AALEME

Légionnaire toujours...

  • Plein écran
  • Ecran large
  • Ecran étroit
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size

Raphaël Krafft, le journaliste qui a aidé des migrants à passer la frontière

Envoyer

Figaro

Publié le 10/02/2017

Parti pour un reportage sur la situation à la frontière franco-italienne, Raphaël Krafft, en compagnie d'un ami, a aidé deux Soudanais à franchir la frontière pour demander l'asile en France.

EN IMAGES - Présent à Vintimille pour un reportage, le reporter indépendant a finalement aidé à l'automne 2015 deux réfugiés soudanais à traverser la frontière depuis l'Italie vers la France. Son livre, Passeur, vient de paraître. Nous l'avons rencontré.

Lorsque Raphaël Krafft est parti en reportage, à la fin du mois de septembre 2015, il n'avait pas prévu d'en ramener un livre. Journaliste indépendant et collaborateur régulier de Radio France, il s'était rendu dans le Sud-Est de la France pour raconter la situation des réfugiés à la frontière franco-italienne. La zone entre Menton (Alpes-Maritimes) et Vintimille (Italie) est l'un des lieux emblématiques de la question migratoire. Avec Calais et le XVIIIe arrondissement de Paris, c'est l'une des zones en France où la tension y est la plus forte: tentatives de passage et reconduites à la frontière sont quotidiennes.

C'est ce que devait raconter Raphaël Krafft. Les chemins empruntés par les migrants à travers les montagnes, dans les pas de ceux qui ont fui le régime fasciste italien, quelques décennies plus tôt ; les espoirs de passage nourris ou déçus, les réseaux de passeurs, les surveillances policières, et la gare de Vintimille où tous ces univers se rencontrent. Mais tout a basculé dans cette même gare, lorsqu'il a fait face à une demande formulée simplement: ne peut-il pas, lui le journaliste, aider des migrants à passer la frontière?

 

Raphaël Krafft travaille depuis de nombreuses années avec Radio France.

Cette demande le trouble. Au départ, c'est non. «J'ai mon logiciel de journaliste qui ne veut pas s'engager», résume Raphaël Krafft lorsque nous le rencontrons, plus d'un an après cette expérience, à l'occasion de la publication du livre. Mais l'esprit citoyen s'apprête à pirater la raison. «Qui suis-je pour dire non?», s'interroge-t-il.

À ce moment, le journaliste est déjà marqué par les violentes évacuations de campements de migrants survenues au cours des mois précédents. Habitant du XVIIIe arrondissement, il était à deux pas de ces scènes répétées. Depuis qu'il est dans le Sud-Est, il a également passé plusieurs jours aux côtés d'autres migrants et, surtout, d'habitants qui leur offrent leur aide. «C'est une histoire de rencontres», résume-t-il. Surtout celle de Satellite, un Soudanais qui doit son surnom à ses grandes oreilles. «Cet homme, c'est quelqu'un qui me ressemble, il est parfaitement anglophone. Il est sympa, drôle... Il y a un sentiment de fraternité, c'est une amitié en devenir», résume l'auteur. Cette proximité immédiate l'oblige: il ne peut oublier la détresse de ces hommes et femmes rencontrés à Paris.

«Si je n'avais pas fait ça, j'en aurais eu honte toute ma vie»

Le journaliste n'a pourtant rien d'un novice. Gaza, Ramallah, Bagdad... Ce quadragénaire a couvert de nombreuses «zones de fracture», comme il les nomme. «En zone de guerre, tu t'armes d'une carapace pour tenir.» Mais lors de l'été 2015, il réalise que la zone de fracture est à côté de lui, et que cela change tout. «Quand soudain les conséquences de la guerre sont à 300 mètres de chez toi, qu'après l'interview d'un père de famille tu rentres chez toi alors qu'il est dehors, la question de la frontière entre la citoyenneté et le job s'efface», analyse-t-il. À Gaza, il ne pouvait rien faire. À Paris, il peut donner des vivres, offrir du soutien, ouvrir sa porte. Ce qu'il choisit de faire.

À Vintimille, aider à nouveau lui paraît donc évident. «Parfois tu réagis de façon impulsive. Il m'a semblé que c'était la chose juste à faire à ce moment-là», confie-t-il. Le soir-même, il en est certain: il aidera Satellite et un de ses amis à passer la frontière. «Je ne suis pas un militant. Je pense être quelqu'un de légaliste, j'ai servi dans l'armée française…», rappelle celui qui a le grade honoraire de capitaine après avoir rejoint la Légion étrangère en 2009 pour créer en Afghanistan une radio. «Mais à un moment, c'est une question d'honneur vis-à-vis de moi-même. Si je n'avais pas fait ça, j'en aurais eu honte toute ma vie.»

» Lire aussi: Raphaël Krafft, journaliste légionnaire

Le journaliste a pris des photos lors de la traversée du col de Fenestre, en octobre 2015.

«S'il faut raconter en transgressant, on transgresse»

«Ça», c'est ce que raconte en partie Passeur, qu'il a écrit quelques semaines après son expérience. Comment le citoyen affecté a pris le dessus sur le journaliste et est devenu aidant, malgré l'interdit de la loi. Comment il a préparé et mené une traversée de la frontière par les montagnes. L'acte, comme le livre, n'ont rien de militant, assure-t-il. «Je voulais écourter le calvaire de ces deux personnages, qui de toute façon seraient passés.» Aider ces hommes, c'était «naturel». «Et si je me retrouve dans cette situation, je le referai», nous annonce-t-il.

Il n'empêche. Faire de cette expérience un livre, n'est-ce pas la faire changer de dimension? «Oui, mais avant d'être un acte militant, c'est d'abord une belle histoire», évacue-t-il. Une simple façon de dire «non». «Passeur, c'est une histoire de conscience. Une façon de dire que je n'accepte pas le reniement de nos valeurs.» Il l'assure: la démarche n'est pas bien éloignée de son travail de reporter. «La frontière entre vie privée et vie journalistique, elle est très ténue.» Et dès le départ, il sait qu'il racontera ce qu'il va vivre. «La question, c'est surtout de raconter des histoires, rendre compte de ce qui se passe. S'il faut la raconter avec un bouquin, un micro, on s'en fiche. S'il faut raconter en transgressant, on transgresse.»

 

Raphaël Krafft a fait appel à un ami guide de montagne pour préparer la traversée du col, partiellement enneigé au moment de l'automne.

Les éventuelles retombées négatives, il ne s'en est pas soucié. Au moment d'aider les deux hommes, «les cinq ans de prison, ça m'est égal!». Et aujourd'hui, il n'imagine pas que des poursuites soient engagées par les autorités. «Politiquement, ce serait très mauvais pour eux: il y a de la douceur dans cette histoire. Et ce qui se passe à la frontière française, c'est parfaitement contestable.»

«Contribuer à une narration plus positive»

Face à un «double-discours dangereux» des autorités sur la question des réfugiés, Raphaël Krafft avait aussi envie de «contribuer à une narration plus positive». «Car ce qu'on entend, c'est la brigade d'intervention qui arrive avec des armes de guerre dans le jardin de Cédric Herrou», cet agriculteur qui vient en aide à des migrants dans la vallée de la Roya, non loin de Vintimille. C'est ridicule.»

» Lire aussi: Le tribunal de Nice clément avec Cédric Herrou, «passeur» humanitaire

Comme Raphaël Krafft, d'autres journalistes sont parfois devenus acteurs de la scène qu'ils étaient venus raconter. Jeudi 9 février justement, un journaliste de télévision suédois a été condamné à une peine de prison avec sursis, assortie d'un travail d'intérêt général, pour avoir emmené illégalement dans son pays un jeune réfugié syrien lors d'un reportage. Le cas du photographe de l'AFP Aris Messinis, récompensé pour son travail en septembre dernier, avait également été relayé. Couvrant les arrivées massives de migrants sur des embarcations de fortune au large de l'île de Lesbos, en Grèce, il a plusieurs fois mis de côté son appareil pour aider des enfants à sortir de l'eau.

«On en fait tout un pataquès, mais pour le coup ça me semble normal. Quand t'as un enfant qui se noie en face de toi, ça va quoi, la carte de presse», tranche Raphaël Krafft, sévère sur la propension des journalistes «à se réfugier derrière nos valeurs, nos déontologies.» À cette éventuelle question de déontologie, il préfère la référence à «l'éducation reçue» et aux «dizaines de plaques commémoratives» en France, qui sont autant d'injonctions à aider tout un chacun. Dont celle découverte au col de Fenestre, en référence aux persécutions antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui a profondément marqué son passage de la frontière: «Toi qui passes libre, souviens-toi que cela est arrivé, chaque fois que tu tolères que tout autre ne jouisse pas des mêmes droits que toi.»

Dans Passeur, les références à cette période sont nombreuses. Sans jamais oublier de différencier les situations, Raphaël Krafft note son trouble, au moment d'aider ces deux hommes. «Je ne pensais pas un jour, dans ma vie, me poser des questions opérationnelles telles que j'ai pu me les poser: comment on passe, par où on passe, il faut faire attention aux communications, tu contournes les péages autoroutiers... C'est fou.»

Contrairement au journaliste et ses comparses, l'ouvrage s'arrête à la frontière. La suite, par «pudeur», n'est pas dans le livre. «Mais il y aura peut-être une suite», sourit l'auteur. Il ne manque cependant pas de souligner, dans l'épilogue, que désormais, Satellite a obtenu la protection de l'Office français pour la protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), car la France reconnaît qu'il courerait «un risque réel de subir des atteintes graves à sa personne» si on le renvoyait dans son pays. Adeel, quant à lui, attend une décision sur sa demande d'asile, déposée il y a plus d'un an. Tous deux n'auraient pas pu faire examiner leur situation s'ils n'avaient pas franchi la frontière.

» SON - Le reportage de Raphaël Krafft dans la région de Vintimille, diffusé sur France Culture

Le refuge Soria Ellena, dernier avant le col de Fenestre.

Le refuge Soria Ellena, dernier avant le col de Fenestre


Traduction

aa
 

Visiteurs

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui3565
mod_vvisit_counterHier4917
mod_vvisit_counterCette semaine30483
mod_vvisit_counterSemaine dernière29968
mod_vvisit_counterCe mois97537
mod_vvisit_counterMois dernier129641
mod_vvisit_counterDepuis le 11/11/094906390

Qui est en ligne ?

Nous avons 656 invités en ligne

aaleme.fr

aaleme.fr les News en ligne

Statistiques

Membres : 17
Contenu : 12346
Affiche le nombre de clics des articles : 11250004
You are here PRESSE XXI° 2017 Raphaël Krafft, le journaliste qui a aidé des migrants à passer la frontière