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L'honneur d'un commandant

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Publié le 05/11/2011

L'ancien officier parachutiste doit être élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur par Nicolas Sarkozy. Comment le proscrit de la guerre d'Algérie est-il devenu l'une des personnalités les plus respectées de la France de 2011 ?

A quoi pouvait bien penser le commandant de Saint Marc dans le fourgon cellulaire qui l'emmenait à la prison de la Santé, au lendemain du putsch d'Alger en avril 1961 ? A l'honneur, cette noble notion qu'il avait découverte dans Corneille lorsqu'il était lycéen à Bordeaux, et qui avait pris réalité en lui, année après année, tandis qu'il faisait son métier de soldat. Condamner à une mort certaine des hommes qui avaient choisi de servir la France, était-ce compatible avec l'honneur, c'est-à-dire avec l'idée qu'on se fait de sa condition d'homme ? Cette question, les circonstances ne lui avaient pas permis de se la poser en 1949 quand il avait reçu l'ordre d'évacuer son poste de Ta Lung, à la frontière chinoise. En revanche, il avait eu tout le temps de la tourner et de la retourner dans sa tête pendant son séjour en Algérie. Les victoires militaires remportées par son régiment, le 1er REP, lui avaient un moment évité de s'interroger. Mais le changement de politique du gouvernement français avait tout bouleversé.

Puisqu'il en était à Corneille, Hélie de Saint Marc songeait au dilemme où les circonstances l'avaient enfermé : soit consentir à l'abandon précipité de l'Algérie et de ceux de ses fils qui avaient choisi de combattre aux côtés de l'armée française, soit se rebiffer et prendre la terrible décision de conduire un régiment étranger à la désobéissance aux lois de la République. Il avait alors pris une option qu'il savait attentatoire à ce qu'un gouvernement était en droit d'attendre d'un soldat, l'obéissance. Mais l'honneur serait sauf.

Le 22 avril 1961, le commandant de Saint Marc avait marché sur Alger à la tête du 1er REP, soutenant l'entreprise de quatre généraux entrés en opposition avec la politique du général de Gaulle en Algérie. La veille, il avait rencontré en secret l'un d'eux, le général Challe, l'homme du plan de pacification qui avait pour fer de lance les parachutistes, l'officier républicain qui lui avait donné des assurances sur l'issue qu'il voulait donner à l'opération. C'est pour lui qu'il avait accepté cette entreprise. Le putsch s'était vite soldé par un échec, la dissolution de son régiment, et l'arrestation des conjurés. Pour Saint Marc, l'aventure était finie, croyait-il.

Ce jour d'avril 1961, dans ce fourgon, entre deux gendarmes, le commandant de Saint Marc ne songeait qu'à l'honneur. Sa génération avait appris que, parfois, celui-ci trouvait refuge dans la rébellion. Des officiers admirables lui avaient montré l'exemple : Leclerc, de Lattre, Massu et Charles de Gaulle, le « refuznik » de 40. C'est dans l'esprit de l'appel de Londres qu'Hélie de Saint Marc était devenu un réfractaire, un jour du printemps 1941.

Mais il n'imaginait pas, dans le tourment qui était le sien, et dans son infortune, qu'un demi-siècle plus tard, le président de la République française l'élèverait à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur. La Légion d'honneur, il l'avait reçue pour la première fois en Indochine, des mains du général de Lattre. Il allait en être déchu. «Les décorations, on m'en a décerné, on me les a retirées, on me les a redonnées. On m'en décerne de plus prestigieuses encore...», dit-il aujourd'hui en souriant. Bientôt - le 11 novembre ? - l'ancien déporté de Buchenwald, ex-officier de Légion étrangère sera élevé à ce grade de l'ordre de la Légion d'honneur - le plus haut auquel puisse prétendre un citoyen - par Nicolas Sarkozy. Qu'est-ce qui vaut à l'ancien reclus de Tulle pareille distinction ? Les temps auraient à ce point changé que les rebelles d'hier seraient aujourd'hui célébrés comme des modèles ? Cette consécration, Saint Marc la doit à son exceptionnelle personnalité. Depuis vingt-cinq ans, il s'est comme échappé de sa propre histoire pour devenir un symbole. Le symbole d'une France qui cherche à comprendre plutôt qu'à juger, à nuancer plutôt qu'à caricaturer. Ses livres ont tous été des succès de librairie. Leurs titres - Les Champs de braises, Les Sentinelles du soir, Notre histoire- sont devenus des mots de passe. A ses conférences se pressent des jeunes gens de tous horizons qui viennent recevoir de lui des leçons d'histoire et surtout de conduite que ni leur époque ni leurs professeurs ne leur prodiguent plus.

Acteur de nombreuses pages de l'histoire de France contemporaine

Avec les années, Hélie de Saint Marc est devenu -nolens volens- un témoin capital. Il aura 90 ans en février prochain. Il a été un acteur de nombreuses pages de l'histoire de France contemporaine, et des plus trépidantes. Il s'est engagé dans la résistance à 20 ans, en 1941, en rejoignant le réseau Jade-Amicol du colonel Arnould. D'abord passeur sur la ligne de démarcation, il a décidé de gagner la France libre. Arrêté a la frontière espagnole, il fut envoyé au camp de Buchenwald. Il a connu pendant deux ans l'enfer du camp satellite de Langenstein : sur les 1 000 déportés de son convoi, seuls 30 en sont revenus. Il a combattu ensuite en Indochine puis en Algérie, aux avant-postes de ces batailles où la France s'est déchirée.

La personnalité claire et généreuse d'Hélie de Saint Marc l'a conduit à ne pas être qu'un simple « héros » tiré des griffes du destin par quelque bonne fée. Il a accepté d'assumer une situation singulière devant l'Histoire. Il a été successivement acteur, victime, une nouvelle fois acteur, avant d'endosser la tunique d'infamie du proscrit. Ces rôles que lui fit jouer l'Histoire, il les explique avec douceur, sans assener de certitudes mais en assumant des contradictions apparentes qui ne sont à ses yeux que les aléas d'une existence. «Tout est lié, a-t-il coutume de dire. Il n'y a pas d'actes isolés.» Il n'est ni Leclerc, ni Remy, ni Bigeard ni Bastien-Thiry. Il tient une place à part dans la mythologie nationale. Il a connu le respect et la compassion de ses contemporains, leur incompréhension et leur dédain. Le seul récit de sa vie permet que soient mieux compris les récents épisodes des « actualités françaises ». Grâce à Hélie de Saint Marc, la tragédie de la déportation n'est pas le seul apanage des militants communistes. La guerre d'Indochine, lointaine et obscure, prend un autre visage, le sien, un visage aux grand yeux bleus étonnés et émus qui explique les raisons de la présence française sur cette terre d'Extrême-Orient, avoue le coup de foudre que ses soldats ont eu pour ce pays, ses lumières et ses habitants.

Hélie de Saint Marc incarne encore la complexité de la guerre d'Algérie. Simple guerre coloniale, cette intervention dans des départements français peuplés d'un million d'Européens depuis cent trente ans ? Formaient-ils vraiment une armée d'occupation, volontiers tortionnaire, ces hommes qui, pour certains, étaient rescapés de Buchenwald ou Mauthausen (Jeanpierre, Morin, et lui, Saint Marc) ? Quel sens ces officiers donnaient-ils à leur combat ? Quelle idée de l'homme et de la France les menait ? Celle de Lyautey, celle de Mollet ? Et enfin, qu'est-ce qui pousse un soldat à la révolte ? Quelque dessein brutal, quelque orgueil ? Ou une nécessité irrépressible, celle de faire parler la petite voix d'Antigone, de la conscience humaine qui dit : «Si omnes, ego non» ?

Aujourd'hui, Hélie de Saint Marc n'est pas un « ancien combattant ». Ceux qui lui rendent visite dans son appartement ensoleillé du cœur de Lyon, rempli de souvenirs, sont frappés. Le vieil homme est toujours avide de se faire expliquer un monde qui n'est plus le sien. Plutôt que ressasser tel fait de guerre, il préfère interroger inlassablement ses visiteurs : la crise boursière, l'immigration, la révolution numérique, il ne se résigne pas à ne pas comprendre : «si peu de choses dans les mains et tant à portée de la main», aime à répéter celui qui sait encore s'émerveiller devant la beauté du jour, la grâce d'une femme ou le regard d'un enfant.

Au fil des ans, Hélie de Saint Marc est devenu une « icône » de la réconciliation nationale. Depuis un demi-siècle, il échappe aux étiquettes. Lors de son procès, les observateurs avaient constaté qu'il n'avait rien de l'officier fanatique, ivre de Mao, Gramsci et Maurras. Ses lectures allaient plutôt du côté de Psichari et de Camus. Son tempérament le pousse à l'apaisement et à la réflexion. A ses visiteurs, il délivre un message de mesure et d'exigence. Aux jeunes gens qui le pressent de questions, il répond en les encourageant à s'engager pleinement dans leur époque,à «désirer le plus haut, mais en visant au plus juste»... Pas de mots d'ordre ou de provocations bravaches. La comédie contemporaine n'aura pas réussi à en faire un gourou ni un indigné professionnel. S'il parle et écrit, sans se départir d'un ton grave et émouvant, il pratique volontiers l'ironie pour se libérer des égards et prend ses distances avec les grandeurs d'établissement.

Il y a quelques années, l'écrivain François Nourissier était venu lui rendre visite dans sa maison de la Drôme. Entre le président de l'Académie Goncourt et l'officier déchu, peu de points communs. Une même génération toutefois, et un souvenir. En 1961, dans France Observateur, Nourissier avait pris courageusement la plume pour défendre Saint Marc au moment de son procès. Celui-ci se le rappelait, avec gratitude. Dans la douceur d'un soir, les deux hommes avaient devisé. La conversation était arrivée sur un sujet : l'honneur et les honneurs. Un mot, deux acceptions. Que sacrifie-t-on au premier pour obtenir les seconds ? Aucun des protagonistes ne donna de réponse à cette question complexe. Hélie de Saint Marc se contenta de sourire et, alors, s'alluma dans ses grands yeux délavés une lumière radieuse.

Etienne De Montety


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