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Franz-Olivier Giesbert ne veut pas voir

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Jacques-Alain Miller jeudi 19 mars 2015
Portrait de Franz-Olivier Giesbert dans son bureau au magazine Le Point.
Franz-Olivier Giesbert

 1 – Le soldat perdu et retrouvé

J’ai lu ce matin, comme tous les jeudis matin, l’éditorial de Franz-Olivier Giesbert dans Le Point (n° 2219, p.7). Celui-ci a pour titre : « L’affaire de la rue Hélie-de-Saint-Marc ». Il mérite d’être lu, ce qui s’appelle lire.

D’abord, les faits. Robert Ménard est devenu maire de Béziers aux dernières élections municipales. Il décide de « changer le nom de la rue du 19-Mars, date des accords d’Evian, qui n’évoque plus rien ou presque, pour celui d’Hélie-de-Saint-Marc. » (les citations, sauf indication contraire, sont extraites de l’éditorial).

Giesbert entreprend une démonstration en partie double.

D’une part, il brocarde et fustige la gauche qui s’indigne : « perroquets… faux Jaurès… Sartre de poche… inculture himalayesque… pauvreté d’esprit… police du bien-penser… conspuer en meute… jobards… jocrisses… jeteurs d’anathème. » On connaît le style : accumulatif, invectif, pas vraiment méchant. Le capitaine Haddock.

D’autre part, il fait l’éloge de Hélie de Saint-Marc. Consultez, comme Giesbert y invite, sa notice sur Wikipédia. Elle est glorieuse : résistant à 19 ans, déporté à Buchenwald, puis, après la Libération, saint-cyrien, officier de la Légion étrangère en Indochine, et enfin, en Algérie, commandant du 1er régiment étranger de parachutistes.

Là, sa carrière trébuche. Il met son unité au service du putsch dit « des généraux », celui que De Gaulle, deux jours plus tard, en uniforme de général, abattra d’une tirade télévisée de 6 minutes 23 secondes, à la rhétorique en tous points admirable : « Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamento militaire. » Etc. [A voir sur You Tube ; date du discours : le 23 avril 1961.] La troupe, composée en majorité de conscrits, suit le discours sur des postes de radio à transistors, et se conforme aux instructions du chef de l’Etat : « J’interdis à tout Français, et d’abord à tout soldat, d’exécuter aucun de leurs ordres. » La rébellion s’effondre aussitôt.

HSM se livre aux autorités. Il est condamné à dix ans de prison. Il en fait cinq avant d’être gracié par De Gaulle en 1966. Il atteint à la fin de sa vie le sommet de la Légion d’honneur : il est nommé commandeur en 1979 par Giscard, grand officier en 2002 par Chirac, grand-croix en 2011 par Sarkozy. Mitterrand n’est pas en reste : il lui avait fait restituer en 1982 toutes ses décorations. HSM est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, d’une haute élévation morale.

Et Giebert de conclure : s’opposer à ce que la rue du 19-Mars soit débaptisée pour honorer HSM, c’est faire de ce nom une insulte ; c’est tomber dans « le piège tendu par Robert Ménard » ; c’est choisir la pire façon pour « s’opposer à la montée du FN ».

 2 – Le choix d’un nom propre

C’est donc l’histoire d’une métaphore. Le signifiant « Hélie-de-Saint-Marc » supplante le signifiant « 19-Mars ». Quel effet de sens s’ensuit ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Selon Giesbert, cela signifie simplement ceci : hommage à une belle personne, qui a payé sa dette à l’Etat, et qui est devenue un homme de réconciliation. Je dis que cela signifie tout autre chose.

Je n’ai rien à redire à l’éloge fait de HSM. Il m’est arrivé une fois de le voir à la télévision, je me souviens avoir pensé : voilà un type bien. Je n’y reviens pas.

Il y a deux jours, j’examinais dans un texte sur Onfray ce que comporte le choix d’un nom propre, là où ce choix est contingent. C’est ici le cas. Dès lors, pourquoi Ménard a-t-il choisi HSM ?

La réponse ne fait pas de doute. Ce n’est pas en raison de ses attaches à Béziers : il est né à Bordeaux, et mort dans la Drôme. C’est que, de tous les « soldats perdus » de l’armée coloniale et de tous les croisés de l’Algérie française, le nom de HSM était le seul susceptible de recueillir les suffrages de tous, ou presque.

HSM fut l’un de ces militaires qui souffrirent d’être écartelés entre leur devoir d’obéissance aux autorités légales et leur fidélité à la parole donnée aux populations. Je conçois leur dilemme. Une Jeannette Bougrab a très bien parlé des harkis, laissés en plan, et, de fait, livrés à la vengeance populaire. De Gaulle, identifié à la raison d’Etat, resta inflexible.

La classe (au sens logique) des militaires de l’armée d’Algérie qui choisirent de se dresser contre la République compte une multitude de noms dont certains sont notoires. Passons par l’épreuve de commutation.

— « Rue Raoul-Salan » ? « Rue Edmond-Jouhaud » ? « Rue Maurice-Challe » ? « Rue André-Zeller » ?

Ah non ! Pas le « quarteron de généraux en retraite », comme disait De Gaulle, « au savoir-faire expéditif ». Ce furent de mauvais bergers. Et des faillis.

— Alors, pour quoi pas « Rue Bastien-Thiry » ? Après tout, lui donna sa vie, et ne finit pas grand-croix de la Légion d’honneur, mais roula dans un fossé, fusillé.

Vous n’y pensez pas ! L’organisateur de l’attentat du Petit-Clamart ! Où De Gaulle, et aussi Mme De Gaulle, faillirent laisser la vie ! Tenter de tuer un président de la République, quel exemple, par les temps qui courent !

— Bon. Alors, plus modestement : « Rue Roger-Degueldre » ? Il était du 1er REP, sous les ordres de M. de Saint-Marc, mais il ne s’est pas livré, il a continué le combat, et il a trouvé la mort fusillé au Fort d’Ivry.

Mais voyons ! Il était de l’OAS ! Chef de ses « commandos Delta » ! Responsable du massacre d’El-Biar ! Non, non, non, un seul nom est possible, et c’est celui de Hélie de Saint-Marc. Irréprochable, ou tout comme.

3 – Le terrible cortège

A vous lire, Giesbert, la date du 19 mars « n’évoque plus rien, ou presque. » Oui, oui : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Cette date évoque assez pour que Robert Ménard veuille la faire disparaître, et avec elle le souvenir des accords d’Evian, dont on vient incidemment d’apprendre, par le livre d’Ariane Chemin et Vanessa Schneider, que M. Buisson conseillait au président Sarkozy de les dénoncer.

Giesbert ne le sait pas, mais « le mauvais génie », lui, sait très bien ce qu’Evian évoque pour les électeurs du Front national – et ce n’est pas l’eau minérale « déclaré source de jeunesse par votre corps ».

Le 19 mars 1962, c’est la fin officielle de ce que l’on n’appelait pas encore « la guerre », mais « les événements » d’Algérie. C’est une date honnie par ceux qui continuèrent le combat de l’Algérie française sous la forme de l’OAS, et qui ne pardonnèrent jamais à De Gaulle d’avoir signé un texte qui consacrait à leurs yeux « le bradage d’Empire » commencé par Mendès France. Effacer cette date, tel est l’enjeu de l’affaire, Franz-Olivier Giesbert – et non pas de savoir s’il convient ou non d’honorer un homme déjà couvert de médailles et décorations en donnant son nom à une petite rue de Béziers.

Ménard ne remplace pas la rue du 19-Mars par une rue Charles-De-Gaulle, ou une rue Madonna, ou une rue Mère-Térésa. Il choisit le seul nom qui puisse à la fois représenter la classe des militaires rebelles de la guerre d’Algérie et susciter un hommage unanime, le vôtre, Giesbert, comme le mien. Ce que vous méconnaissez, c’est que ce nom, s’il est le seul, n’est pas seul.

Malraux saluait l’entrée de Jean Moulin au Panthéon « avec son terrible cortège ». Eh bien, Hélie de Saint-Marc est lui aussi suivi d’un terrible cortège. Dans ce cortège, il y a ses chefs, les quatre généraux félons auxquels il emboîta le pas dans leur insurrection contre la République. Il y a son subordonné, Degueldre, qu’il entraîna sur une voie qui conduisit celui-ci au poteau d’exécution. Et il y a Bastin-Thiry, dont le seul tort fut d’avoir voulu pousser jusqu’à ses dernières conséquences la révolte factieuse de ses collègues (et aussi d’avoir raté son coup, si je puis dire).

Ils sont là, tous ces noms, et d’autres encore, appendus à celui d’Hélie de Saint-Marc, qui les couvre tous de sa bonté et de sa gloire. Et Ménard est là, qui les fait passer en contrebande : « Convoi Hélie de Saint-Marc ! Grand-croix de la Légion d’honneur ! Faites place ! »

Ce n’est rien d’autre qu’un tour de passe-passe. On fait servir le nom de Saint-Marc, le réconciliateur, à célébrer l’OAS, ce ferment de guerre civile laissé derrière lui par le colonialisme français en déroute. Ce nom, le donner à cette pauvre rue débaptisée, ce n’est pas l’honorer, Giesbert, c’est le souiller.

4 – Le Front national au zénith

Giesbert, je sais bien que vous n’avez aucune sympathie pour le Front national. Vous dites sans mâcher vos mots que vous n’avez aucune estime pour Robert Ménard. Mais en nous racontant une belle histoire en images d’Epinal quand il s’agirait de dire non à la réhabilitation de l’OAS et des ennemis de la République, vous faites diversion, et, de ce fait, vous la favorisez.

C’est ainsi que chemine dans les profondeurs l’influence du Front. Hier, c’était Pétain qu’on réhabilitait, avec Eric Zemmour. Aujourd’hui, ce sont les putschistes d’Algérie, avec Robert Ménard. Et demain, qui avec qui ?

Maintenant que le Front national est au zénith de l’espace politique, sa force gravitationnelle se fait sentir partout, même très loin de la source. Donc, on n’en a pas fini. Giesbert, cher Franz, il serait temps d’apprendre à lire.

Ce jeudi 19 mars 2015


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