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2014


Les Tirailleurs de Diego Suarez Suarez(4) : Les tirailleurs au combat

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Jeudi, 17 Juillet 2014 08:30

Tirailleurs malgaches dans une tranchée-abri en 1915
Tirailleurs malgaches dans une tranchée-abri en 1915

Le 3 août 1914, l'Allemagne déclarait la guerre à la France et à la Serbie. Mais, dès le 1er août, la France avait déclaré la mobilisation générale. Quelles répercussions ces nouvelles eurent-elles à Madagascar, et principalement sur les militaires malgaches? Allaient-ils devoir partir en Europe?

Les premiers départs de tirailleurs malgaches

Les premiers départs de Diego Suarez, en 1915 concernèrent les réunionnais ainsi que, comme nous l’avons vu, les tirailleurs déjà en service. Ils furent suivis, au fur et à mesure de leur formation, par les envois de recrutés. Le Journal Officiel de Madagascar du 10 juin 1916 évoque le départ du 1er bataillon pour la Tunisie : « Le général commandant supérieur des troupes est heureux de porter à la connaissance des corps de troupe indigènes et des services du groupe les excellents renseignements qu’il a reçus au sujet du 1er bataillon malgache embarqué pour une destination extérieure à la Colonie (bataillon Galland, en garnison en Tunisie). Ce bataillon a quitté Madagascar en deux échelons: 1° Trois compagnies avec le chef de corps ont été embarquées à Diego-Suarez, le 22 octobre 1915, sur l’Océanien et le Ville d’Alger; 2° La 4ème compagnie du dit bataillon, avec des hommes de renfort, a quitté Diego, le 22 décembre 1915 sur le Caucase. Les mouvements accomplis par ces deux groupes jusqu’à l’arrivée à destination (Gabès) ont donné lieu aux remarques suivantes : Le premier groupe, débarqué à Bizerte, le 13 novembre 1915, après une excellente traversée, a rejoint Tunis. [...] Le second groupe a été soumis en mer aux fatigues d’un voyage pénible, soit en raison d’une température très froide, soit par suite des fatigues d’une mer très agitée, particulièrement en Méditerranée. Cependant les tirailleurs n’ont pas cessé de faire preuve d’un excellent moral; leur état de santé a été satisfaisant. La discipline, la tenue et l’entrainement des tirailleurs malgaches en Tunisie, n’ont fait que confirmer ce que pouvait laisser présager un semblable début ». Le commandant Galland dit de son côté : « C’est un bataillon de soldats vigoureux, disciplinés, très bons tireurs, instruits dans toutes les spécialités (grenadiers, signaleurs, agents de liaison) résolus au sacrifice et commandés par des officiers qu’ils suivront aveuglément partout ». Ces départs furent suivis de beaucoup d’autres et les tirailleurs malgaches furent effectivement partout et notamment dans les combats du nord de la France.

Les tirailleurs de Diego Suarez dans la guerre

Nous l’avons vu, les recrutements de volontaires furent plus importants sur les plateaux que sur les côtes. Mais le nord fournit cependant son contingent de volontaires, comme on peut le voir dans cette lettre, citée par Garbit et signée d’un nom bien connu des Antankarana puisqu’il s’agit du fils du roi Tsialana, le sergent Abdouramany:
« Fidèle à la tradition de mon grand-père qui, sans aucun combat, en 1841, a cédé à Sa Majesté Louis-Philippe, roi des français, les îles de Nossi-Be, Nossi-Mitsio, Nossi-Comba, et toutes les îles environnant Madagascar qui lui appartenaient, je remplirai jusqu’au bout mon devoir, au nom de mon père, Tsialana qui, empêché par l’âge mûr, n’a pu, avec tout son vif regret, venir lui-même prendre les armes pour la défense de la France, sa mère patrie, qui lui est toujours chère » Abdouramany, Sergent à la 82ème Compagnie.
Cependant, il est difficile, dans le grand brassage des hommes et de la guerre de retrouver la trace des tirailleurs originaires de Diego Suarez. Fondus dans différents bataillons (et même dans les bataillons sénégalais ou marocains), ils ont combattu essentiellement dans l’infanterie (infanterie coloniale, régiment de tirailleurs malgaches, bataillon mixte, bataillon d’infanterie coloniale de Diego-Suarez, bataillon de tirailleurs sénégalais, bataillon somalis...) et dans l’artillerie. Beaucoup des recrutés furent affectés à des travaux relevant du génie militaire (routes, tranchées ou approvisionnement en munitions etc.) ou de la santé (infirmiers, brancardiers...) mais un grand nombre furent envoyés au front où ils se conduisirent avec bravoure. Le plus célèbre bataillon de tirailleurs malgaches fut le 12ème bataillon de marche qui combattit héroïquement au Chemin des Dames en mai 1917. En 1918, lors de la deuxième bataille de la Marne, 500 de ses hommes moururent au combat.
En 1918, le Gouverneur Général Augagneur rendit hommage au courage des militaires malgaches : « Il insiste sur l’effort militaire des Malgaches dont 45 000 sont des engagés volontaires. Sur ce nombre, 15 000 servent brillamment dans l’artillerie avec les Européens ; il signale la glorieuse conduite du 12ème tirailleurs malgaches qui fut deux fois cité à l’ordre de l’Armée et qui, dans la dernière offensive, captura plus de 500 prisonniers et prit 7 canons » (J.O de Madagascar 25 août 1918).
Et dans sa conférence de 1919, le Gouverneur Garbit lit longuement le chapelet des citations qui furent décernées aux tirailleurs dont il vante inlassablement l’héroïsme. Je n’en citerai que deux ici : « Razafimpahitra - Tirailleur de 1ère classe. Blessé par grenade au cours d’une attaque ennemie dans la nuit du 20 au 21 septembre 1917, est resté à son poste, continuant le feu, et ne s’est fait panser que lorsque l’ennemi a été repoussé. Gustave - Tirailleur de 2ème classe. S’est vaillamment porté en avant, malgré un violent bombardement, pour aller chercher et ramener un européen blessé, tombé entre les lignes ».
Et Garbit vante aussi la générosité des malgaches même envers l’ennemi : « J’ai vu sur le champ de bataille, après l’action, des Malgaches donner leur café à boire à des blessés boches ou les couvrant d’une couverture abandonnée ». En France, les tirailleurs malgaches ont combattu en Alsace, en Lorraine, dans l’Aisne, dans les Ardennes, dans la Marne, la Meuse, la Meurthe et Moselle, le Nord, l’Oise, le Pas de Calais, la Somme, les Vosges... Mais aussi en Albanie, en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Serbie, en Tunisie, en Turquie...
Sur les champs de bataille de la Grande Guerre les tirailleurs malgaches ont combattu au coude à coude avec les soldats français... dont certains venaient, comme eux de Madagascar. C’est le cas d’une famille dont tous les Antsiranais connaissent le nom puisqu’une rue de la ville porte leur nom, la rue Imhaus.

Le commandant Imhaus et ses fils

Théodore Imhaus, né à La Réunion et époux de la fille du député François de Mahy est affecté à Madagascar comme chef de bataillon au 13ème régiment d’Infanterie coloniale, puis par décision du 30 avril 1904, il passe au 3ème régiment de tirailleurs malgaches. Mis en congé à sa demande, il va créer, avec MM. Dubois et Pivert les briqueteries d’Ankorika, qu’il exploitera ensuite avec ses fils et il deviendra un des notables de Diego Suarez. C’est pendant la Grande Guerre que la destinée de cette famille va prendre l’allure d’une tragédie antique. Si certains lecteurs de La Tribune ont vu le film de Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan qui montre comment tout est fait pour sauver l’unique enfant restant d’une famille qui a perdu deux fils dans la dernière guerre, ils ne pourront s’empêcher de penser que l’histoire des Imhaus dépasse de loin le drame de la famille Ryan. En effet, la guerre tuera le père (le commandant Théodore Imhaus), ses quatre fils et son frère. Et, pour faire bonne mesure son petit-fils sera tué en 1944 lors de la 2ème guerre mondiale ! Le premier mort sera François, mort des suites de ses blessures dès le début des hostilités en septembre 1914 ; puis suivront André et Émile, des jumeaux, tous deux morts à 20 ans en 1915 et dont les corps ne furent pas retrouvés ; et enfin le dernier des fils mourra « tombé au champ d’honneur » à la fin de la guerre, en juillet 1918. Tous faisaient partie de l’Infanterie coloniale. Quant au commandant Théodore Imhaus, engagé volontaire malgré son âge, il mourra héroïquement le 30 mars 1916. Voilà un extrait de sa citation : « Officier supérieur animé des sentiments les plus élevés. Venu sur le front à 61 ans, a donné un exemple de sa bravoure en se jetant revolver au poing, suivi de ses agents de liaison, sur une troupe ennemie qui tentait un encerclement. A réussi par son action héroïque à arrêter le mouvement enveloppant. A été tué d’une balle au cœur »(J.O R.F du 7 juin 1916)
La guerre de 14-18 a fait des milliers de morts et Madagascar a payé un lourd tribut. 3750 malgaches environ sont morts soit environ 10% des recrutés. Ils sont morts dans les combats, de leurs blessures, de maladie... ou dans le naufrage du Djemnah

Le naufrage du Djemnah

Le Djemnah, paquebot des Messageries Maritimes, est un bateau bien connu des Antsiranais de l’époque puisqu’il a assuré la ligne de l’Océan Indien entre 1895 et 1914. Tous les antsiranais, au début du siècle (le XXème) se souviennent du jour où, pris dans un terrible cyclone, le 15 décembre 1899, il se retrouve, à 4 heures du matin, à l’état d’épave, machines et gouvernail brisés. Heureusement, il sera sauvé, dans des conditions épouvantables par le Caravellas qui parvient à le remorquer jusqu’à Diego Suarez en le tractant par sa chaîne d’ancre. C’est sur ce même Djemnah que trouveront la mort, le 14 juillet 1918, 190 tirailleurs (dont beaucoup recrutés à Diego Suarez) de retour au pays à la fin de la guerre. En effet, ce jour-là, le Djemnah, parti de Marseille le 1er juillet est torpillé en Méditerranée par le sous-marin allemand UB 105 dans le sud de la Crète : 548 personnes périront dans ce terrible naufrage.

Le Djemnah à Marseille
Le Djemnah à Marseille
Transport postal et auxiliaire de type Iraouaddy mis à flot le 27/09/1874. 5 400 T, 124,9 x 12,1 m ; 1 machine à vapeur compound, 6 chaudières au charbon ; 2 900 cv ; 13-14 nds ; une cheminée ; 83 passagers en premières, 42 en secondes, 60 en troisièmes plus éventuellement 1 200 hommes en entrepont. Torpillé par le UB 105 (KL Wilhelm Marschall) en Méditerrannée dans le sud de la Crête, entre Benghasi et Derma par 33°12 N et 23°55 E. Il y a 548 morts, dont 190 tirailleurs Malgaches sur le chemin du retour après les combats.
Le retour à Madagascar

Quant aux tirailleurs qui reverront la terre natale, leur joie sera ternie par quelques désillusions. Le gouverneur Garbit, en conclusion de sa conférence avait averti : « Ces hommes constitueront une force économique nouvelle. Ils ont pris l’habitude de l’effort soutenu et discipliné ; ils ont aussi pris le goût de plus de confortable, du moins dans leur nourriture et dans leurs vêtement: ils devront travailler davantage pour le satisfaire. En outre, beaucoup ont appris un métier[...] Tous ces hommes constitueront des spécialistes précieux pour les entreprises de nos colons[...]Tout ceci, bien entendu, si nous savons les utiliser. Il n’en serait évidemment plus de même si ces Malgaches ne trouvaient pas, à leur retour chez eux, la bienveillance et la sollicitude à laquelle ils ont droit ». En réalité, les combattants de 14-18 ne trouvèrent pas toujours cette bienveillance que demandait Garbit. Bien sûr, ils ont été honorés : les troupes coloniales ont tenu un rang important dans les défilés de la Victoire et les corps des tirailleurs tués ont été inhumés avec les hommages qui leur étaient dus. Mais, en dehors des honneurs, les combattants et travailleurs de la guerre ne trouvèrent pas, à Madagascar, la gratitude à laquelle ils pouvaient s’attendre. Tout d’abord, ils retrouvent un pays en situation de crise. Le gouverneur Augagneur signalera, en 1918 que « les engagements de plus de 40.000 tirailleurs qui représentent la partie travailleuse de la population, et une saison agricole exceptionnellement mauvaise, ont eu pour résultat, en 1917, une diminution considérable de la production ». D’autre part, alors qu’on leur avait fait miroiter l’accès à la nationalité française, la citoyenneté a été octroyée « au profit des groupes dirigeants et non des tirailleurs qui les réclament à bon droit » (Chantal Valensky, Le soldat occulté). A Diego-Suarez, c’est Jean Ralaimongo, engagé volontaire en 1916, qui, avec d’anciens soldats, incarnera la révolte devant cette désillusion en défendant les thèses de la Ligue Française pour l’Accession aux droits de citoyens des Indigènes de Madagascar (LFADCIM) et qui animera la lutte pour la naturalisation en masse. Cependant, les « Anciens combattants » revenus dans leurs villages resteront dans l’ensemble des hommes estimés et respectés : ils ont traversé les mers, connu la France, côtoyé la mort et lutté au coude à coude avec les poilus français qui avaient appris à les estimer et à partager avec eux l’horreur et la fraternité de la guerre.

■ Suzanne Reutt

Enterrement à Diego Suarez d’un soldat mort en France
Enterrement à Diego Suarez d’un soldat mort en France

Les Tirailleurs de Diego Suarez Suarez(3) : Dans la guerre !

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Mardi, 01 Juillet 2014 08:27

Tirailleurs malgaches dans une tranchée-abri en 1915
Tirailleurs malgaches dans une tranchée-abri en 1915

Le 3 août 1914, l'Allemagne déclarait la guerre à la France et à la Serbie. Mais, dès le 1er août, la France avait déclaré la mobilisation générale. Quelles répercussions ces nouvelles eurent-elles à Madagascar, et principalement sur les militaires malgaches? Allaient-ils devoir partir en Europe?

1914-1915 : Seuls les français sont concernés...

La déclaration de guerre inquiéta les anciens militaires malgaches redoutant une mobilisation. Mais le Gouverneur Général Picquié fit savoir dans les Provinces que la mobilisation concernait uniquement les français. Cependant, d'après le décret du 24 septembre 1903, les malgaches engagés dans l'armée française restaient, après leur libération, inscrits dans la réserve et pouvaient être rappelés. Mais ces dispositions furent appliquées avec parcimonie (456 rappelés au 30 juin 1915). Il fut cependant envisagé de faire appel aux troupes de Madagascar pour des opérations en Afrique. Ainsi, la Dépêche malgache du 17 juillet 1915 informe ses lecteurs que « Dès le début des hostilités, une compagnie de marche dont une portion se trouvait à Tananarive et l'autre à Diego Suarez avait été mise à la disposition de nos Alliés, les Anglais. Cette compagnie devait, le cas échéant, se rendre soit à Dars-ès-Salam, soit en Afrique du Sud pour aider nos alliés. L'Armée allemande du Sud-ouest Africain s'étant rendue au Général Botha, notre compagnie de marche a été dissoute ». Il fut également question, en août 1914, d'envoyer deux bataillons au Cameroun mais on fit finalement appel aux troupes du Maroc. Il sembla donc inutile, dans cette première période de la Guerre d'utiliser les tirailleurs malgaches. Et ceci, d'autant plus que les opérations s'annonçaient bien sur le front français, notamment avec les succès remportés , lors de la première bataille de la Marne ,en septembre 1914, par le Général Joffre - que tout le monde connaissait bien à Diego Suarez - et qui avait stoppé l'avance allemande... Cependant, dès 1915 et surtout avec le début de la bataille de Verdun qui fait des centaines de milliers de morts, la France va avoir besoin de combattants.

Pourquoi pas des malgaches?
C'est ce que beaucoup, à Madagascar et en France commencent à penser et c'est ce qu'exprime la Tribune de Madagascar dans un article du 26 juin 1915 qui se demande pourquoi on n'utilise pas les tirailleurs malgaches qui pourraient rapidement devenir « une troupe d'élite ». Et le même journal donne la parole, le 20 juillet 1915 à un tirailleur (dont personne n'a vérifié l'identité!) qui s'exclame: « qu'avons-nous fait pour être indignes d'aller à l'ennemi ?»

Les premiers recrutements de soldats malgaches

La nomination du Gouverneur Général Garbit, en août 1914, va accélérer le recrutement de soldats malgaches : en effet, celui-ci va insister pour envoyer des combattants. Dans une conférence de 1919, il décrit les opérations qui ont présidé à l' envoi d'un premier bataillon : « Sur l'insistance de la colonie, un premier bataillon fut envoyé en France, composé uniquement de volontaires choisis parmi les tirailleurs du corps d'occupation, déjà en service, et qui ne perçurent, cette fois, aucune prime spéciale ». Ce premier bataillon, était formé de trois compagnies de 650 tirailleurs qui furent regroupés à Diego Suarez. Ce bataillon, qui comprenait vraisemblablement des tirailleurs du 3ème régiment de Diego Suarez rassemblait en fait des volontaires (cependant sélectionnés !) de toute l'île. Le départ des volontaires de Tananarive (une quarantaine) donna lieu à de grandes manifestations d'un enthousiasme sans doute organisé. La Tribune de Madagascar publie un « poème » à leur gloire:

« Ils sont partis les tirailleurs;
Ils ont quitté Tananarive;
Sur leurs chéchias pleuvaient les fleurs;
Ils vont au loin , sur l'autre rive,
Le cœur ardent, l'âme expansive,
Le regard fier et menaçant.»

En fait, l'enthousiasme guerrier n'était pas la seule raison de ces engagements. Garbit détaille d'ailleurs les moyens de persuasion employés : « Les procédés employés furent, en dehors de l'appât de la prime (variable suivant la catégorie de l'engagement) offerte par l'Etat: des « kabarys » (discours) patriotiques faits par les chefs indigènes, les administrateurs et le gouverneur général lui-même; des cérémonies militaires (revues, défilés, etc.) ; des représentations patriotiques, etc.». Cependant le Ministère de la Guerre s'inquiéta de la valeur de ces recrues: il demanda par télégramme « si sélection faite avec soin parmi races dont courage éprouvé- - intention étant les employer à opérations actives ». Sur les assurances de Garbit, le Ministère répondit : « Pouvez embarquer tirailleurs » et ce premier contingent de tirailleurs malgaches s'embarqua à Diego Suarez les 21 et 22 octobre sur l'Océanien et le Ville d'Alger.

Une « véritable armée d'indigènes »
Embarquement des troupes à Diego Suarez sur le paquebot Ville d’Alger
Embarquement des troupes à Diego Suarez sur le paquebot Ville d’Alger

La guerre devenant de plus en plus meurtrière, la France demanda au Gouverneur Général, fin 1915, d'envoyer un détachement d'un millier d'hommes. Le recrutement fut organisé par 2 décrets parus au Journal Officiel français du 18 décembre 1915. Ces décrets prévoyaient que les engagements étaient contractés pour la durée de la guerre. Les engagés recevaient une prime de 200 francs pour les unités combattantes (soit environ 670 euros). Par ailleurs, par un arrêté du 9 octobre 1915, une allocation journalière est accordée « aux familles des tirailleurs indigènes désignés pour servir hors de la colonie en vue de participer aux opérations de la guerre actuelle et qui remplissent les devoirs de soutien indispensable de famille ». Mais avant même la signature de ces décrets, le Gouverneur Général avait été invité à lever 4 bataillons malgaches qui seraient formés dans la colonie jusqu'en mars 1916. Le 19 février 1916 , on comptait 5943 engagements de volontaires mais le flux des engagements se ralentit vite et il fallut trouver d'autres moyens de persuasion que ceux évoqués plus haut par Garbit. D'autant plus que le Ministère de la Guerre demandait de plus en plus d'hommes... Garbit, d'ailleurs, dans sa conférence de 1919, évoque pudiquement certains de ces moyens : « Dans la suite, ces moyens furent complétés par la remise en vigueur , dans certaines régions, d'une vieille coutume indigène le « tsondrana », cadeau offert en supplément de la prime aux militaires indigènes partant pour le front, par ceux qui restaient, au moyen de cotisations volontaires; puis par l'emploi de recruteurs indigènes, chargés de renseigner leurs compatriotes et qui recevaient, à cet effet, par homme recruté par leur entremise, une prime payée par la colonie ». On peut imaginer les dérives qu'entraina l'usage de ces moyens... Le « tsondrana » devint un « véritable achat de mercenaires » (M.Gontard); les autorités firent de plus en plus pression sur les populations pour qu'elles fournissent des « volontaires » si bien que le « volontariat » devint de plus en plus un enrôlement forcé qui irrita non seulement la population malgache mais également les colons dont les ouvriers désertèrent les plantations et les entreprises. D'après Maurice Gontard, ces moyens de pression donnèrent les résultats attendus puisque « On eut, dans la seconde quinzaine d'août 1916, 280 engagements, 380 dans la première quinzaine de septembre, 447 dans la seconde. Du 16 octobre au 29 décembre 1916, 14 026 volontaires se font inscrire; en janvier 1917 : 8 494 ». Cependant, comme le dit Chantal Valesky (Le soldat occulté), on assista à « un recrutement en coups d'accordéon », le Ministère réclamant ou refusant alternativement les envois d'hommes pour la guerre. En effet, comme nous l'avons vu plus haut, et surtout au début des hostilités, la France doutait des qualités physiques et militaires des soldats malgaches. Par ailleurs, les protestations des colons se firent entendre de plus en plus fort ; enfin, les envois de troupes buttèrent contre l'insuffisance des navires susceptibles de les transporter. En tout, d'après le Gouverneur Garbit, 45 863 malgaches s'engagèrent, dont 41 355 combattants. Mais le recrutement de « volontaires » n'eut pas le même succès dans toutes les provinces : il fut important sur les plateaux mais beaucoup moins sur les côtes, et pour Diego Suarez, il ne représenta que 0,5 % des effectifs ! Si bien qu'après le départ de Garbit, qui s'était lui-même porté volontaire, on insista sur le recrutement dans les régions côtières pour « réparer d'injustes pressions faites sur les régions centrales ».

Diego Suarez, centre de tri.

Cependant Diego Suarez joua un rôle important dans la participation des tirailleurs à la grande guerre. D'abord comme centre de regroupement des troupes devant rejoindre la France. En effet, les volontaires de toute l'île ont souvent été regroupés à Diego Suarez. Nous avons vu plus haut que les premiers volontaires recrutés , notamment sur les plateaux, furent dirigés sur Diego Suarez. Quelquefois, les soldats mobilisés vinrent de plus loin. C'est ainsi que l'on peut lire dans Le Tamatave du 19 mai 1915 : « Un détachement de 50 tirailleurs pris parmi les races du sud, sera dirigé sur Diego Suarez par le prochain « Bagdad » en vue de compléter les deux nouvelles compagnies mobilisées du 3ème malgache ». Et parfois, de plus loin encore, puisque Diego Suarez fut un important point de regroupement des tirailleurs asiatiques avant leur départ pour la France. Le Tamatave du 26 février 1916 annonce : « Prochainement 2 steamers amèneront à Diego Suarez 1 200 tirailleurs tonkinois. Cet effectif pourra être augmenté ». Un mois plus tard, c'est la Dépêche malgache qui indique : « Le vapeur Derwent est attendu à Diego Suarez. Il a à bord 590 tirailleurs annamites. L'autre moitié du contingent suivra de près ». Peut-être d'ailleurs s'agissait-il des mêmes...

Tonkinois, Annamites... en tous cas la coexistence avec les tirailleurs malgaches ne fut pas toujours sereine. C'est toujours la Dépêche malgache qui signale à Diego Suarez, le 10 juin 1916, « une violente bagarre entre Annamites et Malgaches ».

C'est également à Diego Suarez que furent regroupés les soldats réquisitionnés de La Réunion dont le premier contingent , embarqué sur le paquebot Djemnah fut formé sur place avant son départ pour la France en mars 1915. En effet, le rôle de Diego Suarez ne se borna pas à celui de centre de tri. Diego Suarez fut essentiellement un centre d'instruction militaire pour les contingents recrutés. C'est également à Diego Suarez que se tient une des commissions médicales qui contrôlent l'aptitude des recrutés : y siégera sans doute le célèbre médecin Girard qui, blessé au front, est affecté en 1917 à l'hôpital de Diego Suarez. Cependant, si Diego Suarez a joué un rôle logistique essentiel dans l'envoi des recrutés, la plus grande partie des troupes déjà formées resta dans le Nord pour défendre la place qui constituait un élément important de la défense extérieure de la France.

(à suivre)

■ Suzanne Reutt


Les Tirailleurs de Diego Suarez(2) : Le baptême du feu

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Mercredi, 25 Juin 2014 06:23

« Exercices d’instruction des tirailleurs Skalalaves »
« Exercices d’instruction des tirailleurs Skalalaves »

En cette année anniversaire du début de la Grande Guerre, il nous a paru nécessaire d’évoquer les tirailleurs malgaches dont une grande partie furent stationnés à Diego Suarez. C’est même dans le Nord de l’Ile que furent créées les premières unités « indigènes1 »

Avant 1885: Les premiers combats

Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, la France avait recruté, par l'intermédiaire du Colonel Pennequin, et avec l'appui de la Reine Sakalave Binao, un corps de tirailleurs sakalaves. Ces troupes, organisées dans des unités mixtes avec des soldats français, se trouvèrent engagées dans plusieurs affrontements contre les troupes hovas de la Reine Ranavalo, notamment à Anorotsangana où elles affrontent, le 18 octobre 1884, les troupes royales et à Andampy, le 27 aout 1885 où la victoire, revendiquée par les français, semble être revenue aux troupes merina. En 1885, les troupes recrutées par Pennequin sont ramenées à Diego Suarez, devenue possession française. Dans un rapport du 14 février 1886, le nouveau Gouverneur de Diego indique qu'il est nécessaire de les affecter au nouveau Territoire « pour ne pas subir la vengeance des merina ».

La guerre de 1894-1895

Après la rupture des négociations entre la France et le Gouvernement royal, les Tirailleurs de Diego Suarez vont devoir, à nouveau, affronter les « hova ». Le 19 décembre 1894, d'après Galli dans son livre La guerre à Madagascar : « le capitaine Jacquemin, des tirailleurs sakalaves, à la tête d'un détachement de ce corps, attaqua [...] un poste hova vers Antanamitarana et l'enleva d'assaut en infligeant à l'ennemi des pertes sérieuses ». Le 23 décembre 1894, 150 soldats merina s'attaquent au fort de Mahatsinjo où ils sont repoussés par les troupes françaises et « indigènes ». Le 24 décembre, la colonie de Diego Suarez est déclarée en état de siège et quelques ouvrages de défense sont construits à la hâte. Le 19 février 1895, les tirailleurs participent, sous la conduite du Commandant Pardes, à l'attaque du Point VI, à quelques kilomètress d'Antsirane, tenu par les Merina : ils perdent 7 hommes dans cette action. Il faudra attendre le 14 avril pour que les combats cessent , dans le Territoire de Diego Suarez, avec la prise du fort d'Ambohimarina, occupé par les troupes royales. Mais cette action, menée par le bataillon des volontaires de La Réunion, n'impliqua pas les Tirailleurs malgaches dirigés sur Majunga en appui des forces françaises débarquées. En effet, dès le début de l'année, un détachement comportant des troupes de marine et d'artillerie avait été embarqué à Diego Suarez, les 13 et 14 janvier, sur la Rance et la Romanche, pour Majunga, où il arriva le 16 janvier ...après la prise de la ville. Les tirailleurs participèrent cependant à la suite des combats, avec l'avant-garde du Corps expéditionnaire commandée par le Général Metzinger. Avec le bataillon d'infanterie de marine de Diego Suarez et une partie du régiment d'Algérie, ils s'emparent de Mahabo le 25 mars et de Marovoay le 2 mai 1895 .

Le casernement des « tirailleurs indigènes » à Ankorika
Le casernement des « tirailleurs indigènes » à Ankorika
Réorganisation du corps des tirailleurs après 1895

Entre 1895 et 1900, le corps des tirailleurs est réorganisé à plusieurs reprises. Le 17 janvier 1895, une dépêche ministérielle stipule que « l'ancien corps de tirailleurs de Diego Suarez formera le 1er Bataillon du Régiment de tirailleurs malgaches » (J.O de Madagascar et Dépendances). Le 26 septembre 1896 la Décision 67 prévoit que « Le Bataillon de tirailleurs malgaches faisant actuellement partie du Régiment Colonial, est rattaché au Régiment de tirailleurs malgaches » et que l'ancien bataillon de Diego Suarez devient le 2ème Bataillon. Mais ces décisions restent souvent de pure forme, les engagements étant la plupart du temps insuffisants (c'est ainsi qu'en 1895, seulement 7 Comoriens pourront être recrutés dans le corps des Tirailleurs de Diego Suarez !). A partir de 1900, l'Armée coloniale est profondément réorganisée. La décision du 28 décembre 1900 fixant la composition des régiments malgaches prévoit que ceux-ci doivent comporter 12 compagnies ; chaque compagnie est dirigée par 3 officiers français, 12 sous-officiers français ou malgaches et 188 hommes de troupe. Le 25 avril 1903, un décret crée le 3ème Régiment de Tirailleurs malgaches (dans lequel existe un fort contingent de Sénégalais !) et, en 1905 seront créées les compagnies de batteries mixtes et celles de conducteurs auxiliaires qui assurent l'entretien des pièces d'artillerie et sont chargées de la défense de la place de Diego Suarez.


En 1904 la situation à Diego Suarez est la suivante (du moins sur le papier !) :
— 13ème régiment d'infanterie (3 bataillons),
— 3ème régiment de tirailleurs sénégalais (4 bataillons),
— 1 bataillon de tirailleurs sénégalais pour la défense de Diego Suarez,
— 1er, 2ème, 3ème régiments de tirailleurs malgaches ayant 3 bataillons chacun,
— 1 bataillon de légion étrangère et un 2ème bataillon de légion étrangère pour la défense spéciale du Point d'Appui,
— Artillerie coloniale : 1 régiment de 8 batteries mixtes dont moitié à pied et 2 compagnies d'ouvriers auxiliaires.

La vie quotidienne des tirailleurs à Diego Suarez avant la guerre de 1914
Les tirailleurs indigènes vivent en famille, dans des camps à l'installation sommaire. En service, ils portent leur uniforme mais pendant longtemps leur tenue ne sera pas vraiment fixée: il faudra attendre 1905 pour que les recrues malgaches aient un uniforme réglementaire, et la guerre de 1914 pour qu'ils portent des brodequins. De plus, une certaine fantaisie est admise suivant l'origine des tirailleurs. Nous l'avons vu, les tirailleurs « malgaches » de Diego Suarez sont loin d'être tous malgaches : on trouve dans leurs rangs, en plus des soldats venus de tous les coins de l'île (au début de la colonisation, les habitants des Plateaux sont réticents à l'idée d'être en garnison à Diego Suarez mais ils finiront par être assez nombreux par la suite) ; des Comoriens en nombre important, des « zanzibarites » et des sénégalais. Cette tour de Babel pose des problèmes de communication, d'autant plus que les officiers sont français. Le commandant du corps des tirailleurs de Diego Suarez, essaiera bien de composer un Petit interprète du soldat mais celui-ci, très rudimentaire d'ailleurs, ne pourra permettre de s'adresser qu'à une fraction des troupes parlant le malgache des Plateaux. D'où des tensions constantes et de nombreuses mutineries comme celle d'Ankorika , en 1897. Ou des affrontements, comme celui qui oppose, en 1903, sénégalais et malgaches du 3ème Régiment de tirailleurs et qui fera 3 morts (un officier et 2 tirailleurs) et une vingtaine de blessés.S'ils ont été dans une certaine mesure utilisés contre les rebellions des premières années de la présence française, (malgré les réticences du Général Voyron qui avançait que « les effectifs et les nécessités du recrutement s'y opposent pour le moment ») ,ils seront ensuite occupés à toutes sortes de tâches : des manœuvres militaires, bien sûr mais aussi des emplois qui dépassent la fonction pour laquelle ils ont été recrutés. Ils seront notamment souvent utilisés comme terrassiers pendant la construction du Point d'Appui de Diego Suarez. Ils sont aussi, parfois, chargés de la police. Le journal antsiranais La Cravache informe ses lecteurs, le 24 janvier 1909 qu'« un poste de police composé de trois tirailleurs et d'un caporal fut installé chez le gardien de la prise d'eau d'Antanamitarana ». En 1911, lors d'une série d'agressions perpétrées par les Antaimoros dans la région de Diego Suarez, ils seront chargés de réprimer ces troubles. D'ailleurs, une note circulaire de 1908, invite les Administrateurs à réserver aux anciens tirailleurs les engagements dans la garde indigène. De façon plus étonnante, une dizaine de tirailleurs de Diego Suarez seront affectés à la garde de l'Exposition Universelle de Paris en 1889 où ils auront un grand succès...

Tirailleurs malgaches
Tirailleurs malgaches
L'approche de la guerre

Les années précédant la guerre vont voir le renforcement du corps des tirailleurs, notamment à Diego Suarez après le départ de la Légion Etrangère, en 1905. Cependant, les colons font preuve d'une certaine méfiance pour ces troupes indigènes, comme on peut le voir dans cet article du Signal de Madagascar du 19 mars 1908 intitulé : « Contre le départ des troupes blanches » : « Ce n'est pas avec des tirailleurs indigènes que, le cas échéant, nous pourrions maîtriser une rébellion [...] ils n'ont pas encore donné assez de preuves de leur loyalisme pour cela ». Force est de constater une certaine désorganisation dans la défense de Diego Suarez, due en partie au manque de moyens. Le 3ème régiment malgache, en garnison à Diego Suarez, ne recevra ainsi aucune dotation pour le matériel et l'armement. Par ailleurs, si la menace d'une guerre se précise, personne ne semble savoir d'où viendront les attaques éventuelles. La Revue des questions économiques et politiques de mai 1914 qui évoque « la constitution récente d'un « Comité de défense du point d'appui de Diego Suarez » constate que la rade est « vide de tout élément de défense mobile ». Et effectivement, avec le départ de la Légion Étrangère et celui du bataillon sénégalais (affecté à Majunga), la garnison de Diego Suarez a perdu une grande partie de ses effectifs.


Au 1er mai 1914, les troupes stationnées à Diego Suarez sont les suivantes :
— Le bataillon d'infanterie coloniale de Diego Suarez,
— le 3ème régiment de tirailleurs malgaches,
— le 7ème régiment d'artillerie coloniale.

Le 3ème régiment de tirailleurs malgaches dont l'Etat-major se trouve à Antsirane (sous le commandement du Lieutenant-Colonel Fraysse), est organisé en 3 bataillons et 12 compagnies :
— 1er bataillon : 1ère-2ème-3ème et 4ème compagnies - Etat-Major à Antsirane. Plus précisément, les 1ère, 2ème et 4ème compagnies sont à Ankorika. La 3ème compagnie à Anosiravo (Montagne des français, où l'on peut encore voir les restes des casernements)
— 2ème bataillon : Etat-Major à Cap Diego, 5ème compagnie à Ambohivahibe, Amponbiantambo, Ambakirano, Ambandrofo, Sadjovato et Loky, 6ème-7ème-8ème compagnies à Cap Diego
— 3ème bataillon : Etat-Major à Antsirane, 9ème compagnie à Sakaramy, 10ème, 11ème et 12ème compagnies à Antsirane, au Camp Mehouas.

Si les quota prévus sont respectés (188 hommes par compagnie), les tirailleurs de Diego Suarez doivent atteindre le nombre de 2948, mais il n'est pas sûr que cela ait été le cas, compte-tenu des difficultés de recrutement. Quant aux officiers... En théorie, il doit y avoir, à la tête de chaque compagnie, 3 officiers français et 12 sous-officiers. Si l'on en juge par les listes indiquées par l'Annuaire Général de 1914, c'est loin d'être le cas et de nombreuses compagnies (la 3ème, la 5ème, la 6ème, la 10ème) n'ont qu'un seul officier français. Quant aux 8ème et 9ème... elles n'en ont aucun ! Sans doute en raison du rapatriement de leurs officiers pour la guerre qui commence en Europe et dans laquelle les tirailleurs malgaches seront entraînés.
(à suivre)
■ Suzanne Reutt

1 Je rappelle ici que le mot indigène n'a pas en français une connotation péjorative: il désigne une personne originaire du pays où elle habite.


Les Tirailleurs de Diego Suarez (1)

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Vendredi, 02 Mai 2014 12:54

Le camp des Tirailleurs Malgaches de Tanambao

En cette année anniversaire du début de la Grande Guerre, il nous a paru nécessaire d'évoquer les tirailleurs malgaches dont une grande partie furent stationnés à Diego Suarez. C'est même dans le Nord de l'Ile que furent créées les premières unités « indigènes1 »

Des casques noirs aux tirailleurs sakalaves de Diego Suarez

Dès 1883, la France avait mis sur pied, dans le Nord de Madagascar, et sous la direction du capitaine Pennequin, un corps de tirailleurs sakalaves. En fait, ce corps était surtout composé de Comoriens et d'Arabes de Zanzibar. Cette unité, dite des « casques noirs » sera bientôt engagée contre les troupes hovas, dans les opérations au sud de Diego Suarez.Le 31 mars 1885, à la faveur des opérations militaires dans le Nord, Pennequin parvient à former une compagnie de 100 hommes recrutés grâce à la Reine sakalave Binao, qui fournit des hommes et du riz pour les nourrir. Il tente de créer un véritable bataillon indigène mais en est empêché par sa hiérarchie. Binao ayant dénoncé leur accord, Pennequin va se tourner vers le roi antankarana Tsialana, dès octobre 1885, pour recruter sa compagnie. Après le traité du 17 décembre 1885, accordant le Territoire de Diego Suarez à la France, les tirailleurs sakalaves sont affectés à la nouvelle colonie de Diego Suarez et prennent le nom de « Compagnie des tirailleurs sakalaves de Diego Suarez ». Les tirailleurs, recrutés par contrat et payés par la Marine, sont dotés d'uniformes et de fusils Chassepot. Par décret du 8 février 1888, la compagnie de tirailleurs sakalaves est affectée à la défense du poste militaire de Mahatsinjoarivo avec 2 compagnies de disciplinaires, dont l'ensemble formera une garnison de 300 hommes.
Le savant de Kergovatz, qui visite le camp en 1892, nous donne, à cette occasion une vision épique des tirailleurs: « Le fort de Mahatsinzo n'est encore qu'une longue caserne défensive en pierre, entourée d'une forte palissade. Les courtines et les bastions sont tracés, mais on n'a pu encore commencer les terrassements. On attend que le camp des tirailleurs de Diego Suarez, qui, pour le moment, est établi autour de la caserne, ait été transporté aux environs immédiats d'Antsirane. Le capitaine Lamiable, commandant des tirailleurs, voulut bien me faire visiter le camp et m'expliquer par quelles vicissitudes a passé ce malheureux corps indigène. Formé pendant la guerre de Madagascar sous le nom de tirailleurs sakalaves, il rendit les plus grands services et se distingua sous le commandant Pennequin au combat d'Andampy, le 27 août 1885, où soixante tirailleurs, non seulement protégèrent la retraite d'un peloton d'infanterie de marine tombé dans une embuscade, mais encore, immobiles à leur poste, autour du commandant blessé, attendirent sans broncher la charge furieuse de quinze cents Hovas, ne firent feu qu'au commandement et finalement mirent l'ennemi en complète déroute. La paix faite, le gouvernement eût bien voulu conserver ce corps indigène dont la solidité au feu était si bien démontrée, mais, d'un côté, le résident général, M. Le Myre de Villers, craignait d'indisposer les Hovas en ouvrant les rangs de notre armée aux Sakalaves que nous leur avions abandonnés; d'autre part, l'argent manquait, et pendant cinq années tout ce que l'on put obtenir en plus de l'ordre de ne pas laisser la compagnie se dissoudre, fut une somme de 50 centimes par homme et par jour, et le traitement d'un capitaine commandant sans l'assistance d'aucun autre officier ».

Le décret du 3 mai 1892 : les « tirailleurs de Diego Suarez »
Tirailleurs Malgaches avec leurs épouses

Selon Gallieni, dans son livre La Pacification de Madagascar, la compagnie subsista sous le nom de « tirailleurs sakalaves » jusqu'au mois de mai 1892. Par décret du 30 mai 1892, elle fut dédoublée en deux compagnies et constitua les « tirailleurs de Diego Suarez ». L'abandon du mot « sakalave » tenait au fait que la moitié du corps était composé de Comoriens, le reste étant composé d'Antankaranas, de « Zanzibaristes » (Gallieni) et de Sakalaves du nord-ouest. Toujours d'après Gallieni, « ce décret stipulait que l'effectif pouvait être porté à un bataillon [...] et que le recrutement devait s'opérer parmi les indigènes par voie d'engagements et de rengagements d'une durée fixée uniformément à 3 ans avec prime de 30 francs » (soit environ 125 000 ariary de nos jours). Chaque compagnie de ce bataillon devait comprendre 3 officiers et 7 soldats européens, et 110 sergents, caporaux ou soldats indigènes. Cependant, il semble que le recrutement des tirailleurs n'allait pas de soi et qu'il était nécessaire d'aller les chercher ailleurs que dans la Grande Île. Le Journal Officiel de Diego Suarez du 5 mars 1895 nous apporte une preuve de ces difficultés dans l'entrefilet suivant : « M.Lanzenac, Secrétaire-Général, chargé par décision du 26 novembre 1894 de se rendre aux Comores, en vue de recruter les hommes nécessaires pour parfaire l'effectif réglementaire des Compagnies de tirailleurs de Diego Suarez, étant de retour après avoir accompli sa mission, reprend ses fonctions ». Les fameux « tirailleurs de Diego Suarez » étaient donc surtout recrutés aux Comores !

Le décret du 13 janvier 1895 : les « tirailleurs malgaches »

L'évolution de la situation et l'expédition de Madagascar vont amener de nouveaux changements pour les tirailleurs de Diego Suarez. Le 13 janvier 1895 le bataillon devient « 1er bataillon du régiment malgache ». Régiment qui, d'après Gallieni « pourra être porté à 4 bataillons, et les officiers des compagnies à 16 ». Le recrutement devait se faire par engagement volontaire et les rengagements de 2 ou 3 ans avec prime de 100 francs pour 3 ans (330 000 MGA environ) et de 40 francs pour 2 ans. Par circulaire ministérielle de la Marine du 21 février 1895, ce bataillon, appelé à faire partie du corps expéditionnaire de Madagascar, devint le bataillon malgache du régiment colonial et fut envoyé à Majunga. Dans la foulée, un 2ème bataillon du régiment malgache (dont le recrutement ne fut achevé qu'en 1896) fut formé à Diego Suarez. Il comprenait la 5ème compagnie, avec les éléments laissés à Diego Suarez au départ du 1er bataillon. Les 6ème, 7ème et 8ème compagnies furent formées dans le courant de 1895. Quant à la 7ème compagnie elle fut envoyée à Tamatave.

L'équipement des tirailleurs
C'est encore grâce à M. de Kergovatz que nous connaissons l'uniforme des premiers tirailleurs de Diego Suarez : « C'est grâce à l'énergie, au dévouement, à l'ingéniosité des capitaines qui se sont succédé à la tête de la compagnie, grâce aussi au concours tout patriotique du service local, qui employa ses premières ressources à donner un uniforme aux tirailleurs, que l'on a pu attendre le décret récent organisant deux compagnies de tirailleurs de Diego Suarez, en attendant le bataillon complet. Ils ont fort bon air, ces tirailleurs, sous leur uniforme provisoire ; chéchia, blouse bleue à parements et pattes rouges et pantalon blanc ». L'uniforme évoluera au fil des temps mais des constantes demeureront : la chéchia rouge, le pantalon blanc et les bandes molletières.

Les installations des tirailleurs
Comme nous l'avons vu, les premiers tirailleurs furent affectés au fort de Mahtsinjoarivo dont nous pouvons encore voir la silhouette au-dessus de l'aérodrome d'Arrachart. C'est encore Kergovatz qui nous décrit leurs installations : « Leurs cases couvertes en tôle s'alignent sur deux rangs autour de la place d'armes. Des femmes et des enfants, en grand nombre, animent les rues du camp, car les mœurs du pays exigent que le tirailleur soit autorisé à vivre en famille, et sa ration de riz est calculée pour qu'il puisse le faire sans trop de gêne. Le capitaine commandant dirige comme un patriarche toute cette tribu : il décide des mariages et des divorces, accommode les querelles et pourvoit à l'instruction des enfants, qui s'assoient à l'école à côté de leurs pères. Une école du soir a même été ouverte, et c'est la plus suivie, grâce à une lanterne magique dont les projections servent d'intermède instructif ». Dès 1893, le déménagement annoncé par Kergovatz est réalisé : les tirailleurs vont occuper les beaux bâtiments du quartier militaire et de Tanambao. Le député de Diego Suarez, Henri Mager, écrit dans La science illustrée : « Le développement des casernes de la colonie est considérable ; sur le plateau d'Antsirane ont été construits les quartiers de l'artillerie et les quartiers de l'infanterie, avec, en avant, plus au sud, les casernes des tirailleurs ».
Cependant, comme le dit Kergovatz, les tirailleurs vivent en famille. Les casernes servent aux exercices militaires mais les tirailleurs vivent dans des camps aux installations rudimentaires: simples cases en « falafa » ou, plus tard, en bois sous tôle. Les conditions sanitaires dans lesquelles vivent les tirailleurs ne devaient pas être excellentes si l'on en juge par le taux important de décès dus à la maladie, notamment au beri-beri (maladie provenant d'une mauvaise alimentation) et aux maladies vénériennes. Sous la plume d'Henri Mager, nous pouvons lire, dans La Science Illustrée une évocation émouvante de l'enterrement d'un tirailleur au cimetière de Cap Diego (NDLA : je profite de cette occasion pour déplorer le pillage des tombes de ce cimetière ! NDLR et qu’il n’ai pas été inclu dans le programme de réhabilitation actuellement mené par l’Ambassade de France) : « J'ai eu l'occasion d'assister, il y a quelques jours, à l'enterrement au cimetière du Cap d'un tirailleur mort à l'hôpital de cette maladie, dite le beri-beri, qui est assez fréquente chez les indigènes. C'est sur voie ferrée, presque en chemin de fer, que les morts sont conduits au cimetière par le piquet d'honneur; la plate-forme est trainée par un mulet; le sourd glissement des roues de fer sur les rails, l'immobilité de la plate-forme, la marche lente du convoi, presque à l'aube, donnent à cet enterrement, quelque original qu'il soit, le caractère impressionnant qui convient à ces choses tristes ». 20 ans plus tard, c'est de façon plus violente et plus anonyme que des tirailleurs trouveront la mort... Mais nous verrons cela dans le prochain numéro de La Tribune !
■ Suzanne Reutt

Qu'il me soit permis de saluer ici le travail de mémoire effectué par les élèves des Lycées Français de Madagascar, à travers leur projet : « TIRAERA, La Grande Ile dans la Grande Guerre »

1 Je rappelle ici que le mot indigène n'a pas en français une connotation péjorative: il désigne une personne originaire du pays où elle habite.


Un siècle d'urbanisme à Diego Suarez - 4ème partie : Une ville au charme caché...

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Mercredi, 15 Janvier 2014

La rue Colbert au début du XXe siécle

Nous avons vu dans les articles précédents que la ville d’Antsiranana s’était totalement transformée entre 1885 et 1905,et principalement entre 1900 et 1905, lorsque Diego Suarez était devenu « Point d’Appui de la flotte ». Cependant, malgré les progrès accomplis, Antsiranana n’a jamais eu le charme des autres villes de Madagascar, notamment de Tananarive et de Tamatave.

Même Mortages, le découvreur des mines d’or d’Andavakoera, qui s’est toujours posé en défenseur inconditionnel de sa bonne ville de Diego Suarez, reconnaît : « Qu’est-ce qu’on n’a pas dit de Diego Suarez ! Sa poussière rouge, le vent de la mousson et bien d’autres choses encore, et sur l’urbanisme de la ville ; ici, la critique est méritée, mais ce n’est pas la faute de ses habitants mais bien celle de l’Administration qui aurait dû prendre, dès que Diego Suarez commença à marquer de l’importance, les mesures d’urbanisme propres à assurer à cette ville une symétrie qui lui aurait donné une figure de ville, à rivaliser un tant soit peu avec ses voisines, Majunga et Tamatave. Pour ne pas l’avoir fait, les colons qui ont construit, beaucoup construit, ont élevé les bâtiments sans qu’aucun plan d’urbanisme ait vu le jour; cette lacune est la cause que la ville de Diego Suarez n’est pas homogène comme elle devrait l’être ».

Une ville non « homogène »

Cette critique, d’une ville qui manque d’harmonie a souvent été faite à l’encontre d’Antsiranana. En effet, il n’y a pas, surtout au début du XXème siècle, une ville mais des villes d’Antsiranana: la ville militaire d’abord, dont chacun s’accorde à reconnaître qu’elle se déploie de façon régulière, avec des avenues larges, bien aérées, bordées de casernes qui auront été les premiers bâtiments en dur de la ville et qui témoignent d’ une recherche certaine dans l’architecture. Le Général Lyautey, peut-être pas complètement impartial, l’évoque ainsi dans ses Lettres de Madagascar : « A Antsiranana existaient déjà de beaux établissements militaires, des casernements pour tout un corps de défense et, je dois le dire, les casernements coloniaux les mieux conditionnés que j’aie vus jusqu’ici. C’est presque du Singapour : aération, surélévation au-dessus du sol, plantations, tout y est; c’est hygiénique, gai, « gemüthlich » ; et quelle vue ils ont de leur véranda, les mâtins !»
La ville européenne ensuite, d’abord groupée autour de la rue Colbert . Cette rue, dans un premier temps, s’arrête au ravin Froger qui la coupe transversalement au niveau de l’actuelle Vahinée. Elle sera ensuite prolongée jusqu’à l’Octroi (Place de la Mairie) et restera bordée (et ce jusqu’à nos jours), de bâtiments hétéroclites : maisons en bois, maisons en dur, bicoques et palais...
Enfin, la ville ou plutôt, les villes « indigènes ». La première d’abord, le village malgache de la Place Kabary: un amoncellement de cases en « falafa » serrées les unes contre les autres dans une sorte de défi permanent aux incendies et pataugeant dans la poussière en saison sèche et dans la boue en saison des pluies. La seconde ensuite, Tanambao, morcelée par des rues à angles droits et qui ressemble à un coron.

Les « coupables »

Pour Mortages et pour la plupart des habitants, c’est l’Administration qui n’a pas fait son travail. Pourtant, un Plan d’Alignement a été formé en 1901, et a été – dans l’ensemble – exécuté. D’autre part, l’Arrêté de 1905 sur l’Urbanisme prévoyait, dans le détail, la largeur des rues, la nature des constructions et des clôtures, les évacuations d’eaux pluviales et usées etc.
Alors? Il semble bien que les louables principes, édictés dans l’Arrêté d’urbanisme aient eu du mal à se traduire dans la réalité. Il faut dire que la tâche n’était pas simple pour des Administrateurs qui « débarquaient » à tous les sens du terme, dans une ville qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient connu et dans laquelle ils faisaient généralement un bref séjour. Nous avons vu dans l’article précédent comment les habitants étaient appelés à laver le trottoir devant chez eux à grande eau en saison sèche...dans une ville où l’on se battait, certains mois, pour obtenir un bidon d’eau !
Par ailleurs, l’Administration civile devait défendre ses maigres ressources en face d’une Administration militaire beaucoup plus largement dotée.
Enfin, il semble que le partage des tâches et des devoirs ait été mal réparti entre le pouvoir central et le pouvoir local. C’est ainsi que l’immeuble de la Résidence appartient à la Colonie (c’est à dire au Gouvernorat Général) qui en a la jouissance mais les travaux d’entretien du bâtiment reviennent à la Commune ! (Séance du 9 octobre 1924 du Conseil Municipal)

La plus vilaine ville de Madagascar !

Cependant, et à toutes les époques, la responsabilité des insuffisances d’Antsiranana fut attribuée par la population à l’incompétence des autorités.
Voici ce que l’on peut lire dans La Cravache Antsiranaise du 8 novembre 1908 : « Le thalweg de la ville rendait pourtant commode l’établissement et l’entretien d’une belle bourgade coloniale mais sans doute l’incapacité et la mauvaise volonté de l’Ingénieur chargé du Service ont fait d’Antsiranana la plus vilaine ville de Madagascar ».
Qu’est-ce que l’on reprochait donc aux édiles sur le plan de l’urbanisme ? Et bien à peu près tout : la saleté des rues, l’état d’abandon de certaines bicoques ou de certains quartiers, les chiens errants, les défauts de construction des bâtiments publics (notamment le Tribunal et le Château d’eau), le manque de jardins ou leur état déplorable, les « cloaques » (surtout autour de l’hôpital), le manque de lumière, l’excès de bruit... Et j’en passe...
Pourtant, à la même époque (1908) qui voit La Cravache Antsiranaise se déchaîner, l’Annuaire Colonial signe un satisfecit : « De nombreuses maisons particulières en maçonnerie s’élèvent chaque jour. Ainsi toutes ces constructions et améliorations commencent-elles à donner à Antsiranana un aspect très agréable qui contraste singulièrement avec la physionomie de la ville telle qu’elle était il y a quelques années ».
La plus vilaine ville... Un aspect très agréable... Qu’en est-il exactement ?

Des progrès certains

L’extension de la ville
D’abord, à partir de 1900, la ville se déploie. A partir de 1908, une série de « réquisitions », en date du 12 mars 1908,vont permettre à la commune de se rendre maître d’un certain nombre de propriétés qui formeront :
- le quartier de la Ville-Basse (Req. 1685D) où la ville obtient un hectare de terrain compris entre la mer, le quartier militaire, la rue Flacourt et la rue Richelieu,
-le quartier du D’Estaing (Réq. 1686D) qui couvre à peu près les environs de la Résidence jusqu’à la Place Kabary dans un sens et la rue Flacourt de l’autre (un hectare),
- le quartier Colbert (Req 1687D) qui comprend la partie centrale de la rue Colbert jusqu’à la rue Carnot ainsi que l’actuelle rue de la Marne (1ha60 ares),
- le quartier du Fort-Melville (Réq.1689D) qui se déploie autour de la cathédrale en comprenant la rue Carnot et en s’étendant jusqu’au quartier militaire (1ha 50 ares)
- le quartier du Petit-Marché (réq.1695D) d’une superficie de trois hectares et qui marque les limites de l’agglomération puisque, groupé autour de la rue Lafayette il se termine au nord par des « terrains non lotis »,
- le quartier de Belle-Vue (Réq. 1692D) qui va de la rue Beniowski au Polygone (3 hectares).
Sur ces terrains vont pouvoir s’ouvrir de nouvelles rues et des constructions nouvelles.

De nouvelles constructions
Ces réquisitions vont permettre d’établir de nouveaux bâtiments publics et de nouvelles maisons particulières qui vont remplacer les bicoques en bois ou en falafa des débuts de la ville. Nous parlerons dans un prochain article des bâtiments remarquables de Diego Suarez, dont beaucoup seront construits à cette époque. Mais au niveau de la construction individuelle, c’est à partir de ce moment-là qu’apparaissent les maisons qui, lorsqu’elles subsistent, font encore le charme de Diego Suarez. Maisons le plus souvent en dur, mais quelquefois en bois, à l’architecture créole marquée par les colonnades (maisons du centre de la rue Colbert ou de la rue de la Marne), ou magnifiques palais indiens de la rue Colbert ou de l’Octroi.
L’éclairage
Dans la rue Colbert, jadis éclairée chichement par « quelques lumignons fumeux » (d’après ce que l’on peut lire dans la lettre d’un marin en 1902), vont apparaître, à partir de 1905, de somptueux réverbères en fonte, qui feront dire à la Gazette Agricole : « Antsiranana, qui était presque désert il y a quatre ans, se transforme peu à peu en une ville qui, au fur et à mesure des ressources disponibles est dotée progressivement de toutes les commodités européennes: éclairage public, trottoirs, adduction d’eau, égouts ». Et l’Annuaire de 1910 saluera « L’extension et l’embellissement de la ville ».
Et pourtant...

La litanie des reproches

Tout cela ne parviendra pas à satisfaire les habitants. Il suffit d’ailleurs de consulter les photos de l’époque pour constater la proximité du pire et du meilleur au niveau de l’urbanisme. Les journaux de l’époque vont être la caisse de résonance des récriminations des habitants de la ville.
Que reproche-t-on à Antsiranana ?
- La persistance des maisons insalubres
Dans sa séance du 9 octobre 1924 le Conseil Municipal constate : « Diego Suarez présente dans son ensemble tous les caractères d’une ville insalubre [...] Les habitations [...]après avoir été édifiées en violation des règles qui régissent les constructions dans les centres urbains, ne sont l’objet que d’entretiens les plus sommaires » et la Commission d’hygiène demande la destruction ou l’interdiction d’habiter des masures les plus insalubres... dont pourtant beaucoup subsisteront jusqu’à nos jours.
- Le manque d’harmonie de ses constructions
Dans un assez long article paru le 21 avril 1928, intitulé Un peu d’urbanisme l’auteur constate « que chacun fait à peu près comme bon lui semble, et je suis amené à rechercher ce que la municipalité a pu prévoir pour les façades sur rue ». Et il précise son idéal (auquel nous souscrivons !) : « Les immeubles ayant balcon pris sur la rue, comme ceux rue Flacourt, du Comptoir d’Escompte, Spyliopoulos, Giuliani, offrent un coup d’œil agréable et un abri apprécié contre le soleil [...] Pourquoi ne pas faire une obligation à tous ceux qui construisent rue Colbert d’établir ainsi, devant leurs immeubles, des balcons pris sur la rue, soutenus par des colonnes en ciment armé, dans les mêmes genres et dimensions que ceux déjà construits?
Ce serait prévoir un ensemble de bon goût et plaisant par la répétition des mêmes constructions. La rue Colbert avec de chaque côté des balcons et leurs colonnades serait bien pimpante »
.
Hélas! Non seulement cette suggestion ne sera pas retenue mais, deux ans plus tard, la Gazette du Nord constatera avec indignation « Partout ailleurs, à l’étranger, en Inde, Chine, à Majunga même s’élèvent des rues munies d’arcades, genre rue de Rivoli.
On peut y goûter, en plein midi la fraîcheur et l’ombre; le soir, c’est une agréable promenade. Pour favoriser l’édification de ces vérandas, nos conseillers municipaux n’ont rien trouvé de mieux que de les frapper d’un impôt exorbitant et prohibitif [...] Résultats : une ville qui nous fait honte »
.
Les jardins suspendus d’Antsiranana
Reproche récurrent de la population vis à vis de la municipalité: Antsiranana est une ville sans jardins. La Gazette du 12 février 1926 déplore : « Il n’existe à Diego Suarez aucun jardin public ». Pourtant, dans un autre article de 1925, toujours dans la Gazette, on peut lire:  « Nous avons connu le square Joffre, le square Clémenceau et la Place de la Résidence verdoyants et fleuris ».
En fait, selon la formule d’un éditorialiste de la Gazette du Nord, Antsiranana est la ville des « Jardins suspendus ». Non pas qu’elle offre la magnificence des jardins de Babylone mais parce que « Ceux d’Antsiranana ne leur sont comparables que sur un point : leur entretien seul est suspendu ».
Suivant les époques – et suivant le Maire en exercice – Diego Suarez aura ou n’aura pas de jardins : le manque d’eau ou le manque d’argent pour rétribuer un jardinier servant de prétexte pour abandonner l’entretien des jardins. Aussi, la Gazette, toujours elle, se réjouit-elle en 1927 : « Il y a quelque chose de changé à Diego Suarez, le jardin du square de la musique a repris une allure fraîche et coquette, devant la Résidence, il en est de même [...] Est-ce que les jardins publics sortiraient de leur léthargie ?»

Des efforts d’urbanisme inaboutis

La ville d’Antsiranana a connu de nombreux projets et de nombreuses tentatives d’embellissement qui n’ont pas toujours abouti ; des explications ont souvent été avancées : le climat, responsable du manque d’eau, des vents desséchants, de la poussière. La valse des Administrateurs qui se succèdent à un rythme qui ne permet pas l’aboutissement des travaux d’envergure. L’indifférence d’une population en grande partie originaire d’autres régions ou d’autres pays. Dans tous les cas, les visiteurs qui se sont succédés pendant un siècle se sont souvent montrés sévères envers l’urbanisme de Diego Suarez. Jean d’Esme qui visita la ville en 1928 exprima sa déception dans son récit L’Ile rouge : « De toutes les cités qui hérissent l’Ile Rouge, sans doute est-ce la plus banale avec ses maisons blanches entourées de vérandas, ses rues rectilignes bordées de bazars et de magasins...» Mais il accorde à la ville « une certaine originalité » et – surtout – il reconnaît que la nature « avait sans doute épuisé ses trésors à créer cette baie dont l’unique splendeur a dû lui paraître plus que suffisante ».

Malgré toutes ses imperfections en matière d’urbanisme, la ville de Diego Suarez peut toujours offrir au touriste le magnifique panorama dont elle bénéficie. Mais ses habitants souhaiteraient peut-être que la ville offre à la baie un écrin digne de sa splendeur !

■ S.Reutt


Un siècle d'urbanisme à Diego Suarez - 3ème partie : Une ville belle et propre ?

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Mercredi, 01 Janvier 2014

La rue Colbert au début du XXe siécle

Entre 1900 et 1905, Diego Suarez devient, sous la direction du colonel Joffre, une véritable place forte. Et Antsiranana, où vont être concentrées presque toutes les activités civiles et surtout militaires, connaît un développement considérable. Comme le constate d'Anfreville de la Salle en 1902 : « Elle a déjà les allures d'une ville ». Qu'en est-il dans les faits ?

Les allures d'une ville

En 1905, la plupart des bâtiments importants de la ville ont été construits, soit qu'ils l'aient été avant l'arrivée de Joffre (Résidence, école, un premier marché couvert, une première église,l'abattoir, le Cercle), soit qu'ils aient été achevés dans le cadre du programme du Point d'Appui, comme l'hôpital et les installations du port ainsi que le déménagement du quartier indigène de la place Kabary au nouveau quartier de Tanambao. Par ailleurs, nous l'avons vu dans un précédent article, d'importants travaux de voirie avaient été exécutés dans les rues principales (Colbert, Flacourt, Richelieu, Bazeilles). Alors ? Antsiranana était-elle devenue une« vraie ville » comme les communes plus anciennes de Madagascar, Tananarive ou Tamatave ? Il semble que non, du moins aux yeux des visiteurs qui, pendant longtemps déploreront sa saleté, son manque de verdure et de jardins, le côté hétérogène des constructions, l'aspect « bidonville » de certains de ses quartiers. C'est encore D'Anfreville de la Salle qui constatera, désabusé : « Antsiranana [...] n'est pas une ville, c'en est plutôt le plan...»

Le rêve : faire d'Antsiranana une ville propre

A partir de 1905, des tentatives d'urbanisme vont essayer de transformer l'agglomération de façon à lui donner l'aspect d'une ville moderne. Le Bulletin Officiel de Madagascar et Dépendances publie en 1905 un important arrêté, en date du 1er mars, signé par l'Administrateur-Maire Cardenau « Portant règlement de voirie dans la ville de Diego Suarez ». Ce document, d'une dizaine de pages comporte 48 articles qui définissent les objectifs à atteindre. Il est précédé de considérations intéressantes : « Considérant qu'il importe d'assurer dans de bonnes conditions l'exécution du plan d'alignement de la ville de Diego Suarez en même temps que la salubrité et la propreté de la dite ville ; Considérant que la construction des maisons suivant les règles de l'art et de l'hygiène, est l'un des moyens les plus efficaces pour obtenir ces résultats ; Considérant que ces résultats ne peuvent être atteints que par la stricte observation des règlements établis ;»
Ces considérations qui vont déboucher sur les 48 articles témoignent du fait que le Plan d'Alignement de 1901 demandait à être traduit dans les faits. Nous allons essayer de résumer la lettre et l'esprit des articles de cet important arrêté.

Des rues dégagées et bien alignées

Les constructions neuves:
- Elles sont, ainsi que les réparations soumises à l'accord de l'administration, avec documents à l'appui (dimensions, titres de propriété...).
- L'accord est soumis au paiement de droits.
- Les nouvelles constructions devront être faites « en dur » : « maçonnerie, fer, fonte et bois travaillés, matériaux et panneaux agglomérés ». Sont formellement interdites les constructions en matériaux tels que « chaume, falafa, ravinala, bambous tressés, débris de caisses ou de tonneaux ». Pour les toits sont autorisés seulement « tuiles, ardoises, bardeaux, zinc, tôles ondulées, ciment ».
Les articles suivants témoignent du souci de donner aux rues une apparence « urbaine » et agréable:

Les clôtures

- Interdiction absolue des « clôtures en bambou, en douves de barriques, ronces artificielles, aloès, vacoas etc., ainsi que les haies vives ». Ne sont autorisées que les clôtures en dur qui devront être tenues en « bon état d'entretien et de propreté ».

La voie publique

- Interdiction de tout étalage sur la voie publique sans autorisation. Autorisation obligatoire, également, pour « l'établissement de balcons, auvents, perrons, devantures de boutiques, tentes ou bornes et en général de saillies quelconque sur la voie publique ». Et le paiement de droits à autorisation est très strictement défini par rapport à la largeur des rues.

Les dimensions des constructions:

Elles sont très précisément – et même de façon pointilleuse – définies par l'arrêté. C'est ainsi qu'un rapport est établi entre la hauteur des maisons et la largeur des rues : « La hauteur des façades des maisons bordant les voies publiques ne pourra excéder dix mètres pour les voies au-dessous de huit mètres et quinze mètres pour les voies de huit mètres et au-dessus de huit mètres ». Sont également déterminées avec une implacable rigueur : la hauteur des seuils d'ouverture, la surélévation au-dessus du sol des planchers en bois ou en béton etc.

Des rues propres et salubres

Pendant longtemps, les voyageurs ont été frappés par la malpropreté d'Antsiranana: des mesures spécifiques vont donc être prévues pour en faire enfin une ville propre. Voici les principales dispositions de voirie :

« Art 25 : Tout dépôt d'ordures ou immondices sur la voie publique, trottoir ou chaussée est formellement interdit.

Art 26 : Les ordures ménagères seront mises dans des récipients en bois ou en tôle, lesquels doivent être déposés sur le trottoir dès six heures du matin ».

Les arrêtés suivants précisent avec un soin minutieux la nature des ordures ménagères autorisées, le mode d'enlèvement par l'entrepreneur chargé du nettoyage des rues (les tombereaux passeront tous les jours à dix heures du matin), la nécessité de nettoyer (et même de désinfecter!) les récipients à ordures, le sort des matériaux de démolition pour lesquels un dépotoir spécifique est établi, l'interdiction de jeter dans les rues des eaux sales etc. Parallèlement, la population est tenue de participer activement à la propreté de la ville :

« Art 34 : Pendant la saison sèche, tout habitant est tenu d'arroser avec de l'eau propre le trottoir devant sa maison, deux fois par jour, matin et soir ».
Bien sûr, tout élevage de bœufs ou de porcs est interdit en ville, les volailles pouvant être tolérées si elles sont enfermées.

Quant aux « matières fécales »... et bien, les particuliers devront se débrouiller ! : « Les lieux d'aisance devront être munis de tinettes mobiles, qui seront vidées périodiquement par les soins ou à la charge des particuliers aux endroits et dans les conditions fixés par l'administration » (Art 40).

Programme ambitieux mais peu réaliste: le nouvel Administrateur-Maire, qui semblait avoir tout prévu, ne savait peut-être pas qu'en saison sèche, la ville manquant d'eau, il était difficile, pour les particuliers, d'arroser les trottoirs deux fois par jour. Quant à empêcher la population « d'uriner [...] sur aucune partie de la voie publique » (Art 42) ou d'obliger les contrevenants à faire en sorte que les parties souillées soient « lavées à grande eau et désinfectés aux frais du délinquant et par ses soins » ...Il y aurait sans doute fallu un agent de police devant chaque maison !

Nous le voyons, cet arrêté, plein de bonnes intentions était assez irréaliste.

Du rêve à la réalité

Si l'on en croit les témoignages de l'époque, cet arrêté, ainsi qu'on peut l'imaginer, ne fut pas pleinement suivi d'effets. Dans son numéro du 8 novembre 1908, la Cravache Antsiranaise pose, de façon agressive, la question : « Existe-t-il un service de voierie à Antsiranana ?» et y répond de la façon suivante : « Oui, mais il est si mal dirigé que son existence n'a aucune utilité » et le rédacteur enfonce le clou : « il doit n'exister nulle part une ville aussi sale, aussi mal entretenue que celle d'Antsiranana ». Ces récriminations sur la saleté de la ville deviendront un leitmotiv de la presse antsiranaise qui dénonce « un cloaque en pleine ville [...] qui existe aux abords de l'hôpital » (Cravache antsiranaise - 29 novembre 1908) ; « l'état très dégoûtant du marché provisoire de Diego Suarez » (La Gazette du Nord -1925).

En 1924, lorsque Diego Suarez sera isolé par un cordon sanitaire en raison de la peste qui y sévit, le Conseil Municipal devra admettre : « Diego Suarez présente dans son ensemble tous les caractères d'une ville insalubre où les notions d'hygiène publique sont l'objet, dirait-on, de l'indifférence à peu près générale ».

Indifférence des habitants ? Incompétence des édiles ? Manque de moyens ? Conditions spécifiques du climat et de la configuration de Diego Suarez ?

Le problème de la propreté de Diego Suarez restera, à travers les époques et les régimes un souci récurrent qui n'a pas trouvé sa solution.

■ S.Reutt


Traduction

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