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LIBRE OPINION du Général (2s) Vincent DESPORTES « Nous sommes en guerre, et pour longtemps »

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Posté le mercredi 10 juin 2015

« Nous sommes en guerre, et pour longtemps »

Cinq mois après les attentats de janvier à Paris, le général Vincent Desportes, professeur associé à Sciences Po, décrypte les nouvelles formes de guerre et appelle à l’élaboration d’une doctrine sur l’usage des forces au sein de la société

Ancien directeur de l’Ecole de guerre, le général Vincent Desportes est professeur associé à Sciences Po Paris et enseigne les questions stratégiques à HEC. Diplômé en sciences sociales, il travaille sur les thématiques de défense et publie à la rentrée un ouvrage chez Gallimard, « un cri d’alarme sur le très dangereux épuisement des armées », selon ses termes.

Avec les attentats de janvier, la France est elle entrée en guerre ?

Oui, et bien avant cela. Avec près de 10 000 soldats en opérations extérieures, autant sur le territoire national, nous sommes engagés dans une guerre à l’échelle du monde, et pour longtemps.

Avec ces attentats, les Français ont seulement pris conscience que l’ennemi a traverse les frontières, qu’il est chez nous. Il faut s’adapter à cette évolution durable de l’espace stratégique.

Qui est aujourd’hui notre ennemi ?

Ceux qui viennent commettre des attentats en France menacent nos vies et nos intérêts : le terrorisme militarisé. Un jour il s’appelle Al- Qaida, un autre un djihadiste de retour d’Irak. Ce n’est pas parce que les guerres d’hier opposaient des Etats que les guerres actuelles ne sont pas des guerres. Le principe de la guerre est d’échapper à ses modèles.

La présence militaire dans les rues contribue-t-elle au retour de la guerre ?

Les Français imaginent que parce qu’ils ont tue la guerre chez eux depuis soixante-dix ans, la guerre est morte. C’est faux ! Ils doivent prendre conscience de la montée des périls. Le feu a pris autour de l’Europe, de l’Ukraine à la Mauritanie. Si le seul effet de la présence de nos soldats dans les rues est de faire comprendre que la sécurité n’est pas donnée, alors on aura progressé.

Mais ces militaires sur le territoire ne doivent pas être employés comme des supplétifs de la police. Leur entraînement onéreux serait gaspillé s’ils ne sont que les sentinelles de la tour Eiffel. Alors qu’ils peuvent apporter des savoir- faire exceptionnels : renseigner, contrôler des zones, des frontières, intervenir, bref remplir des missions spécifiques. Ils doivent apporter leurs compétences selon une doctrine qui reste encore à définir.

En supprimant le service national, notre société ne s’est-elle pas privée d’un élément essentiel de la fabrique de l’identité nationale ?

Une société fonctionne sur des piliers qui la structurent. Or ces piliers s’affaiblissent. Le sentiment d’appartenance de notre société se dilue.

La conscription rendait ce service de socialisation complémentaire de la famille et de l’école.

Mais les armées demeurent un de ces piliers : tout affaiblissement de l’armée est celui de l’Etat, mais aussi de la société.

Assistons-nous à un retour de la guerre en Europe ?

On ne peut rien exclure. Nous avions écarté de notre horizon le choc entre Etats sur le continent européen. La crise ukrainienne nous ramène à la réalité. Or, dans la conception actuelle de nos forces, cette hypothèse a été évacuée. Elles sont trop réduites pour conduire ce genre de guerre. Si Vladimir Poutine équipe ses forces de milliers de chars ultramodernes, ce n’est pas juste pour les défilés ! Son vice-premier ministre, Dmitri Rogozine, n’a-t-il pas déclaré : « Les chars russes n’ont pas besoin de visa pour entrer en Europe » ?

De l’Europe au Sahel, la guerre peut prendre toutes les formes, y compris celles que nous n’imaginons pas. Jusqu’au dernier avatar en date, Daech. Car l’Etat islamique associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes), et de l’autre la plus haute sophistication dans l’horreur.

L’UE n’est-elle pas démunie face à des acteurs qui ont recours à la force ?

Nous devons lui être reconnaissants d’avoir préservé la paix depuis 1945. Mais cette idée joue désormais contre elle. Les Européens ont évacué la guerre de leur horizon et s’en sont affaiblis sur les plans moral et matériel. L’Europe nous rapproche désormais de la guerre parce qu’elle a détruit chez nous la conscience de la guerre. Les meilleures idées ont des effets pervers.

N’a-t-on pas tendance à recourir trop facilement à l’outil militaire dans la gestion des crises ? Ainsi, on lance une opération navale pour endiguer l’afflux de migrants en Méditerranée : le migrant est-il un ennemi ?

Le problème est celui de l’équilibre. Les capacités d’intégration des sociétés sont limitées. Au-delà d’un certain taux, elles s’effondrent. Il est du devoir des politiques de faire en sorte que l’équilibre ne soit pas brisé. Faut-il utiliser la force militaire ? Je ne sais pas. L’emploie-t-on trop souvent ? Probablement. Elle ne peut pas tout régler. Même quand c’est le cas, il faut l’utiliser avec responsabilité, car la guerre possède une dynamique propre qui la fait toujours échapper à son initiateur. Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre. Le fossé entre la force et la puissance n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui ! La force des Occidentaux est considérable, mais elle ne se transforme plus que difficilement en puissance. Le modèle américain dysfonctionne depuis vingt-cinq ans, et nous conservons les mêmes modèles de forces qui peinent à produire un résultat stratégique

Que faut-il faire ?

Cette problématique de l’utilité de la force est centrale. Nous continuons à investir dans des systèmes portés par l’idée fausse que la guerre consiste à détruire au mieux des cibles. Au lieu de penser les solutions du monde réel, nous utilisons notre force en nous disant qu’elle va bien finir par devenir puissance. Résultat : soit nous entrons par obligation dans des conflits que nous sommes incapables de gagner, comme au Sahel, soit nous les fuyons piteusement comme en Irak, voire en Afghanistan.

Les cyberattaques entrent-elles dans les missions de l’armée ?

Les missions de l’armée évoluent. Il y a cent ans, on aurait pu se demander si avoir des avions en était une ! La mission de l’armée, c’est de proposer une défense militaire là ou il y a des attaques militaires. La guerre s’empare des espaces que l’homme conquiert : terre, mer, air, espace et cyberespace. Les militaires ne doivent donc pas en être absents.

La cyberguerre menace-t-elle les Français ?

Les risques sont importants. Un jour, cette cyberguerre sera capable de prendre les commandes d’un avion pour le précipiter au sol. Chacun est menacé (comptes bancaires, médias…) mais la menace ne peut être collective, car si c’est un Etat qui la conduit on peut la faire cesser par des moyens conventionnels. Ces cyberattaques, tant qu’elles demeurent diffuses et ponctuelles, peuvent désorganiser mais pas détruire.

Ne surestime-t-on pas cette menace ?

On a toujours tendance à surestimer un nouvel outil de guerre. Mais cette phase de sensibilisation est très utile : elle va réduire notre vulnérabilité face à cette menace de contournement de notre force. Prenons garde que l’effort fait sur la cyberdéfense ne se traduise pas par un affaiblissement ailleurs.

Le rapport des militaires au combat a changé, du soldat au drone puis du drone au robot. Cette évolution participe-t-elle de la dématérialisation de la guerre ?

N’ayez aucune illusion ; la guerre, c’est l’affrontement des volontés humaines. Les hommes vont toujours chercher à contourner la force de l’ennemi et l’attaquer par d’autres voies, mais il s’agit toujours de la guerre des hommes. La prochaine pourrait bien débuter par un combat de robots, mais une fois qu’ils auront été détruits, les hommes reprendront les armes. Quand on a détruit tous les navires, il n’y a plus de guerre navale.

Quand on a détruit tous les avions, il n’y a plus de guerre aérienne. Quand on a détruit tous les chars, alors la guerre commence. Cela fait longtemps que l’époque des Horaces et des Curiaces est révolue, celle des héros auxquels les nations confiaient leur destin. C’est pour cela que la guerre est désormais au sein des populations et qu’elle y restera.

Propos recueillis par gaïdz MINASSIAN


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