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La Légion Étrangère

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Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche 10/01/1914

 

Pour que le caractère du légionnaire soit utilisé, pour que la « Règle légionnaire » (et je la dis telle comme je la dirais d'une communauté cloîtrée), soit adaptée à chaque type de caractères, et pour que cette adaptation donne les meilleurs résultats, il y faut un corps d'officiers singulièrement doué, et unique en son genre. Je voudrais dire ici, très vite, mais avec assez de clarté pour être compris de tout le monde, ce qu'est l'officier des légionnaires.

Les spécialités d'esprit et de cœur, de maintien et de paroles, qu'on réclame du chef, à la Légion, quel que soit son grade, ne sont cataloguées et analysées nulle part.

Mais l’État et le haut commandement les connaissent et y tiennent. Car jamais on ne fait servir directement à la Légion un officier qui sort à l'instant de Saint Cyr on attend, et on fait bien, qu'il soit éprouvé par la vie. Celui-là, qui a été blessé lui-même, sera le meilleur infirmier des blessures d'autrui.

Le règlement et la discipline comme les théories et les services paraissent être, et officiellement sont, les mêmes pour la Légion que pour l'armée française. Dans la réalité, il en va autrement. C'est ainsi que, très souvent, les officiers tutoient les soldats (ceux-ci le tiennent à honneur), et que, assez fréquemment, les soldats (parmi lesquels il y a pas mal de Belges), tutoient leurs officiers. Mais il faut bien démêler dans quel sentiment.

Le légionnaire, homme fait, rompu à la vie, parfois rompu par elle, n'a pas besoin, comme le jeune soldat de France, d'un homme qui lui explique le règlement. Son âge lui a donné assez de réflexion, de sang froid, d'esprit militaire, pour qu'il ne sente pas l'urgence, devant lui, d'un tableau de service, en uniforme, et qui marche. Enfin, le légionnaire, qui est essentiellement débrouillard, ne demande pas à ses chefs de précisions sur les marches, des indications sur les vivres, le couvert et le reste. Il trouve tout cela à lui tout seul, et mieux que quiconque.

Sous ce rapport, le talent du légionnaire est incroyable, et touche à la prestidigitation les autres corps de troupe le savent, et n'aiment pas du tout être cantonnés à côté d'un détachement de légionnaires, qui, en quelques instants, s'appropriera tout ce qui peut être utilisé ou pris, et ne laissera rien aux camarades. J'ai, personnellement, fait cette expérience et je ne suis pas le seul à l'avoir faite après la marche matinale, nous passions, aux environs de midi, dans un village du delta tonkinois, et l'heure de la « soupe » approchait, et la faim, mauvaise conseillère; talonnait nos gaillards: Le chef de compagnie, à l'entrée du village, fit former « par quatre », et on traversa la rue centrale au pas gymnastique on fit la halte, au dehors, à un kilomètre de la dernière maison or, quand on fit ouvrir .les sacs et les musettes, on y trouva du riz, des poulets fraîchement empoignés et le cou tordu, des fioles d'eau-de-vie annamite, et jusqu'à une marmite à cuire le paddy Et pourtant, personne n'avait paru avoir quitté. les rangs. Il n'y a rien à faire contre de telles passions, servies par de tels artistes

Bien qu'il n'ait fait à son chef aucune confidence d'aucune sorte, le légionnaire sait bien qu'il n'est pas, au regard de son officier, un soldat comme un autre il est à la fois plus et moins. Il n'est pas un enfant de la même terre, et de la même race, capable des mêmes passions et des mêmes amours il n'est pas fils du sol national, avec des intérêts et des parents sur ce sol il n'est rien qu'un numéro matricule. Mais il est une intelligence et une expérience. Celles-ci méritent toujours d'être appréciées, et parfois il leur est fait appel, et on est heureux qu'elles soient là. Le chef se sent, à chaque instant, observé et jugé par ses soldats, de cette sorte de jugement qui a des motifs profonds, et qui compte. Et l'officier veut, dans chaque circonstance, que ce jugement lui soit favorable. Il y tient. Et il montre pratiquement et publiquement qu'il y tient. Il y a là une réciprocité de contrôle et d'estime intellectuelle, qui n'existe dans aucune autre armée, dans aucun autre pays.

Ce que le légionnaire donne à son chef en confiance, en orgueil sain, en pleine possession de soi, en assurance logique, il en recherche la juste compensation. Car il faut se le rappeler le légionnaire est un être qui ne croit plus en soi-même, ni en sa volonté, ni en sa force, et qui est venu chercher à la Légion l'armature militaire qui le tiendra debout et suppléera à sa vertu défaillante.

Comment supportera-t-il cette épreuve ? Les règlements lui disent bien s'il s'est trompé, et il s'aperçoit de son plus ou moins de valeur technique au nombre de ses punitions.

Mais la conduite morale, mais la pensée, cette vagabonde enfermée dans l'âme secrète du légionnaire comme dans le plus verrouillé des in pace, qui lui dira si son effacement volontaire, si son suicide social lui ont fait du bien ou du mal ? C'est son officier seul qui est son critérium. L'officier, je le disais tout à l'heure, n'est pas le tableau de service du légionnaire, mais il est sa conscience, vivante et vibrante, et sans appel. Et les jugements de cette conscience-là sont d'autant plus respectés et redoutés qu'ils ne sont pas suivis d'une sanction réglementaire et que c'est l'homme lui-même qui a choisi son juge.

C'est par un coup d’œil, souvent furtif, que le soldat sollicitera, avec une secrète angoisse, l'approbation de son chef, et c'est par un coup d’œil que le chef l'accordera ou la refusera.

Et la punition de l'homme qui s'est diminué moralement est imperceptible aux autres l'officier ne parlera plus au soldat, ou il ne le tutoiera plus, ou il ne le désignera pas à la première occasion qu'il y aura d'aller se faire tuer, et il le mettra, peine atroce, à la garde des mulets et du convoi. Et cette condamnation volontairement acceptée est pire que tous les châtiments disciplinaires.

j'ai connu un légionnaire qui ne pouvait pas ne pas s'enivrer le dimanche, et de qui le souci unique était, quand il était ivre, d'être ramené vite au cachot, afin que son lieutenant ne le rencontrât pas dans les rues de Saïda en cet état. Le respect du chef accepté et des insignes honorables ou glorieux que soi même l'on porte est poussé ici à l'extrême, et on connaît a Bel-Abbès ces trois Allemands; tous trois décorés pour faits de guerre de la médaille militaire, qui exigeaient, avec une hautaine insistance, les marques de respect dues à cette médaille et qui, le jour où ils avaient résolu de « faire la fête », laissaient leur médaille sur leur lit au quartier !

Ainsi, l'officier de légionnaires est le directeur, l'arbitre muet et incontesté de ces consciences fermées et de ces âmes tortueuses, et pourtant il n'a fait comme les autres officiers, que des études militaires.

Pour monter et se tenir à la hauteur d'un rôle si difficile et passionnant, l'officier de légionnaires travaille sans cesse. Mais sur quels conseils et sur quels livres travaille t-il ? Il n'a pas d'autre document que l'homme même, d'autre livre que la conscience d'autrui, d'autres conseils que ceux de sa propre expérience. Il n'a comme critérium et de quel empirisme que ses soldats, le regard de ses soldats,et, en colonne et en campagne, leur manière de servir. Car la seule marque de gratitude de l'homme, à qui le chef à chaque instant rend l'honneur, c'est de servir impeccablement la patrie et l’étendard de ce chef.

Peut-être on comprendra le lien invisible, mais étroit et formidable, qui joint ces silencieux par désespoir à ces silencieux par devoir, et comment une vie, en apparence âpre et rebutante, éveille en eux tous les enthousiasmes et, à l'occasion, suscite tous lés héroïsmes.

Il n'y a là ni contrainte ni discipline il y a l'effort coordonné de volontés viriles, souples et bandées comme des lames d'acier bien trempées, et à qui, évidemment, rien n'est impossible.

Albert de Pouvourville.


Traduction

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