois de problèmes de défense !

Le four à chaux de Cap Diego
Le four à chaux de Cap Diego
Quand le gouverneur Froger installe des bâtiments militaires

Dans sa politique d’expansion territoriale, conforme aux instructions qu’il avait reçues à sa nomination (« il nous est indispensable de posséder autour de la baie un espace suffisant pour constituer un périmètre de protection efficace ; nous devons notamment être maîtres des hauteurs avoisinantes...»), Froger se montra plus agressif que les militaires. Favorisant la colonisation au-delà des frontières fixées par le Traité Franco- Merina de 1885, il peuple la plaine d’Anamakia et crée de nouveaux villages : notamment Mangoaka, Ambararata et le village de la Baie du Courrier. Pour protéger ces nouveaux pôles de colonisation, il dut faire installer des postes militaires tenus par des tirailleurs. En fait, les objectifs de Froger répondaient non seulement aux exigences économiques (recherche de ravitaillement) mais aussi aux nécessités de défense du nouvel établissement de Diego Suarez. Ce double souci stratégique et économique est clairement exprimé dans sa lettre du 23 mai 1888: « En poussant les limites de notre établissement jusqu’à Antsatrokala, à 25km au sud de la baie, nous nous assurons un sanatorium indispensable, nous couvrons les vallées cultivables qui peuvent assurer nos subsistances en cas de guerre. Nous gardons les ruisseaux qui alimentent nos établissements et nous complétons la défense de la rade et de la ville qui pourra toujours être prise à revers à l’improviste si nous n’avons aucune garde dans la montagne...»
Cependant Froger, comme l’autorité militaire, manque d’hommes. Un projet, qui ne se réalisera pas, vise à suppléer cette insuffisance de main d’œuvre.

Un bagne à Diego Suarez ?

En 1885, une série de décrets va fixer les « mesures d’exécution de la peine de la rélégation aux colonies ». Qu’est-ce que la relégation ? « En règle générale, lorsqu’un relégable a subi en France, la peine principale qui a motivé sa condamnation, il est immédiatement mis à la disposition de l’administration, qui, seule, désormais, va s’occuper de son transfert aux colonies, conformément à ce qui se passe pour les condamnés aux travaux forcés ». Il s’agit donc de « recaser » dans les colonies les condamnés ayant purgé leur peine. Cette relégation est présentée comme une chance(!) pour le relégué : « La situation qui est faite au relégué sur le territoire de la relégation diffère absolument de celle qui lui est faite, en France, dans les pénitenciers. Sans exagérer, nous pouvons hardiment affirmer qu’aux colonies, c’est une nouvelle vie qui va commencer pour ce malfaiteur endurci [...] Pour lui, en effet, le changement de patrie va amener un changement dans sa condition ». Toute une série de décrets va donc fixer les conditions de la relégation qui s’appliquera notamment à la Guyane et à la Nouvelle-Calédonie... et à Diego Suarez.
Un décret en date du 13 juin 1889 est relatif à la constitution de groupes de relégués collectifs à Diego Suarez. « Art. premier : Le territoire de la colonie française de Diego Suarez [...] est désigné pour recevoir des groupes de relégués collectifs formés en section mobile qui prend le n°3. Ces relégués seront employés à des travaux de routes, de défrichement et d’assainissement.
Art.2 : L’effectif de la section sera au maximum de 400 relégués.
Art.3 : Les fonctions déterminées par l’art.7 du décret du 18 février 1888 sont confiées à un commandant de pénitencier ou à un surveillant principal de relégation. Tant que l’effectif ne dépassera pas cent relégués, un surveillant-chef pourra être chargé de la direction de la section ».

En réalité, ces relégués doivent être demandés par la colonie mais seule Mayotte demandera à en recevoir. Pour Diego Suarez, la seule personne désignée fut une femme à propos de laquelle il est précisé « où son mari, qui désire la rejoindre, trouvera facilement de l’ouvrage ». Cette femme vint-elle finalement à Diégo ? On ne le sait pas. Certaines sections de relégués devaient être utilisés « aux travaux de route » : c’est une section de ce type qui devait être envoyée à Diego Suarez. Cependant, la 3ème section « qui devait avoir son établissement à Diego Suarez, mais qui, pour des causes qui nous échappent, n’y a point encore été installée comprend à peine vingt-deux sectionnaires ».
En tous cas, Diego Suarez n’accueillit pas de relégués civils jusqu’en 1896 (4 relégués) et 1897 (20) qui accomplirent à Diego Suarez leur service militaire. Les autorités civiles continuèrent donc à manquer d’ouvriers qualifiés ...et l’autorité militaire de soldats pour assurer à la fois les travaux du génie et ceux de la défense. Mais la défense contre qui?

Le poste de télégraphie optique du Point 6
Le poste de télégraphie optique du Point 6
L’attitude merina face aux empiétements français

La France veut se défendre contre les ennemis de toujours, les hovas d’Ambohimarina retirés dans leur forteresse d’Ambohimarina, alimentée en armes par leurs alliés anglais qui ont débarqué du matériel en baie du Courrier en novembre 1886... Les habitants de Diego Suarez sont persuadés de la menace et n’hésitent pas à la dénoncer, comme dans cette lettre d’un anonyme, en date du 10 août 1888, parue dans la presse française : « Les Hovas, qui ne veulent pas qu’on leur fasse concurrence et considèrent avec jalousie le développement de Diégo et de Nossi-Be, demandent le relèvement des droits de douane et j’ai bien peur qu’ils ne l’obtiennent. En ce moment, ils sont occupés à établir des postes militaires et douaniers autour de nous pour couper nos communications par terre avec Nossi-Be et à abattre les pavillons français que nos anciens protégés, les Antankares avaient gardés avec obstination. Leur audace restant impunie, ils osent tout. Ils enlèvent des enfants à Ansirane même pour les vendre, ils tuent un créole qu’ils soupçonnaient d’espionnage, et ces actes restent impunis. Vous comprenez que cette situation n’est pas faite pour encourager nos commerçants ni les colons qui se demandent si leurs concessions ne vont pas être demain données aux Hovas ». Et, dans son délire anti-merina, l’auteur de la lettre va jusqu’à accuser le Résident français à Tananarive de collusion avec les hovas d’Ambohimarina : « Je suis persuadé qu’ils (les commerçants et les colons) se trompent mais je comprends qu’ils pensent ainsi lorsqu’ils voient détacher des officiers (français) pour aller former et commander l’infanterie des Hovas contre nos alliés d’hier (les Antankarana)». Et, effectivement, les militaires français entretiennent, avec la garnison merina d’Ambohimarina, de meilleures relations que les civils. C’est ainsi que les premières photos du Gouverneur d’Ambohimarina seront prises et offertes aux officiers merina par le capitaine de Tugny, officier photographe accompagnant le Résident français Le Myre de Villers.
En face de cette animosité du Gouverneur Froger et de la population française d’Antsirane, quelle est l’attitude des autorités d’Ambohimarina?

La politique d’Ambohimarina

Lors de la mission effectuée par Rainizanamanga, fils du Premier Ministre, afin de trancher les problèmes de la délimitation celui-ci avait laissé des instructions visant à supprimer les tensions aussi bien avec les français qu’avec les Antankarana. Les officiers de haut rang qui ont été nommés, (Ramaka , 1er gouverneur, Ratovelo 2ème gouverneur et Rainitavy, 3ème gouverneur,) dans la «politique de charme» qu’ils pratiquent pour dissuader les populations autochtone d’émigrer dans l’établissement français, se livrent à des travaux de modernisation : une école est créée à Ambohimarina, le port d’Ambodivahibe est rénové afin de remplacer celui de Diego Suarez occupé par la France, des travaux d’aménagement agricole sont effectués. Cependant ce qu’Ambohimarina appelle la « politique de conciliation» n’est en fait qu’un aveu d’impuissance en face des empiètements français.
En fait, en 1888-89 en dehors des litiges concernant les droits de douane, peu de conflits opposeront français et hovas. Mais cette politique de conciliation n’aura qu’un temps...
A suivre...

■ Suzanne Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1888 : Quel avenir pour Diego Suarez ?

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Mercredi, 29 Avril 2015 05:32

La rade d'Antsiranana

Quand Diego devient territoire français, en 1885, les journaux ne tarissent pas d'éloges sur cette baie, une des plus belles du monde, d'une parfaite salubrité, capable d'accueillir toutes les flottes du monde, indispensable à l'essor maritime de la France, etc... Cependant, des avis divergents vont se faire jour quand il s'agira de voter les crédits nécessaires au développement de la nouvelle colonie

« Deux gros bourgs ont été édifiés »

Malgré cela, le Territoire, et Antsirane notamment, se développe. Alors que la ville basse s’était développée anarchiquement, au gré des nouvelles arrivées, l’espace civil qui se construit sur le plateau répond aux impératifs d’urbanisme. Découpé géométriquement, il obéit au régime des concessions qui exige un titre foncier pour toute construction; concessions qui, depuis l’arrêté du 16 novembre 1887 sont attribuées à titre temporaire : « les concessions urbaines qui n’auront pas été closes et habitées dans un délai de 3 mois seront reprises par l’administration ». Les constructions, faites d’abord en bois ou même en « falafa » se multiplient: on compte, au début de 1888, 187 maisons en bois et 528 cases en falafa. Le bulletin de la Société de géographie de Marseille énumère les progrès de l’urbanisme: « Notre colonie de Diégo-Suarez se développe rapidement. Une grande école indigène a été ouverte; on y construit un hôpital avec le produit des droits sur le rhum; un boulevard a été tracé pour monter sur le plateau qui domine Antsirane et il est question d’amener l’eau dans la ville. La plaine d’Anamakia, dans le voisinage, devenue déserte pendant la guerre, se peuple et se couvre de riches plantations ».

« Le seul commerce florissant est celui des marchands de liquide »

Dans cette ville qui se crée, la quasi-totalité des produits consommés proviennent de l’importation. D’après le Ministère de la Marine et des colonies, les produits d’importation les plus recherchés en 1888 sont les suivants : « Les toiles peintes sont très recherchées. Elles sont de fabrication anglaise et viennent de Nossi-Be ou de Bombay[...] Les Malgaches achètent surtout, pour leurs limbous ou lambas, les mouchoirs de coton, en pièces, à couleurs vives et à dessins rouges, noirs, blancs et verts sur jaune. Les guinées, les cotonnades croisées, blanches, bleues ou écrues, sont d’origine américaine. Elles se vendent 0fr75 le yard à Nossi-Be et 1 fr 10 le mètre à Diégo-Suarez. Les soies et le satin, trame de coton, sont très recherchés par les femmes malgaches[...] La chaussure et les vêtements blancs, par contre se vendent à des prix très bas. Ainsi, une paire de bottines coûte 10 francs et un vêtement complet de toile croisée, avec boutons de nacre, 12 francs. Tous ces articles pourraient être expédiés de France, ainsi que la vaisselle commune, à fleurs. Une douzaine d’assiettes est vendue un franc à Diégo-Suarez. Les articles de quincaillerie, envoyés à Madagascar, sont de provenance anglaise ou allemande. L’industrie française pourrait fournir des pelles, des bêches, des pioches, des scies, des clous et des objets en fonte.»
Les Tablettes coloniales dans leur numéro du 25 juillet 1888 déplorent d’ailleurs que « les marchandises françaises ne figurent encore qu’à l’état d’exception à Diego-Suarez. Le marché est encombré de produits anglais et allemands ». Le gouverneur Froger s’adressera d’ailleurs, dans plusieurs lettres, à Rouen pour trouver des fournisseurs de textiles. Alors, une calomnie l’article du Journal des débats qui affirme que l’on vend surtout du rhum ? Hélas non. C’est encore dans Les tablettes coloniales que l’on peut lire que « les débitants de rhum et de liqueur pullulent» et que «les articles d’importation les plus demandés sont [...]les spiritueux»!
Mais à quelque chose malheur est bon puisque les taxes sur le rhum ont servi à financer l’hôpital !

Louis Brunet, un missionnaire français à Madagascar Louis Brunet, né le 23 juillet 1847 à Saint-Denis de La Réunion et mort le 24 ou le 26 décembre 1905, à Paris, est un homme politique français. Journaliste de profession, il est élu député de La Réunion dans la première circonscription de La Réunion le 20 août 1893 au premier tour face au parlementaire sortant, Édouard Le Roy. Il entre ensuite au Sénat français en tant que sénateur de La Réunion le 8 janvier 1905, soit quelques mois seulement avant son décès. Il est le père d'Auguste Brunet, qui fut lui aussi député de La Réunion.En 1888, il est Chargé par le gouvernement français, d’une mission à Madagascar. Il rapporte de ce voyage d’études un rapport du plus haut intérêt sur les conditions d’occupation de la Grande Île et le développement de l’influence française. Inscrit au groupe républicain à l'Assemblée Nationale, il appartint à diverses commissions spéciales, dont la Commission chargée de l'examen des projets de loi relatifs aux colonies. Il se montra particulièrement actif. Il interpella le Ministère Casimir Périer sur sa politique générale à Madagascar, et l'ordre du jour qu'il déposa, adopté à l'unanimité, fut à l'origine de l'expédition française dans cette île en 1895.
Un coin de terre désolé par la fièvre?

Effectivement, et malgré la réputation de salubrité de Diego Suarez, de nombreux civils et militaires ont été décimés par ce que nous appelons « le palu » et que l’on nommait « les fièvres ». Le Président du Conseil général de La Réunion, Brunet, venu en mission en 1888 s’élève contre cette crainte dans une argumentation contestable : « Un des meilleurs moyens d’éviter la fièvre est de vivre, non dans l’isolement en rase campagne, mais dans les centres de population[...]On a reconnu qu’au centre des villes situées dans les plaines marécageuses, la fièvre ne sévit pas ».
Moralité : il faut développer Antsirane, et principalement, selon Brunet, grâce à des colons réunionnais habitués au climat ! Plus prudent, le colonel Badens, commandant militaire de Diego Suarez avait fait commencer, dès fin 1887, la construction du « sanitarium » (sic) de la Montagne d’Ambre à 1136m d’altitude!

Un coin de terre ...rebelle à toute culture?

Là encore, le Journal des débats n’a pas tout à fait tort... et pas tout à fait raison. Si le Bulletin de la Société d’Acclimatation de France, sous la plume d’un botaniste, déplore la difficulté qu’il y a à faire pousser certaines plantes (d’après lui « il n’y a rien à faire pour faire pousser le eucalyptus » !), par contre, Brunet, lors de sa mission, constate que les sept dixièmes de la plaine d’Anamakia « sont affectés à la culture presqu’exclusive du riz, entreprise par des indigènes Makoas et Betsimisaracks » et que « 50 hectares environ sont détenus et travaillés par des colons originaires pour la plupart de l’île de La Réunion: MM.A.Gangnant, G.Hoareau, Ethève, Gabriel Turpin, Emile de Lanux, Vincent Paris, Sarda, Fontaine, Dalleau, Nativel etc.» dont les plantations de légumes « sont fort belles ». Même chose le long de la rivière des Caïmans où des portions de terre sont occupées par quatorze concessionnaires.
Cependant, malgré l’enthousiasme de Brunet vis à vis des réalisations de ses concitoyens, beaucoup de colons se décourageront et plusieurs dizaines repartiront à La Réunion.
(A suivre)

■ Suzanne Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1886-1887 : Quelles frontières pour Diégo ? 2

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Dimanche, 15 Mars 2015 07:34

La plage d’Antsirane en 1886

Le 17 décembre 1885, un traité met fin à la première guerre franco-hova. Si les français trouvent que l’Amiral Miot et le consul Patrimonio, qui l’ont signé, ont fait trop de concessions, en revanche, le Premier Ministre de la Reine, Rainilaiarivony considère qu’on l’a « amputé » d’un membre

Le village se transforme en petite ville

La présence militaire avait attiré à Diego Suarez une population civile, encore peu nombreuse et très diversifiée. Le docteur Bonain décrit ainsi cette ville en train de naître : La population se compose actuellement d’une centaine de blancs et de mulâtres (Européens ou créoles de La Réunion et de Maurice) commerçants et ouvriers, et d’environ cinq cents Antankaras, Betsimisarakas, Antalotras, Makoas, Indiens et Comoriens. Le quartier malgache est nettement séparé du quartier habité par les blancs. Pour le moment les feuilles du rafia et le chaume font peu à peu tous les frais des diverses constructions ; quelques maisons en bois à la toiture formée de feuille de tôle cannelée s’élèvent cependant peu à peu. D’ailleurs, le territoire militaire de Diego Suarez allait changer de statutavec le départ du Commandant particulier Caillet remplacé par un civil, Ernest Emmanuel Froger. Nous l’avons vu précédement, le résident général, Le Myre de Villers avait, dès le 2 août 1886, nommé un gouverneur civil, Ernest Froger. Dans la presse parisienne, on peut lire le 9 février1887 : « M.Ernest Froger, nommé commandant particulier des Etablissements français de Diego Suarez est parti pour sa destination ». Il y arrivera le 4 mars. Qui est Ernest Froger ? Ancien professeur de littérature et d’histoire à l’Ecole Navale, il a fondé à Brest, en 1883, la Société française de colonisation. Personnage « susceptible » selon ses contemporains, il va marquer durablement les débuts de la ville d’Antsirane en s’opposant souvent aux militaires ainsi qu’aux gouverneurs hovas du fort d’Ambohimarina.

Les premiers efforts d’organisation civile de Diego Suarez

Un certain nombre de structures vont être mises en place en 1887 sous le gouvernorat de Froger. Tout d’abord, il faut nourrir Diego Suarez ; et surtout, trouver dans cette région à peu près vide d’hommes, les travailleurs nécessaires au développement de la nouvelle colonie. Pour cela, inlassablement, Frogerva adresser des lettres à La Réunion et en France pour qu’on envoie dans le territoire des cultivateurs. Le 18 juillet 1887, dans une lettre adressée au gouverneur de La Réunion, il demande à ce que l’on publie l’avis « que l’Administration de Diego Suarez verrait avec plaisir quelques petits cultivateurs expérimentés dans les cultures tropicales s’établir dans les vallées qui environnent Antsirane pour y tenter la culture vivrière et celle de la vanille, du café, du cotonnier, des épices en général...».
En 1887, la population du Territoire s’est fortement accrue puisqu’elle compte 2200 habitants. Mais Diego Suarez manque d’infrastructures, notamment sur le plan sanitaire : « A Diego Suarez, que l’on croyait le point le plus sain de Madagascar, règne depuis le 1er février une période de grande mortalité : cinquante-sept décès [...] La question sanitaire est devenue une question brûlante ». L’administrationa donc décidé de créer un lazaret en baie du courrier (c’est à dire en dehors du territoire concédé par le Traité). Pour loger tous ces nouveaux venus, des concessions urbaines seront accordées à titre provisoire. Les arrêtés locaux des 16, 25 mars et du 16 novembre 1887 qui régissent ces concessions précisent que « les concessions urbaines qui n’auront pas été closes et habitées dans un délai de trois mois seront reprises par l’Administration », ceci afin de freiner la spéculation et de ne pas obérer la mise en place d’un plan d’alignement de la ville.

« Vue générale d’Antsirane en 1887 » La rapidité du développement de la jeune ville est manifeste...

En ce qui concerne la sécurité, Froger va installer une police, qui n’aura pas vraiment la faveur de la population si l’on en croit le texte publié par la Société de géographie commerciale : « Le commandant particulier, M.Froger est arrivé à Diégo le 4 mars ; il est rempli de bonnes intentions, mais, malheureusement, il a les bras liés par ses instructions [...] Déjà, cependant il a réorganisé le corps de la police, mais à mon avis sur une mauvaise base....». Cette « mauvaise base » selon l’auteur de la lettre c’est d’avoir recruté des Anjouanais qui sont un peu trop rudes avec la population ! La sécurité est d’ailleurs assurée également par un détachement de gendarmerie créé en mai 1887. En octobre de lamême année, un Tribunal de paix est mis en place.
En ce qui concerne le commerce, il est freiné par le fait que toutes les marchandises sont importées et que les droits de douane, que l’on paye à l’entrée et à la sortie, sont « exorbitants » : « Il (le droit de douane - NDLA) est en ce moment de 12% sur n’importe quelle marchandise ». Pour éviter les droits de douane les boutres vont débarquer dans la baie d’Ambodivahibe qui appartient aux hovas d’Ambohimarina, réputés plus « arrangeants ». Aussi, les commerçants demandent-ils que Diego Suarez devienne un port franc.
Enfin, l’année 1887 va voir la naissance d’une modeste industrie avec la création des premières salines.

Les nouvelles constructions militaires

De leur côté, après le départ de Caillet, les militaires continuentde renforcer le Territoire. Le bulletin de la Société de Géographie commerciale donnant des « Nouvelles de Diego Suarez » indique que « un nouveau fort a été créé au Point 6. Le général Borgnis-Desbordes avait trouvé que le fort de Matsinzo ne répondait pas au but que l’on s’était proposé : il était placé trop près de la Montagne d’Ambre et la plaine de Betaix était assez vaste pour permettre à une colonne de passer inaperçue. Aussi l’occupation du Point 6 fut-elle décidée ; mais [...] ce point 6 était situé entre la douane hova et le fort hova ; il fallait donc faire reculer la douane hova, ce qui n’était pas facile ». Pour y arriver le colonel Badens utilisa la diplomatie et les cadeaux en rendant visite au Gouverneur d’Ambohimarina, Ramaka, et en établissantdans le fort hova une station optique. Enfin, le colonel Badens (qui a donné son nom a un des sommets de la montagne d’Ambre) commence en 1887 à étudier l’installation d’un sanatorium dans cette montagne à 1136m d’altitude.
A la fin de 1887, si Diego Suarez n’est pas encore la « forteresse de l’Océan Indien » que certains souhaitent, l’implantation française s’est considérablement étendue et renforcée. Ce développement va se poursuivre, plus ou moins difficilement, dans les années qui suivent.

■ Suzanne Reutt


Les premières années de Diego Suarez - 1884-1885 : L'occupation de la baie par les français

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Lundi, 16 Février 2015 08:09

Le village d’Antsirane vu du fortin en 1885

L'intérêt de la France pour la baie de Diego Suarez vient de loin... Déjà, en 1832, le comte de Rigny, ministre de la Marine, envisageant d'installer à Madagascar un « établissement maritime » chargea le contre-amiral Cuvillier, gouverneur de Bourbon de faire explorer la baie de Diego. Cette exploration fut exécutée en 1833 par la corvette La Nièvre, par le commandant

Cependant, en raison des dépenses considérables qu'il aurait occasionnées, le projet fut abandonné « quelque utile qu'il dût être pour la France de posséder un port dans une mer où nous en manquions absolument ». L'occasion de réaliser ce rêve fut fournie par la guerre franco-hova de 1884-1885.

1884 : Détruire les postes merina

Les revendications françaises qui s'appuyaient sur des «droits anciens« consécutifs à de précédents traités débouchèrent sur la guerre de 1883. Le 17 mars 1883, le Ministre de la Marine envoie les instructions suivantes au contre-amiral Pierre, commandant en chef de la division navale des Indes, à bord de la Flore : « Vous ferez disparaître les postes établis par les Hovas sur les parties de la côte placées sous notre protectorat ou notre souveraineté [...] vous aurez à faire évacuer les postes qui pourraient exister également dans cette dernière région (Nord-est), notamment celui d'Antsingy -baie de Diego Suarez ». Il s'agit, bien sûr du fameux fort d'Ambohimarina, dans la montagne des français, (dont nous avons parlé longuement dans le n° 25 du 6 avril 2011 de la Tribune de Diego) et où les merina étaient installés depuis 1828. Dès mars 1884, à la Chambre des députés française, certains demandèrent l'occupation de « certains point de la côte, notamment la baie de Diego-Suarez qui nous assurerait de bons ports ». Le 18 janvier 1885 le Contre-Amiral Miot, commandant la flotte de l'Ocean Indien écrivait au Ministre de la Marine : « Je vais maintenant m'occuper de Diego Suarez. Les reconnaissances vont incessamment commencer relativement à Antombouc. Les Hovas sont là 7 à 800 dans une position naturelle des plus montagneuse ».

1885 : L'occupation de la rade

Le 15 février 1885 Miot écrit : « Je n’ai pas jugé nécessaire d’envoyer des troupes à Diego Suarez pour le moment. Tout cela à besoin d’étude, de prudence, et de préparations afin de ne pas s’embarrasser de conquêtes inutiles ; le peu de monde dont je dispose m’oblige à beaucoup de mesure. Néanmoins la rade est occupée. J’y enverrai en temps et lieu les baraques et les 40 ou 50 hommes que j’y destine. Nous pourrions y établir peu à peu un dépôt de charbon. Il y a là des emplacements très convenables à cet usage ». Le 17 février 1885: le transport la Creuse, venant de Tamatave mouille dans la baie et en prend possession au nom de la France. A cette occasion, le journal Le monde illustré évoque cet évènement en ce termes : « Le 15(?) février dernier, le pavillon français était officiellement hissé sur l'îlot Clarence, qui commande l'entrée de la baie de Diégo. Les Hovas, chassés des villages de la côte, se réfugiaient dans les montagnes où ils occupent depuis lors le fort d'Ambohemarina, véritable nid d'aigle, situé à une hauteur de 350m, sur une montagne rocheuse presqu'inaccessible ». Si cette information, ainsi que celles qui suivent dans cet article, comporte certaines erreurs, elle témoigne de l'intérêt que les lecteurs français portaient à cet évènement, qui sera relaté dans de nombreux récits. Voici la description que donne Humbert dans son ouvrage Madagascar : « Le village d'Antsirane, habité par quelques familles sakalaves, est immédiatement mis en état de défense; des reconnaissances rayonnent dans l'intérieur, dans le but d'assurer le ravitaillement en viande fraîche et de se renseigner sur la situation des Hovas dans la région. Ceux-ci occupent à Ambohemarina, à quelque kilomètres de Diego-Suarez, un rova perché comme un nid d'aigle au sommet d'une montagne; les pentes ont été escarpées, seuls des escaliers étroits taillés dans le roc, permettent l'accès à l'ouvrage ».
Dans L'Afrique pittoresque Charles Ségard nous donne de l'arrivée de la Creuse une des description plus... pittoresque : « La Creuse a ralenti son allure ; l'équipage est au poste de combat, paré à toute éventualité. Bast! personne! Nous franchissons l'entrée, et nous voilà dans la baie [...] A gauche, on distingue quelques cases groupées au bord de l'eau, à l'abri d'un de ces fouillis : des pirogues halées sur la plage et figurant de grands cétacés échoués [...] Pas d'autres vestiges de la présence de l'homme [...] Nous allons plus avant, et l'on signale au fond d'une des baies deux ou trois coutres (sic), taillés sur les gabarits de l'arche de Noé et pareils à ceux qui, faisant le commerce sur la côte nord-ouest, viennent généralement de l'Inde. Enfin nous stoppons ; la Creuse est mouillée ; mais, juste ciel! que nous sommes éloignés de tout ! la plus voisine des terres est au moins à deux milles de notre bateau. [...] Un officier est allé, avec un canot armé, reconnaître les coutres ; ils sont montés par des Indiens et des Antalotes. A l'arrivée de la Creuse, l'un d'eux a substitué diplomatiquement à son pavillon arabe le pavillon français [...] leurs équipages sont en train de charger du riz près d'un imperceptible village, où, le matin encore deux douaniers hovas exerçaient leurs fonctions. Mais notre approche a mis en fuite ces employés, leurs familles et leurs bœufs, qui se replient vers l'intérieur. En effet, les trafiquants disent que par derrière ces premiers plans de montagnes, sur un plateau de calcaire, il existe " un fort redoutable avec plus de quatre cents hommes armés de fusils et de canons ". Au demeurant, d'après les renseignements puisés à la même source, on peut s'égarer de chaque côté de la baie, à sept ou huit kilomètres, sans avoir à redouter la rencontre d'un ennemi ». En fait, les Merina qui s'étaient transportés à Anamakia en avaient été chassés le 14 février 1885 et le 11 mars, ils durent également abandonner Antanamitarana où ils s'étaient repliés.

Ambohimarina

Le 14 mars 1885 le contre-amiral décrit les opérations contre les positions Hova. « Les reconnaissances des positions Hovas qui défendent l’extrémité nord de l’île, se sont opérées avec succès et deux obus, envoyés par leBeautemps-Beaupré, sur le camp ennemi, sont tombés au milieu, à une distance de 7200 mètres. Des hommes ont gravi un morne carré, accessible du mouillage, et sur lequel une pièce de 80 m/m mise en batterie, peut tirer avec succès à 3000 mètres sur le camp. Ce camp que les indigènes nomment Amboémarina, comprend comme la plupart des ouvrages Hovas, une enceinte palissadée et un grand village intérieur. Il occupe, et c’est là sa force, le sommet d’une montagne dont la hauteur n’est pas moindre de 300 mètres. Les versants sud, est et ouest de la montagne présentent des pentes abruptes ; les quelques mauvais sentiers qui conduisent au sommet sont naturellement obstrués et coupés par les Hovas. Au nord ouest, la montagne d’Amboémarina est reliée au massif montagneux qui se prolonge au nord, dans la direction de Diego Suarez, par un contre fort très élevé, mais qui est cependant dominé par les hauteurs du rova Hova. Dans ce voisinage l’accès de ce contrefort est très difficile et pourrait devenir dangereux pour l’assaillant.Al’est, la montagne dont je viens de parler, est dominée par le morne carré dont elle est séparée par une vallée profonde. Du sommet du Mont carré, on peut canonner le camp à la distance de 3000 mètres, mais le transport d'un canon de 80 m/m de campagne présente de grandes difficultés. La distance du camp à la baie est de 7200 mètres, celle de la baie au mont carré de 4100 mètres environ. La garnison de ce camp comprend 800 Hovas et environ 1200 Sakalaves, contraints par la force. Il y a 5 mauvais petits canons et l’armement des hommes consiste en fusils à pierre. Seulement dans cette superbe situation militaire et sur ce large plateau si difficile à gravir, il existe un immense approvisionnement de riz, des bœufs en quantité et deux sources d’eau excellente. Les Hovas qui y sont établis y sont depuis longtemps ; c’est une colonie formée par eux ; ils y ont fait souche et sont dans des conditions de santé bien supérieures à tous ceux qui habitent les autres parties de la côte. Il y a 3 mois qu’ils n’ont plus aucune communication avec la capitale. Ils sont donc voués à la soumission. Un bombardement méthodique, fait de la baie d’Amboudivahibé, forcerait l’évacuation. Il faudra alors cerner la montagne dans la vallée pour empêcher la fuite des hovas. J’estime nécessaire une colonne de 400 hommes et environ 500 à 600 porteurs ; mais c’est une opération que je ne pourrait tenter que vers le mois de mai. La baie d’Amboudivahibé est largement ouverte aux vents de NE. Il faudra donc attendre que la mousson de S.E soit bien établie pour amener là 2 bâtiments et le personnel nécessaire. Jusque là, et quand même, nous pouvons commencer nos établissements de Diego Suarez.»

Les premières installations:

Miot les décrit ainsi dans son rapport : « Depuis la prise de possession par la Creuse, les Sakalaves rallient peu à peu. Nous possédons là un admirable port, facile à défendre et dont la possession vaut à elle seule tous les sacrifices qu’on peut faire ici. Nous pouvons déjà sans danger, avec sécurité, commencer à y accumuler, si nous le désirons, vivres, charbon, rechanges, ateliers, tout ce qui peut être nécessaire pour ravitailler notre station de la mer des indes. Rien qu’en y envoyant le rebut de nos ports, nous pouvons établir ici un lieu de refuge et de réparations. Le port de la Nièvre, qui s’ouvre au fond de la baie de Diego Suarez, peut facilement, et à l’aise, contenir au moins six cuirassés. Ils y trouveraient un abri sûr et ne pourraient être exposés aux coups venant de l’entée qui est située à 11000 mètres environ dans le N.E. Tout cela est occupé maintenant, nous n’avons qu’a y envoyer ce qu’on voudra. J’y mettrai plus tard quelques soldats et je crois nécessaire d’y établir un capitaine de frégate quand la Dordogne y prendra station.»

Emplacement du futur port en 1885. On aperçoit le fortin sur la crète

Ce capitaine de frégate, c'est le commandant Caillet qui sera le premier « commandant particulier de Diego-Suarez ». Installé sur la Dordogne, il reçoit, en octobre 1885 la visite du Député de La Réunion François de Mahy, ardent partisan de la colonisation de Madagascar, qui nous décrit son escale à Diego en octobre 1885. « J'ai eu le plaisir de retrouver à Diego Suarez un ami, M. le capitaine de frégate Caillet, commandant supérieur du nouvel établissement. [...] Nous avons mis pied à terre au village d'Antombouck ou Antsirane, composé d'une vingtaine de paillotes malgaches, abritant une population très pauvre, de cent vingt ou cent cinquante habitants. A gauche du village, le casernement de nos soldats, très bien conditionné. » Mais des escarmouches opposent encore les soldats français aux troupes merina : c'est ce que constate Fraçois de Mahy dès son arrivée : « Nous avons eu hier une petite alerte. Au moment où nous sortions de table, à bord de la Dordogne, chez M. le commandant Caillet, commandant supérieur de Diego-Suarez, on a entendu quelques coups de fusil à terre. - Vite, branle-bas de combat à bord de la Dordogne, échange de signaux avec la terre. Nous regagnons notre Bisson avec le commandant Poudra. Le commandant Caillet descend avec sa compagnie de débarquement pendant que le Bisson fait aussi branle-bas et braque ses canons en attendant les ordres du commandant supérieur. Nous avons ainsi été tenus en haleine jusqu'à onze heures et demie ». Mais les menaces hova ne semblent pas inquiéter l'Amiral Miot qui écrit : « A Diego Suarez, la Creuse fait le meilleur effet. Quelques villages Sakalaves se groupent sous la protection de ses canons, mais leur timidité est encore excessive et les bruits que l’on répand parmi eux de notre prochaine évacuation empêchent ceux de l’intérieur de nous rallier franchement. Ils se prononceraient sans hésitation si les Hovas étaient chassés du fort d’Ambohémarina, situé à 30 kilomètres dans l’intérieur, et dans une situation qui défie tout assaut. D’ailleurs les Hovas d’Ambohémarina ne nous empêchent pas de nous établir à Diego Suarez. Il sont plus préoccupés de leur sécurité que des moyens de nous inquiéter. Un incident est à noter lors d’une reconnaissance en avant dans les plaines du sud : elle revenait avec un convoi de zébus lorsqu’elle essuie deux ou trois coups de feu à 80 mètres de distance de la lisière d’un bois, blessant l’enseigne de vaisseau Crova et le matelot Cormerais. 200 Hovas descendent alors de la montagne pour attaquer la colonne ; le maître voilier de la Creuse Tison, qui avait pris le commandement du détachement déploie ses 40 hommes et quelques feux de salves suffisent à disperser les Hovas qui laissent sur le terrain une douzaine de cadavres ». Cependant de légères fortifications ont été mises en place à Diego : « J’ai fait construire deux petits fortins destinés à protéger le village d’Antsirane, plutôt pour rassurer les réfugies qui viennent jusqu’à nous, que pour nous défendre contre toute agression des Hovas ». Ces deux petits fortins, construits sur les pentes du plateau, en bois, seront rapidement remplacés par des défenses plus solides, à Cap Diego, que Miot évoque dans un courrier. « L’emplacement pour recevoir un casernement est choisi dans les meilleures conditions. Il y a une baignade, de l'ombre, une falaise qui l’abrite des grands vents de sud. Le terrain forme un vaste rectangle de 70 mètres de longueur sur 47 de largeur. Les planchers des cases seront élevés de 0,75 au dessus du sol. L’anse du cap Diégo se prête, à tous points de vue, à la création d’un établissement maritime pouvant contenir des hangars à charbon, des magasins-dépôts et des ateliers de réparation. Avec une jetée de 20 à25 mètres de longueur et un développement de 150 mètres de quai construits en déblai, et au moyen de d’une simple entaille au pied du versant nord de la montagne, on peut faire de l’anse de Diégo, un petit port très bien fermé où des navires calant 5 mètres pourront venir s’amarrer bord à quai, à marée, basse. Ces travaux seront d’une exécution facile et peu coûteuse, attendu qu’on a sous la main tous les matériaux de constructions, blocs pour les enrochements et pour le massif intérieur de la jetée et des quais, moellons de choix, pierres de taille, sable et calcaire pour la chaux et même pour le ciment. La falaise qui borde au nord l’anse de Diégo renferme, par grandes masses, dans sa partie supérieure des argiles éminemment propres à la fabrication des tuiles et de la brique. A 100 mètres du cap existe une source d’eau vive, abondante en toutes saisons, qui jaillit des flancs boisés de la falaise à 12 mètres environ des hautes marées.»
Mais ces installations défensives n'empêchent pas Miot d'envisager une offensive contre les Hovas repliés dans leur forteresse d'Ambohimarina. Cependant, les choses vont changer avec le Traité du 17 décembre 1885 signé avec le Gouvernement de la Reine de Madagascar et qui accorde à la France « le droit d'occuper la baie de Diego-Suarez et d'y faire des installations à sa convenance ». La France gardera le territoire de la baie, étroitement circonscrit dans des limites que les français ne cesseront de franchir tandis que les hovas continueront à gouverner, au nom de la Reine, du haut de la forteresse d'Ambohimarina, dans la Montagne des français, la province d'Antomboko.

■ Suzanne Reutt


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