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Légionnaire toujours...

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La Légion étrangère - Villebois Mareuil - 1896

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L’expédition de Madagascar vient d’attirer encore les regards sur la Légion étrangère[1]. On l’avait vue au Tonkin, à Formose, au Dahomey, incarner cet esprit « d’en avant » à outrance, cette endurance, cette impassibilité stoïque devant la misère destructrice, qui donnent la trempe d’un métal de soldats. Ses merveilleuses qualités ont retrouvé leur relief dans cette lugubre campagne de Tananarive, où l’énergie du combattant a dû suppléer toute la préparation absente, et où, pour elle, comme pour les autres volontaires de carrière, la comparaison s’est affirmée si écrasante, au détriment des appelés du service obligatoire. L’on s’est demandé pourquoi les légionnaires, comme l’infanterie de marine, comme aussi les tirailleurs algériens, ont seuls gardé leur ressort intact jusqu’à la fin, seuls fourni l’effort nécessaire à la construction de cette route maudite qui court entre des champs de tombes, qui fut le champ de bataille de cette expédition de souffrance, qui valut aux pelles et aux pioches l’appellation de fusil modèle 1895, et qui se lie au souvenir inexpiable des voitures Lefebvre ? Pourquoi nos jeunes troupes de France, parties d’un si bel élan, ont-elles été si vite dévorées par le climat, ruinées d’âme et de corps avant d’avoir pu agir ? Et c’étaient les meilleurs, ceux-là, le produit d’une sélection toute particulière, exercée sur toute l’armée, conduits par des officiers éprouvés, dont le choix témoignait d’une valeur peu ordinaire, entre tant de compétitions ardentes ! C’est une nouvelle et terrible leçon de choses qui démontre ce qu’on savait depuis longtemps, que les climats coloniaux ne s’affrontent qu’avec des troupes spéciales, chez qui l’âge et la formation complète sont une condition primordiale ; et qui affirmerait par surplus, pour les observateurs attentifs, cette autre vérité, en désaccord avec la loi du nombre, que les foules armées de l’avenir ne vaudront jamais, en qualité militaire, les élites rationnelles du passé.

La Légion se présente avec ce double caractère : on s’y engage jusqu’à quarante ans ; elle est composée de soldats de métier, pour qui la carrière des armes est un refuge, le pain assuré, souvent un titre de naturalisation, parfois une réhabilitation, c’est-à-dire, pour un temps au moins, une véritable profession. Dans cet hybride milieu, où l’homme entre masqué, sans papiers d’identité, de nationalité, sans extrait de casier judiciaire, sans rien qui le recommande, rien qui parle de son passé, il y a d’étranges mélanges de bons et de mauvais, d’héroïsmes latents et d’âmes à tout jamais dégradées ; mais l’on peut dire que, de cet ensemble indéfinissable, se dégage une énergie de fer, l’instinctive passion des aventures, une étonnante fécondité d’initiatives, un suprême dédain de la mort, toutes les originalités sublimes des vertus guerrières. Et cette impression de l’ensemble se reflète chez le légionnaire isolé, qu’il passe libre dans la rue, la taille bien prise en sa ceinture serrée aux reins, ou qu’il rende les honneurs, figé dans son immobilité de factionnaire : c’est toujours cet air décidé, cette allure dégagée, qui révèlent l’homme, dans la mâle acception d’action, de virilité et de supériorité. Aucun soldat n’a cette tenue irréprochable, ce fier salut, cette discipline d’extérieur impeccable. L’autorité du chef digne de lui commander revêt à ses yeux quelque chose de mystérieux et de grandiose ; il attend tout de cet être supérieur ; il en subit docilement l’influence à l’heure même des pires entraînements, il lui garde un culte et une tendresse qui se manifestent par une ingéniosité d’attentions touchantes. Vivant, il le suivrait au bout du monde ; mort, il n’y a pas d’exemple qu’il l’ait abandonné. Il procure à celui qui l’a conquis la puissance exaltée du commandement. Que le chef se présente à la manœuvre, les armes résonnent, le rang se grandit, l’allure s’affermit, la troupe se fait imposante ; mais, qu’il vienne à disparaître, on n’en donne plus aux gradés ordinaires que pour leurs galons ; et ce n’est pas beaucoup. Car il n’a rien d’un automate, le légionnaire : si les émulations, les circonstances développent en lui un admirable élan, il répond à la monotonie de la vie de garnison par une indifférence dédaigneuse de perfectionnements d’instruction, une volonté bien arrêtée de ne pas se fatiguer inutilement, et le sentiment non dissimulé qu’il n’est pas fait pour les besognes accoutumées du temps de paix.

Aussi, à l’officier nouveau venu cause-t-il une première déception ; il apparaît soldat peu instruit, mauvais tireur, médiocre marcheur, et ces infériorités qui résultent de bien des causes que nous exposerons tout à l’heure, on est enclin à l’en rendre seul responsable, sans lui faire honneur de son âme indomptable, qu’il n’appartient qu’aux événements de mettre en pleine lumière. Il est vrai d’ajouter qu’en dehors de ces circonstances dramatiques, auxquelles elle se sent appelée, qu’elle provoque de toute la fièvre de ses désirs, elle est souvent insaisissable, cette âme, pour qui n’a pas la clé des obscurités de son passé, de ses détresses ambiantes, des déchirements qui l’ont poussée hors de sa voie naturelle. Au légionnaire qui s’en croit si fermement le maître, n’échappe-t-elle pas plus souvent que de raison, lorsqu’elle flotte entre les fictions embrumées et la réalité décevante, lorsqu’elle le jette aux hasardeuses bordées, aux imaginations des aventures impossibles, aux rêveries mauvaises de l’indépendance des grands chemins ? Qui soupçonnera jamais ce qu’il germe d’idées incohérentes ou grandioses, d’idées d’un autre âge surtout, dans ces cerveaux troublés par excès d’ardeur, d’où se dégage, seulement l’élément de toutes les conquêtes : l’énergie ?

Le légionnaire vit dans son rêve. Quel est ce rêve ? Nul ne le précisera, pas même lui ; mais il le rendra responsable de ses mésaventures, il lui a donné un nom, c’est le cafard ; et à qui l’interrogera sur le mobile d’une de ses frasques, il ne trouvera pas d’autre explication, il n’inventera pas d’autre réponse : le cafard ! Cela suffit, en effet ; il en dit long, ce simple mot de son langage imagé. Est-il étonnant que le sombre nuage des trop lourds souvenirs d’un passé en rupture avec son présent pèse parfois, en l’obscurcissant, sur son intelligence ; peut-on sourire à la navrante fiction de l’insecte rongeur, enfanté dans les vétustés et les ruines de la vie, promenant sa silhouette d’ombre sur cette âme éteinte au bonheur, s’y attaquant aux dernières espérances ? De même que la vie normale n’est pas le fait du légionnaire, il lui répugne d’accepter les événements dans la monotonie de leur forme et de leur cause ordinaires. Sa tendance est à dramatiser, à tout draper de légende ; à la vérité plate qui l’ennuie, il préfère son invention qui l’amuse ; il s’y passionne et n’en démord, jusqu’à ce que, pris à son propre roman, il arrive, par une inconscience progressive, à lui attribuer une part de réalité, et non la moindre, dans sa propre histoire. Cela principalement rend l’investigation difficile dans son existence antérieure, qu’il est loin de dissimuler, à moins de raisons très spéciales, et dont, au contraire, il aimerait à faire parade, en l’enjolivant, pour y gagner du relief. Il a surtout besoin de s’affirmer comme un être pas ordinaire, et, certes, il ne l’est pas ; c’est un outlaw qui a sauté par-dessus les barrières d’une société où il se sentait mal à l’aise ; qui a soif des risques mortels, pour y jouer une vie, seul bien qui lui reste et dont il fait bon marché ; et qui se donne, quand il le faut, avec l’élan du soldat des grandes époques.

D’où viennent-ils, les légionnaires ? L’on peut répondre hardiment : De partout. De toutes les classes, de tous les pays, des plus hauts comme des plus bas échelons, savants ou illettrés, rompus à la vie en y essayant leur première adolescence, amoureux des armes ou simplement épaves de nos civilisations vieillissantes. Beaucoup en rupture de famille, échappés du toit paternel pour de futiles motifs, à d’invraisemblables jeunesses, à peine quinze ans d’âge parfois ; en fuite des charges d’un ménage trop lourd ou mal assorti, les enfans à la rue, la femme abandonnée à d’autres ou à la faim. Il faut croire que ce lien de famille est le plus fort, car, de l’avoir brisé, certains en meurent par désespérance : c’est l’habituelle cause des suicides à la Légion, et l’on peut dire qu’elle frappe surtout sur des êtres de première jeunesse et de conduite irréprochable. Beaucoup aussi en rupture de nationalité ; la désertion après la faute, et, chez les Allemands, principalement par lassitude des mauvais traitements ; ou, pour les natures aventureuses, l’attirance de la grande nation, à qui ne manquent pas les occasions d’utiliser ses soldats, par drainage des petits peuples qui n’ont pas l’emploi des leurs. Et, à côté de ceux-là, beaucoup d’autres, au contraire, par triomphante survivance de patriotisme chevillé au cœur d’une bonne race. Il faut les avoir vus venir, les avoir interrogés, ces petits, très jeunes, pauvrement vêtus, incapables souvent de bégayer une simple parole française, et les avoir entendus vous répondre de leur voix enfantine, leurs yeux clairs pleins d’assurance : « Je suis ici parce que je ne voulais pas servir l’Allemagne. » Et devant l’humble défilé de ces déshérités de la Patrie, revenant on étrangers au drapeau diminué, qui jadis portait leurs droits, et ne flotte plus jusqu’à eux, il y a trop à se souvenir, et l’âme se serre sur la vision douloureuse.

De même que, balayés sous la rage du cyclone, les oiseaux les plus divers se jettent au même abri, la tempête de la vie rassemble à la Légion les passés les plus disparates, les professions les plus variées. Nombreux y sont les anciens officiers français, victimes d’une démission irréfléchie ou involontaire, ou même chassés par réforme, et recommençant, sac au dos, la première étape d’une carrière dont ils avaient déjà franchi les grades inférieurs. Nombreux surtout les anciens sous-officiers qui, au sortir du régiment et à l’assaut d’une existence civile, ont trouvé le mur trop haut, sans brèche pour y passer, et se sont découragés d’attendre : quelques-uns aussi, et non les moins bons, qui, sortis de l’honneur par un coup de passion, sont venus conquérir, avec la paix de leur conscience, le droit d’échapper à l’anonymat sinistre qui s’abat sur le déserteur. Et des armées étrangères, il en vient aussi de ces officiers, de ces sous-officiers, brisés en cours de route. Les uns avouent leur passé, les autres le cachent ; tous gardent, au coin le plus reculé d’eux-mêmes, leur indéfectible rêve en la destinée guerrière, ou simplement la suprême ambition de bien mourir.

A qui se sent perdu, il arrive aussi que cette légion, connue du monde entier, apparaît comme le dernier recours en grâce de la vie. Voici un commissaire de police qui s’échappe d’une sous-préfecture de province ; il vient d’abandonner sa femme, quatre enfants, il a pris le train pour aller se tuer ; le dégoût lancinant des missions de bassesse et de mensonge, au service de la politique, l’ont amené là. La Légion le sauve pour un temps. Ou bien encore, un nihiliste s’y est jeté, lui demandant d’envelopper de mystère une vie menacée par de sectaires vengeances. Mais celles-ci l’y découvrent, la délation le signale à ses chefs comme anarchiste dangereux ; ses papiers sont saisis et révèlent simplement la vérité, dans une curieuse correspondance avec une jeune fille, affiliée, puis réfractaire comme lui, maintenant étroitement unie à son sort, dans un commun besoin de préservation capitale. On l’envoie au Tonkin ; le poignard n’atteint pas si loin. Qui expliquera pourquoi ce lettré arabe, professeur de littérature orientale, a échangé sa chaire d’Égypte contre cette rude vie du légionnaire, sa belle science poétique de là-bas pour l’inconnu de ce milieu aux races mélangées d’Europe ? Il a l’air d’un sage pourtant ; est-ce le mystère de cette humanité étrange qui l’a tenté ? Mais qui ne comprendrait, au contraire, que cet inventeur y soit ? Il est fils d’un officier d’artillerie, et il présente un fusil qui tire sans interruption six cents coups, à l’aide d’un chargeur ; question d’atavisme probablement. Toute la valeur de l’invention tient dans un explosif dont il a expérimenté les foudroyants effets au Tonkin, en présence d’un certain nombre de camarades ; malheureusement tous les témoins qu’il cite affirment catégoriquement n’avoir aucune souvenance de ces expériences. Peu importe, il aura été inventeur, comme il avait été explorateur avec Soleillet, spahi sénégalais, roi nègre, déserteur condamné, disciplinaire, comme il finira légionnaire. Légionnaire ! c’est-à-dire propre à tout, embarrassé de rien, constructeur au Tonkin, pour se reposer d’une expédition, agriculteur en Afrique, entre deux colonnes, légionnaire enfin, d’après la grande physionomie de son ancêtre, le soldat romain !

II

Ils datent de longtemps en France, les régiments étrangers. Elle en a eu à sa solde d’Écossais, d’Anglais, d’Irlandais, de Suisses, de Polonais, d’Allemands. C’étaient de magnifiques troupes, manœuvrières et guerrières, d’un commandement très recherché. Elles eurent l’honneur de colonels peu ordinaires, qu’on peut citer au hasard : Trivulce, Gondi, Broglie, Rantzau, Lowendahl, Stuart, Berwick, Luckner. Facilement on y eût ajouté le prince Eugène et Marlborough, qui briguèrent sans succès d’y servir ; les ministres de la guerre n’ont pas toujours la décision heureuse.

La fidélité héroïque des régiment suisses est devenue légendaire : l’idée du devoir militaire trouva chez eux sa plus sublime expression. La révolution les avait massacrés sur les marches du trône ; ils se laissent brûler, en 1830, dans le poste du Palais-Royal. Ce fut leur dernier sacrifice, et, de leur suppression naquit l’organisation actuelle de la Légion étrangère. La loi du 9 mars 1831, qui la consacra, admettait des engagés de dix-huit à quarante ans, pour des engagements de trois et de cinq années ; elle groupait par bataillon les hommes d’une même nationalité. Cette mesure mit en tel péril l’esprit de corps que, dès 1835, on y renonça, pour adopter le mélange absolu des éléments de recrutement, sans distinction d’origine, excellente méthode dont on ne s’est plus départi par la suite.

En cette même année, la Légion qui, depuis sa création, était employée en Afrique, sa place naturelle, se vit tout à coup cédée à l’Espagne, afin d’y soutenir les droits d’Isabelle II, à qui les carlistes disputaient la succession de Ferdinand VII. L’effet de cette cession, aussi imprévue qu’injuste, fut douloureusement ressenti ; tous, officiers et soldats, protestèrent de leur droit de servir le pays, auquel ils s’étaient liés librement, et non toute autre puissance. Mais, menacés de perdre le bénéfice de leur position et de leurs services antérieurs, ils durent se soumettre, et, pendant trois années, ils versèrent, sans compter, leur sang pour l’Espagne, qui ne sut même pas tenir ses promesses à leur égard. Partis 4 100, ils en revinrent 500.

Cependant la disparition de la Légion accusa bientôt un tel vide dans l’armée d’Afrique qu’on dut se préoccuper d’en former une nouvelle. Un bataillon de cette deuxième Légion, commandant Bedeau, eut l’immédiate fortune de la seconde expédition de Constantine. Après s’être couvert de gloire sur le Coudiat-Aty, en repoussant, dans des mêlées furieuses, les sorties des Kabyles, il fournit, au jour de l’assaut, deux pelotons de cent hommes, capitaines Serviez et de Saint-Arnaud, à la colonne d’attaque du colonel Combe. L’on connaît ce fait de guerre sans précédent. A sept heures, la colonne Lamoricière franchit la brèche, s’engage dans la ville, se heurte à une résistance acharnée et reste ensevelie, presque entière, sous une mine qui éclate et un mur qui s’écroule. A sa suite, la colonne Combe est lancée par détachements successifs. Au milieu des fougasses qui sautent, des incendies qui s’allument, des terrasses qui s’effondrent, la deuxième colonne, à moitié détruite, aborde la barricade qui a arrêté la première, l’arrache enfin à la rage des Turcs et des Kabyles, en perdant son chef blessé mortellement, se jette sur une deuxième barricade aussi désespérément défendue, s’ouvre un cheminement par les maisons, et refoule dans la Kasbah la résistance brisée.

Jusqu’en 1854, ces soldats uniques le portèrent, sur tous nos champs de bataille d’Afrique, leur bel élan de légionnaire ; ils furent les préférés de tous ces victorieux de notre grande conquête, qui semblent d’un autre âge aujourd’hui, tant la gloire s’est éloignée de nous, et le plus bel éloge qu’on en puisse faire, c’est qu’ils étaient dignes de chefs comme Lamoricière, Bugeaud, Changarnier, Pélissier, Canrobert. Sur toutes les pentes insurgées des montagnes kabyles, ils se dressèrent invincibles, comme ils foncèrent à travers les Ksours, aux jardins palissades, aux impénétrabilités meurtrières : Zaatcha les vit tels qu’à Constantine, effrayants combattants des mêmes luttes sauvages. Il n’est pas de ravin fameux aux rouges flancs des collines de là-bas, où ils n’aient couché de leurs cadavres, pas de blanc marabout, au plus élancé des cimes, qu’ils n’aient atteint, dans leurs bonds invaincus. De l’ouest à l’est, ils allèrent, et partout on les voyait les mêmes, qu’ils fussent de l’unique Légion, ou qu’elle se dédoublât en deux régiments étrangers ; on eût dit des hommes de fer, infrangibles aux extrêmes tensions du combat. Et quand la guerre chôma, ils bâtirent des villes, ils défrichèrent des steppes, Bel Abbès fait partie de leur histoire : dans la richesse de sa grande plaine aux denses cultures, il y a bien du courage de légionnaire !

Autant ils ont d’élan, autant ils possèdent de résistance. La faim par les chemins, la soif dans le sud, la misère dans l’inconnu, ne les démoralisent ni ne les arrêtent. La souffrance les met en valeur, comme tout risque à affronter, même les épidémies, s’il s’en trouve. Le choléra ne les avait pas épargnés à Batna. Aux portes de la Crimée, ils le retrouvèrent à Gallipoli et l’accueillirent avec la même hautaine indifférence, sans que les ravages du fléau pussent ébranler leur insouciance. De ce début cruel, la bataille de l’Alma les récompensa. Ils y parurent en leurs seules compagnies d’élite, formées en un unique bataillon, destiné, dans l’esprit du général Canrobert, à frapper la suprême victoire, à donner le coup de marteau aux colonnes russes. Au moment de l’attaque du plateau, lorsque l’Alma franchie, les troupes ont mis sac à terre et emportées par leur ardeur, par l’exemple affolant des zouaves, roulent vers l’ennemi, dans une fureur de vague, Canrobert, impuissant à maintenir l’ordre, aperçoit un bataillon qui s’avance comme à la parade ; il l’a reconnu, et, galopant à lui, il lui crie : « A la bonne heure, servez d’exemple aux autres, braves légionnaires ! » Et lui accolant deux batteries, il le lance pour faire brèche.

La guerre de Crimée ne pouvait que mettre en un relief saisissant la haute valeur militaire d’une troupe telle que la brigade étrangère. Dans cette rude campagne, où l’endurance, les aptitudes variées, la bravoure native de notre armée, se haussèrent au prodige, les légionnaires se taillèrent une réputation d’élite. Il y a quelque part un tableau très simple, où Détaille a campé un légionnaire dans la tranchée, devant Sébastopol, lequel rend, avec une vérité profonde, la physionomie très particulière de ce soldat de race. L’homme est droit ; peut-être gagnerait-il à se baisser pour s’abriter davantage, mais c’est sa nature de légionnaire de se présenter debout au danger. Il est enveloppé de sa criméenne à pèlerine, un mouchoir serré à la nuque et noué sur la visière ; on devine sur le devant sa grande cartouchière d’Afrique ; il tient son arme des deux mains, le canon appuyé sur la plongée, attendant l’événement, prêt à mettre en joue. Son visage de vieux soldat s’est immobilisé dans la contention d’une pensée, durci d’une froide résolution. Sous la tristesse du jour d’hiver qui tombe, l’on sent qu’il s’est savamment protégé contre le froid intense, avec son ingéniosité des choses de la guerre, et qu’ainsi rendu indifférent à tout ce qui n’est pas l’ennemi, son âme reste implacablement concentrée dans l’unique préoccupation de bien mourir au poste, dont il a l’honneur et la garde. Après l’avoir regardé, l’on est sûr que rien ne le fera bouger de là.

Quand on a l’expérience d’une pareille troupe, il devient impossible de s’en passer aux heures décisives. A peine s’ouvrait la campagne d’Italie que la brigade étrangère était appelée à Gênes et attribuée au corps du général de Mac-Mahon. Elle y gagna de conquérir le village de Magenta, de s’y implanter et de le garder, dans la simplicité héroïque qui s’inspire de la phrase célèbre de Malakoff, dont le héros, en cette journée du 4 juin, allait devenir aussi celui de Magenta.

Au moment de l’expédition du Mexique, il n’y a plus qu’un régiment étranger, mais la tradition n’a pas varié. L’on y apprend tout à coup que les zouaves viennent d’être seuls désignés pour marcher. Les officiers s’indignent, adressent directement une pétition à l’empereur, sont réprimandés pour cette infraction à la hiérarchie, mais quelque temps après, leur inspecteur général, le général Deligny, prend en main leur cause et le régiment reçoit l’ordre d’embarquer.

Il eût été vraiment dommage de priver la Légion de l’immortalité de Camaron, et les fastes de l’armée française d’un des plus brillans faits d’armes qu’on ait dressés à sa gloire. L’histoire en est inoubliable[2]. C’est le 30 avril 1863 que le capitaine Danjoti et les sous-lieutenants Vilain et Maudet, à la tête de la 3e compagnie du 1er bataillon, forte de soixante-deux hommes, se rendirent au-devant de deux convois venant de la Vera-Cruz. L’on partit à une heure du matin ; à Palo-Verde on s’arrêta pour le café. Tout à coup, la plaine se peuple de cavaliers mexicains ; l’air manque autour du détachement : on renverse les marmites et on se dirige sur le village de Camaron. Il est fouillé, dépassé, mais la route est barrée, les assaillants sortent de toutes parts. Le carré est formé ; le feu des faces a raison de la charge ; on profite d’un répit pour escalader un talus et gagner un peu de champ. Une seconde charge est encore repoussée. Alors, fonçant à leur tour, les légionnaires font une trouée et gagnent une maison isolée, contiguë à la route. Attenante à cette maison est une cour bordée de hangars ouverts, avec deux grandes portes sur une face. Le capitaine Danjou s’en empare, barricade les portes, mais ne peut occuper qu’une moitié de la maison ; l’ennemi a déjà pris l’autre. A neuf heures et demie, le capitaine est sommé de se rendre ; il refuse et le feu continue, furieux. A onze heures, le nombre des ennemis ne laisse plus d’illusions ; ils sont là plusieurs milliers, on se sent perdu. Danjou fait jurer à ses hommes de se défendre jusqu’à la mort, tous jurent. Quelques instants après, il est tué, et le sous-lieutenant Vilain prend le commandement.

Vers midi, on entend battre et sonner ; est-ce le régiment qui arrive ? on se croit un moment sauvé. Non, il ne s’agit que de trois nouveaux bataillons mexicains qui apportent leur appoint aux assiégeants. Des brèches sont percées qui donnent des vues sur toute la cour ; la situation devient intenable. A deux heures, le sous-lieutenant Vilain est tué, le sous-lieutenant Maudet lui succède. La chaleur est accablante, il y a neuf heures qu’on se bat, les hommes n’ont rien mangé depuis la veille ; ils chargent et tirent, impassibles, tête nue, la capote ouverte, noirs de poudre, embarrassés dans les cadavres qui encombrent la chambre, silencieux comme des êtres qui vont mourir. L’ennemi met le feu aux hangars, la flamme et la fumée se font intolérables, mais les survivants se cramponnent quand même à leurs créneaux et font feu désespérément. A cinq heures, les Mexicains se concertent, leur chef les exhorte à en finir et ses paroles parviennent jusqu’aux légionnaires, aussitôt traduites par l’un d’entre eux. Ils renouvellent le serment de ne pas se rendre. Alors l’ennemi se rue de toutes ses forces sur la maison, débordant par toutes les ouvertures ; les portes cèdent, les rares défenseurs sont pris ou massacrés, la poussée humaine étouffe ces héros. Le sous-lieutenant Maudet lutte encore un quart d’heure, avec cinq légionnaires, au milieu des débris fumants d’un hangar écroulé, puis, la dernière cartouche brûlée, tente de se faire jour. Dès qu’il bondit hors de l’abri, tous les fusils le couchent en joue ; le légionnaire Gotleau se jette devant son officier, le couvre et s’abat foudroyé. Maudet reçoit deux balles et tombe, c’est le dernier. Il est six heures du soir et le soleil descend sur cette scène de géants.

Ce fut une belle campagne que celle du Mexique pour la Légion ; elle y laissa beaucoup des siens, elle y montra son abnégation inlassable au fond des Terres-Chaudes, où on l’oublia trop longtemps, et quand, après avoir été réduite de moitié par le feu et le vomito, on la renforça de son troisième bataillon, elle reparut dans les opérations actives, notamment au siège d’Oajacca, aussi brillante, aussi invincible. Aux pages de son journal de marches, étincelantes de noms connus, sont accrochés de beaux lambeaux de carrière de nos généraux les plus aimés. Ils étaient là, capitaines ou commandants, comme Saussier qui, durant dix-sept ans à la Légion, éprouva des facultés de commandement auxquelles l’avenir réservait une si haute consécration.

De nos luttes douloureuses, la Légion eut aussi sa part. Venue en France dès le commencement d’octobre 1870, elle subit la triste fortune de l’armée de la Loire et ensuite de l’armée de l’Est. En avril 1871, elle campait à Saint-Cloud devant l’insurrection parisienne, elle menait la tête de l’attaque de Neuilly et enlevait, à elle seule, les Buttes-Chaumont. La Commune vaincue, elle quittait la France pour revenir à l’ordinaire théâtre de ses exploits, où la grande insurrection kabyle et le soulèvement du sud Oranais lui gardaient encore des lauriers.

III

Depuis 1883, la Légion, troupe d’Afrique, troupe d’Europe, est entrée en possession d’un troisième rôle : elle est devenue troupe coloniale. C’est assurément beaucoup, et comme elle est seule, dans notre système militaire, à suffire à d’aussi multiples obligations, il n’est pas sans intérêt de rechercher si on l’a créée d’assez robuste constitution pour y répondre. Montrer l’état présent de ses institutions nous permettra de conclure à tout ce qui leur manque pour sauvegarder l’exceptionnelle vitalité qu’elle tient de sa tradition passée, que nécessite encore plus impérieusement son mode d’emploi actuel, et qu’elle est en danger de perdre par l’incohérence d’une réglementation qui n’avait pas envisagé sa dernière transformation. Rien n’est d’ailleurs plus ignoré, même des militaires, que son organisation, son recrutement en hommes et en cadres, l’insuffisance de ses moyens d’instruction et de commandement, sa situation aux colonies. Après l’avoir connue et aimée, et au moment où certains projets d’armée coloniale s’emparent d’elle sans la comprendre, il nous a paru utile à sa cause glorieuse de faire luire la vérité. En ce jour baissant de nos suprématies nationales, il devient urgent de savoir si l’on veut en toutes choses se complaire aux troubles horizons précurseurs de la fin ou si l’on doit revivre en faisant effort vers la lumière ?

A dater du 1er janvier 1885, la Légion étrangère a constitué deux régiments étrangers, chacun à cinq bataillons, deux compagnies de dépôt, une section hors rang, une section de discipline.

Sur cette force, chaque régiment détache en permanence deux bataillons au Tonkin, sans liens avec leur corps dont ils ne tirent que leurs relèves, sans liens entre eux, dépendant uniquement du commandant supérieur des troupes de l’Indo-Chine. Des uns aux autres les relations se bornent donc à un va-et-vient perpétuel, le Tonkin absorbant les éléments frais, l’Algérie recueillant les débris fatigués, les détachements réclamant les combattants formés, les portions centrales vouées à la pérennité des besognes de dépôt. Une seule règle préside à ces mouvements ; l’obligation pour le corps de se sacrifier sans arrière-pensée aux seules considérations de sélection physique et militaire qu’impose une saine entente des conditions coloniales. Les bataillons du Tonkin ne peuvent, par suite, que bénéficier des meilleurs soldats, et ceci est leur droit de troupes en campagne. La règle est sage aussi qui, dans des régiments de volontaires, use du stimulant d’un tel choix comme efficace moyen de commandement. Il n’en résulte pas moins que les bataillons d’Algérie s’allègent périodiquement de leurs sujets d’élite, s’alourdissent dans une proportion équivalente des déchets du Tonkin, gardent religieusement leurs non-valeurs physiques et morales et finissent par présenter une force douteuse où les recrues, insuffisamment instruites, les incorrigibles de toute nuance, les invalides de toute catégorie usurpent, dans l’effectif, une majorité inquiétante.

Si anormale que soit, en temps de paix, une pareille situation, elle ne se révèle pas aiguë, en raison des habitudes de travail anodines de l’armée d’Afrique, de son instruction sommaire, de sa préparation de mobilisation embryonnaire ; mais qu’imaginer si les circonstances exigeaient soudain de la Légion, et simultanément, son maximum d’emploi, qu’elle reparût sur un champ de bataille d’Europe, tout en faisant face à l’insurrection arabe sans quitter son poste avancé d’extrême Orient ? Une telle supposition est-elle invraisemblable ? C’est celle de la guerre de demain, celle qui enferme tout le but à atteindre, qui marque la limite de l’effort à produire. Or, en l’état actuel, sans aucun doute possible, les troupes étrangères ne la supporteraient pas. Les vices de leur organisation trop peu étudiée y entrent pour quelque chose, et il est loisible d’y remédier, mais le service colonial en est surtout la cause, et de ce côté il n’y a pas d’atténuation possible.

Oui, la part prise par les colonies, et c’est la meilleure, il faudra encore défalquer de ce qui reste, tout ce qui n’aura ni la vigueur, ni l’instruction, ni la discipline d’un combattant d’Europe, éloigner tous les hommes des nationalités suspectes, c’est-à-dire celles dont la coalition nous menacera, et alors, que restera-t-il ? Et à quel moment s’opérera cette indispensable sélection ? Est-ce à l’heure même de la mobilisation ? En ce cas, qu’espérer d’éléments disparates, soudés vaille que vaille, au début de l’acte exceptionnellement grave qui réclame la plus impeccable cohésion, qu’on n’aborde qu’armé de toutes les prévoyances, en règle avec toutes les prévisions ? Les choses seront-elles réglées d’avance en incorporant, dans les mêmes compagnies, les seuls hommes mobilisables ? Ce sera alors ressusciter les anciens groupements par nationalité, reconnus si funestes à l’esprit de corps. Cette fois aura-t-on conquis la stabilité de mobilisation requise ? Nullement, puisque les conditions des détachements en Algérie s’opposent à leur permanence, et que leur relève annuelle remettra toujours sur le métier cette trame de Pénélope.

Il vaut donc mieux renoncer à l’appoint d’un ou deux bataillons, le moment venu, que de les obtenir au prix de l’irrémédiable désorganisation du corps qui les fournit ; et ce sera une sage mesure de cantonner à l’avenir les régiments étrangers dans leur rôle colonial, en leur laissant toute leur valeur d’occupation en Algérie, où l’on sera un jour content de les retrouver. De quelque illusion que se flatte un ministre de la guerre, il est, en effet, difficile de se figurer l’Algérie se gardant toute seule, quand s’ouvrira la prochaine guerre européenne.

Il ne l’est pas moins de douter de la gravité de la situation où une pareille éventualité placerait nos nombreuses colonies. Avec leur force armée déjà bien restreinte du temps de paix, elles ne sauraient suffire à faire face aux périls qui peuvent fondre sur elles à l’improviste. Les abandonnera-t-on sans remède quoi qu’il arrive ; n’est-il pas plus sage de leur faire une minime part dans les prévisions, en ne disposant pas pour un autre usage des dernières ressources des troupes normalement affectées à leur service ?

A une tache coloniale, comme la nôtre, de jour en jour plus ardue, il y a longtemps qu’il eût fallu répondre par la création d’une armée coloniale : nous n’avons eu jusqu’ici que des moyens de fortune, et il est à craindre que nous n’en ayons jamais d’autres. Ainsi le veulent du moins les temps que nous traversons, dont tout le génie d’invention ne consiste qu’à imiter ou à contrefaire les institutions de voisins qui ne nous ressemblent pas. Hors l’infanterie de marine et la Légion, à moins d’expéditions de toutes pièces, nous n’enverrons personne aux colonies, pas même les tirailleurs algériens dont le recrutement s’en accommoderait mal. C’est pourquoi, si réduits comme troupes coloniales, est-il au moins nécessaire que nous les ayons bonnes, spécialisées pour leur but. Par sa nature, la Légion se trouve merveilleusement appropriée à cet usage ; il est la raison d’être de la richesse de son recrutement. Toutefois il reste à mettre celui-ci en rapport avec des exigences auxquelles il ne paraît pas qu’on ait suffisamment songé.

IV

L’engagement au titre étranger est de cinq ans, et se contracte de dix-huit à quarante ans. Ces deux limites sont une erreur.

Depuis que la nécessité a été sagement reconnue de n’envoyer, dans les pays chauds, que des hommes complètement faits, en écartant d’une part les trop jeunes, que leur formation incomplète rendrait vite la proie du climat, et de l’autre les trop vieux que l’excès d’alcool ou de misère a précocement usés, l’usage s’est établi à la Légion de fixer l’âge d’admission aux détachements coloniaux entre vingt-deux et trente-cinq ans. Outre cette considération supérieure, de quelle valeur pourraient être, dans un corps exclusivement colonial, des enfants de dix-huit ans ou des barbons de quarante ? Lorsque leur âge leur permettra d’être désignés pour les colonies, les premiers n’auront plus une durée suffisante de service à courir. Ils seront donc restés une force perdue sous le rapport colonial, peut-être même bien souvent une non-valeur absolue, si l’on calcule qu’épuisés par la chaleur d’Algérie, vaincus par les marches dans le Sud, anémiés, guettés par le germe typhique, ils n’auront cessé d’encombrer les hôpitaux, pour y traîner, quand ce n’aura pas été pour y mourir. Et que dire de ces engagés de quarante ans et plus, — car aucune pièce ne justifie de leur état civil, et nous verrons que leur acceptation est souvent bien légère, — sinon que leur usure physique ne s’accorde que trop avec leur dégradation morale ?

Mélanger ces trop vieux à ces trop jeunes ne peut avoir moralement et militairement que des conséquences désastreuses, par l’ascendant d’expérience qu’exerce l’âge en tous les milieux humains, ici à l’exclusif profit du vice, où s’est formée celle de tous ces chevaux de retour.

Pour ces différentes raisons, il serait à souhaiter que les limites d’âge à l’engagement au titre étranger fussent ramenées entre vingt et trente-cinq ans. La composition des régiments étrangers y perdrait en nombre, mais sa valeur y gagnerait ; elle deviendrait rationnelle et homogène. L’État de son côté y réaliserait des économies bien entendues. Conçoit-on, en effet, un argent plus mal dépensé que celui qui entretient un noyau d’ivrognes dont la main tremblante est incapable d’ajuster un coup de feu, dont les jambes ruinées refusent le service aux premiers kilomètres, dont la tête ne s’éveille qu’à l’idée de boire et aux mauvais instincts qui lui font cortège ? N’est-elle pas incompréhensible, la législation qui permet aux plus détestables sujets, refusés à se rengager au titre français, de s’imposer à l’armée envers et contre tous, par des engagements successifs au titre étranger, jusqu’à arracher à l’Etat une pension de retraite, qu’on eût crue réservée à d’autres droits acquis ?

D’autre part, il y a beaucoup à dire sur la manière dont les bureaux de recrutement comprennent leurs devoirs, dès qu’il s’agit d’acceptations à délivrer pour la Légion. La fluctuation d’appréciations, ou la facilité d’examen, permet toujours à celui qui se donne la peine de frapper à plusieurs portes de passer au travers des mailles du filet. Si limitée que soit leur tâche à la simple constatation de l’aptitude physique, encore devraient-ils se souvenir que cette aptitude se réclame ici d’un service militaire tout spécial et particulièrement pénible. L’on est forcé de s’avouer que les choses ne se passent pas comme elles le devraient, si l’on en juge par l’étonnante proportion d’infirmes et de malingres que reçoivent les régiments étrangers, importante à ce point qu’on hésite à prononcer les réformes nécessaires, par crainte d’engager trop de responsabilités, et qu’on laisse ainsi à l’État, comme c’est l’usage, la charge de toutes ces négligences. A leur arrivée au corps, beaucoup d’engagés prétendent couramment qu’ils n’ont subi aucune visite de médecin, ou qu’ils l’ont subie sans se déshabiller. Mais l’incurie ne s’arrête pas là. L’homme examiné, accepté par le recrutement, n’est pour ainsi dire jamais conduit à la sous-intendance, où il doit contracter son engagement ; il s’y rend à sa fantaisie, et cette latitude, en permettant aux substitutions de se produire, explique seule que des hommes réformés déjà deux fois à la Légion aient pu y revenir porteurs d’un acte régulier.

A cet état de choses, les remèdes sont élémentaires : ce n’est que question d’ordre, de soin et de limitation des responsabilités. Il importe de décider que les engagements pour la Légion ne seront reçus qu’en certaines grandes villes, comme Paris, Lille, Mézières, Nancy, Épinal, Besançon, Lyon, Marseille, Nice, et d’armer chacun des bureaux de recrutement de ces villes d’états signalétiques spéciaux, dans la forme des états de mensuration dressés à la préfecture de police, concernant tous les hommes ayant déjà servi à la Légion et qu’il est prudent d’en écarter par la suite, soit pour raison de santé, soit pour raison de conduite. L’on exigerait naturellement que le trajet du bureau de recrutement à la sous-intendance se fît militairement sous la conduite d’un gradé. Enfin l’on stipulerait qu’au moment de l’embarquement à Marseille ou à Port-Vendres une nouvelle visite médicale procéderait à une dernière vérification de l’aptitude physique, avant d’engager l’État dans la dépense d’un voyage outre-mer.

Nous ne saurions cacher que notre but, en excluant le plus possible de la Légion les non-valeurs physiques, se double de l’intention d’y atteindre en même temps les non-valeurs morales. Chacun sait que les deux sujets se touchent étroitement. L’amour-propre excessif du légionnaire le fait tout bon ou tout mauvais : celui qui n’a pas la conscience de sa valeur physique et morale n’accepte pas l’effacement du déshérité ; sous les influences perverses qui s’agitent autour de lui, il descend vite l’échelle des déchéances, et croit se relever dans l’opinion générale, en s’abaissant très bas, puisqu’il n’a pas l’étoffe de paraître très haut. Plus la masse des légionnaires est excellente, disciplinée, extraordinaire de vigueur et d’entrain, admirable d’élan, moins on a le droit de la contaminer au contact d’une lie de grands chemins, sans courage et sans honneur. Du bon grain qui a su donner de telles moissons de gloire, il faut résolument séparer l’ivraie. C’est y tâcher d’abord que de serrer les conditions du recrutement aujourd’hui trop relâchées. Mais la mesure la plus efficace consistera certainement à fermer l’accès des troupes étrangères aux professionnels de conseil de guerre qui, en vertu du système actuel, y font, après chaque condamnation, leur rentrée obligée, en qualité de disciplinaires réintégrés.

Les sections de discipline des régiments étrangers se distinguent des compagnies de discipline destinées aux incorrigibles des régiments de France, mais ce n’est pas à leur avantage. Tandis qu’en effet, chez celles-ci le cadre est fixé et le régime rigoureusement réglé, celles-là changent leurs gradés tous les six mois, et n’exigent, stationnées qu’elles sont intégralement au même point, qu’un travail pour rire de leurs disciplinaires. La section de discipline de chaque régiment étranger s’alimente en principe de tous les condamnés du corps ayant achevé leur peine, et sert en outre de dernière répression, à l’égard des soldats d’un exemple dangereux qu’il importe de retrancher d’un milieu militaire. Malheureusement la ressource de cette épuration salutaire échappe au régiment dont l’effectif disciplinaire dépasse le chiffre réglementaire, ce qui l’expose à une double alternative également fâcheuse : garder ses pires sujets quoi qu’ils fassent ; ou niveler, coûte que coûte, la section au-dessous de sa limite imposée, en lui reprenant, sans y regarder de près, tout ce qu’il est possible décemment d’en tirer.

Sans hésiter, l’on peut affirmer que, dans ce système, tout est néfaste, tout est à changer. Comment la section effraierait-elle les légionnaires qui la voient de tout près, qui vivent avec ceux qui en sortent, qui savent qu’on y passe le temps commodément, rétribué sans presque travailler, dans un bon poste, à côté d’anciens camarades complaisants, toujours prêts à procurer l’alcool ou le tabac désirés ? L’idée d’une pareille répression trahit son but, puisqu’elle ne prévient pas la faute, en effrayant sur les conséquences. Si l’on songe, en revanche, à ce qu’un pareil milieu a de délétère, l’on s’explique que le disciplinaire réintégré soit devenu la plaie vive des régiments étrangers, et l’on regarde comme indispensable de fermer le cercle de discipline, à de rares exceptions près, sur ceux qui l’auront franchi. C’est une compagnie de discipline, dotée de gradés permanents, qu’il faut attribuer aux deux régiments étrangers, avec un régime de travail approprié à la répression, comme la création ou l’entretien des routes ; avec un cadre d’existence en rapport avec l’isolement nécessaire, celle de notre Sud algérien, ou, ce qui vaudrait encore mieux, celle de nos colonies les plus nouvelles, où les rudes besognes ne manquent pas et leur seraient réservées. En rendant au milieu disciplinaire tout ce qu’une telle sanction aurait de redoutable, on en éloignerait beaucoup de ceux qui y sombrent aujourd’hui avec une regrettable facilité, que ce soit du fait de l’homme lui-même, insouciant de la pente où il glisse, ou du fait de l’autorité, plus encline à user d’une répression, lorsqu’elle ne lui attribue pas une portée irrémédiable.

Les mesures de salubrité morale que nous réclamons en faveur de la Légion ne donneraient que des résultats incomplets, si la porte fermée à l’invasion des cléments dangereux continuait à s’ouvrir toute grande à la sortie des sujets de choix, ainsi que cela se pratique aujourd’hui. L’admission au rengagement dans l’infanterie de marine donne droit à une prime qui, pour cinq ans, s’élève à six cents francs ; elle ne procure aucun avantage pécuniaire s’il est contracté dans les troupes étrangères. L’on conçoit dès lors facilement qu’après leur naturalisation les meilleurs soldats quittent la Légion, quoique à regret, pour bénéficier ailleurs d’une prime qu’on leur refuse où ils sont. Ce que l’on conçoit moins aisément, c’est que des corps participant aux mêmes fatigues, voués aux mêmes risques, ne jouissent pas des mêmes privilèges, et qu’il faille attendre que la valeur de la troupe déshéritée s’en trouve compromise, pour s’apercevoir qu’on ne commet pas impunément de pareilles injustices de traitement.

V

Avoir montré ce que sont les légionnaires, c’est avoir indiqué ce que doivent être leurs officiers : à des soldats d’élite, il est naturel que correspondent des officiers de choix. L’on semble, depuis quelque temps, s’être pénétré de cette vérité au ministère de la guerre, et les nominations de ces dernières années sont pleines de promesses pour l’avenir. Mais il n’en a pas toujours été de même ; pendant longtemps la facilité déplorable avec laquelle fut conférée la nomination d’officier au titre étranger encombra les cadres de la Légion d’étrangers dont on eût bien fait de ne pas priver leur pays, et surtout de Français qu’on eût bien dû laisser à leur ornière. Elle permit de réintégrer dans l’armée beaucoup d’anciens officiers qu’elle n’avait pas sujet de regretter et qui parfois l’avaient quittée très peu volontairement ; d’entr’ouvrir une porte dérobée à certains officiers de réserve dont l’instruction ou les moyens s’étaient effrayés de la grande porte des écoles militaires ; et d’étaler la plaie du favoritisme dans un milieu militaire où il est encore plus haïssable qu’ailleurs.

En vérité, il ne peut y avoir qu’une manière de devenir officier français : c’est la voie légale et normale, qu’elle s’appelle Saint-Cyr ou Saint-Maixent ; et aux étrangers qui nous viennent de tous les pays du monde, pour la première idée qu’ils aient à se former de nous, il serait au moins étrange de leur présenter autre chose que notre beau type d’officier, dans toute sa pureté. En cette matière, le choix s’impose avec une précision d’autant plus rigoureuse, qu’aujourd’hui les officiers passent vite à la Légion. Ils y viennent attirés par l’appât d’un grade à conquérir, d’une expédition à courir, en accident de la vie militaire habituelle, qui se fait de moins en moins nomade, de plus en plus rebelle aux hasards. Il faut reconnaître que si cette pratique n’est pas pour avantager la Légion, elle ne peut avoir que d’excellents résultats généraux. L’exacte tradition de la vie de campagne se perpétue mal dans une armée, où la majorité des chefs n’y est initiée que par ouï-dire : c’est une grande force de commandement, pour un officier, quand il peut enseigner, par expérience personnelle, comment s’affronte le feu ; il lui en reste un prestige aux regards du soldat, que toute la science des livres ne lui donnerait pas. Ouvrons donc très large à nos officiers d’avenir l’accès de la Légion, mais qu’ils n’y éternisent pas leur carrière sur la d’une d’Aïn Sefra, ou dans la brousse de Cao-Bang ; qu’ils reviennent s’instruire à la grande école de guerre de notre VIe corps, après avoir appris, au contact de ces légionnaires, qui sont des hommes dans toute l’acception du terme, la pratique de l’humanité et la science du commandement.

La tâche des officiers à la Légion se complique, non seulement de la nature et du nombre des hommes placés sous leurs ordres, mais aussi de la pauvreté numérique, militaire et morale des gradés dont ils ont l’emploi. Certes, il s’en trouve d’exceptionnellement méritants, parmi ces gradés subalternes ; mais, on en consomme tant, et le hasard a souvent une telle part dans leur investiture, qu’ils n’ont pas tous, il faut bien l’avouer, la figure que commande l’autorité qu’ils détiennent et aussi le milieu où ils l’exercent.

Numériquement ils sont insuffisants, parce que, aux compagnies des troupes étrangères qui atteignent à 250 hommes, on mesure les cadres sur le pied des compagnies de France dont l’effectif est de 100 hommes. C’est déjà peu ; mais, où la situation devient intolérable, c’est que ces cadres, déjà si réduits, ne peuvent jamais être au complet. Les régiments étrangers ont, en effet, l’obligation de fournir à leurs détachements coloniaux les relèves de cadres nécessaires, avant qu’il soit procédé au rapatriement des gradés arrivés au terme de leur séjour aux colonies. Toutefois, il leur est interdit de les remplacer dans leurs propres cadres, qui restent ainsi ouverts, pour recevoir les futurs rapatriés ; et comme ceux-ci, en touchant terre, bénéficieront d’un congé de convalescence, les vacances s’éterniseront, durant de longs mois, au grand préjudice des compagnies d’Algérie. A coup sûr, il serait inadmissible d’autoriser ces compagnies à maintenir leurs gradés au complet réglementaire, comme en usent celles du Tonkin, puisque ce serait accepter le double excédent des cadres en route pour l’aller et le retour. Mais ne pourrait-on les doter du complet de guerre, en sous-officiers et caporaux, comme la permanence de leur effectif de guerre le réclame en droit strict ? De la sorte, l’écart serait moins choquant cuire les moyens d’instruction nécessaires et ceux si cruellement dérisoires dont nos compagnies étrangères sont obligées de s’accommoder.

Quand on songe que des compagnies de dépôt, fortes souvent d’un millier d’hommes, ne sont pas mieux partagées en instructeurs naturels, l’on s’effraie des résultats d’une instruction aussi problématique, ou plutôt on ne trouve pas assez d’admiration à témoigner à ces commandants de compagnie qui, à force de dévouement et d’ingéniosité acharnés, en face des quatre-vingts recrues, la plupart ignorants de notre langue, qui leur viennent chaque semaine, arrivent, avec rien, à en faire des soldats ! Nous avons sous les yeux l’état des militaires ayant été affectés, à un titre quelconque et au cours de l’année 1895, à une compagnie de dépôt : les chiffres sont instructifs. La compagnie a compté 1 789 hommes de troupe lui ayant appartenu, 2 130 subsistants du corps, 207 subsistants étrangers, et 738 prisonniers au titre du gîte et geôlage : c’est un total de 4 864 hommes ayant figuré sur ses contrôles, ayant eu part à son administration.

Si l’on parle maintenant de la valeur militaire de ces cadres, on la trouve bien disparate, et l’on aurait mauvaise grâce à s’en étonner, devant la variété de leur recrutement, de leurs aptitudes et de leurs pérégrinations. Le peloton spécial des élèves caporaux, qui est loin d’en être l’unique pépinière, possède une tenue d’instruction ne le cédant en rien à celle des élèves caporaux de nos régiments de France. Malheureusement ses ressources sont toujours inférieures aux besoins, autant par suite des éliminations résultant de l’ignorance de la langue française ou de hautes convenances morales, qu’en raison des hésitations des compagnies à se dégarnir à son profit de leurs meilleurs sujets, dans la crainte d’aliéner tous leurs moyens d’instruction. Ces instructeurs de compagnie, qu’on ne peut dès lors exclure des nominations, concourent donc, avec les élèves du peloton spécial, pour les places de caporaux, et cela n’est pas trop juste ni très réglementaire, attendu que les services qu’ils ont pu rendre ne compensent pas l’infériorité de leur savoir. Quoi qu’il en soit, ils peuvent encore compter parmi les choix heureux, quand on se reporte aux caporaux promus aux colonies, au hasard glorieux sans doute, mais aveugle, d’une expédition ou d’un fait de guerre. Il en naît beaucoup de ces surprises, infiniment trop, qui encombrent les cadres d’incapacités incorrigibles.

Si encore ils en restaient là, ils se dissimuleraient dans une pénombre relative, mais le choix colonial est impitoyable et transforme en sous-officiers des sujets chez qui une heure de bravoure compense mal l’absence de valeur de toute une vie. Ils se traînent alors, sans volonté, sans prestige, à la remorque de fonctions qui les écrasent, dominés par l’intelligence de ceux qu’ils devraient commander, obéissants plutôt qu’obéis, et, si la propreté morale leur manque par surcroît, comble d’abaissement, dans leur autorité ridiculisée.

Aussi bien ne peut-il être que néfaste à l’instruction militaire de tous les gradés, le régime des colonies, où l’exercice est inconnu, les théories lettre morte, et où la tactique le plus souvent consiste à cheminer en file indienne, sur une digue, ou au long d’abrupts sentiers par les bois. Les caporaux, venus de la portion centrale, y perdent tôt leur qualité d’instructeurs, et lorsqu’ils regagnent l’Algérie, leur temps terminé, avec d’autres galons bien gagnés, ils ont oublié tout ce qu’ils avaient appris.

Sans doute par permutation ou par changement de corps, la Légion s’enrichit parfois de quelques sous-officiers de France, mais le nombre en est si restreint qu’on ne peut les compter dans l’évaluation de ses ressources. Il y aurait cependant, de ce côté, quelque attention à porter, en attribuant le caractère d’une mesure périodique à ce qui n’est aujourd’hui qu’un accident ; ce serait donner satisfaction à la légitime ambition de faire campagne qui tourmente beaucoup de nos sous-officiers en même temps qu’infuser un sang nouveau et très riche à ces cadres subalternes, si appauvris par leurs charges multiples, de nos troupes étrangères. La considération morale qui inspire cette proposition n’échappera à personne, si l’on réfléchit à ce qu’il faut de volonté et de dignité de caractère au sous-officier qui, transplanté dans ce milieu, doit s’y maintenir en perpétuel exemple des vertus militaires. Que lui reste-t-il à cet homme, pour reposer les aspirations de son cœur de la vie bruyante de la caserne, de sa dépense de forces journalières, de la fatigue de l’incessant coudoiement humain ? Ira-t-il, comme en nos garnisons de province, accueilli dans une famille de braves gens, même au risque d’un mariage peu fortuné, y retremper son honnêteté native, y retrouver l’illusion des douceurs familiales ? Aura-t-il la distraction mouvante des rues flambantes de nos grandes villes, leurs théâtres attrayants, l’amusant imprévu des quotidiennes rencontres, ou le lien trop prévu d’une tendresse de fortune ? Rien de ces choses en Algérie, rien dans les postes du Tonkin.

Beaucoup sombrent, hélas ! ils n’étaient pas d’étoffe ; l’alcool les prend surtout et les ruine petit à petit. A certains le passé est si lourd à porter ! Mieux vaut, qui sait, l’hébétude voulue de la conscience assoupie, que la claire perception de la chute irrémédiable ! L’on comprend, si peu qu’il faille insister, que, de toutes les indigences dont soutirent les cadres inférieurs de la Légion, la pauvreté morale ne soit pas la moins préoccupante.

VI

Comme toute situation issue de circonstances pressantes, accommodée hâtivement aux besoins du moment et conservée ensuite dans sa forme provisoire, celle de la Légion au Tonkin pèche par une organisation trop rudimentaire. La faute en remonte à bien des causes, dont la principale sera toujours l’empressement inconsidéré de devancer les événements, en substituant l’occupation régulière à la conquête, avant que celle-ci soit terminée. Imposées par des considérations budgétaires, les réductions d’effectif ont été prématurées, et nos troupes, incapables d’affirmer numériquement leur supériorité, ne l’ont maintenue qu’à force de mobilité et vivent sur un pied d’expédition perpétuelle.

La Légion a donc gardé ses postes de combat sur la frontière, ce qui condamne les détachements à un éparpillement préjudiciable à l’action régulière du commandement. Il est certain qu’en l’état actuel, les dures obligations d’un fractionnement excessif laissent parfois les chefs de bataillon inutiles et relégués derrière le rideau sans fin de leurs postes disséminés. Il n’est pas douteux non plus que les quatre bataillons, aujourd’hui livrés à eux-mêmes, gagneraient à être groupés sous le commandement de l’un des colonels des régiments étrangers. A leur administration suffirait un seul conseil éventuel, tandis qu’aujourd’hui chaque bataillon a le sien. L’unité de direction, par la mise en commun des ressources, amènerait, au point de vue de l’instruction et de l’installation, de rapides et nécessaires améliorations. Pour la bonne marche des choses militaires, rien ne compense l’absence d’une autorité suffisamment élevée, proportionnée en prestige au chiffre des combattants à conduire. Elle apporte à la défense des intérêts dont elle a la garde le poids d’une personnalité déjà en vue, d’une expérience justifiée, et l’indépendance d’une carrière déjà faite, sans appréhension d’avenir à compromettre. A tous ces titres, il y a place au Tonkin pour l’un des colonels des troupes étrangères ; il serait non seulement injuste de le leur refuser plus longtemps, mais la bonne entente du service semble faire de cette mesure le point de départ de l’organisation à rechercher, pour nos troupes étrangères détachées en Indo-Chine. Étant de ceux qui croient à l’action personnelle du chef, bien plus qu’à l’influence des réglementations, quelque éclairées qu’elles soient, nous commençons par réclamer instamment ce chef, nous rapportant au commandement supérieur du soin d’en tirer tout le parti désirable, tant en raison des difficultés du moment, qu’en vue des meilleures conditions de stabilité à poursuivre.

Quelles que soient les nécessités de défense d’une colonie et le plan qui leur corresponde, les troupes qui y concourent en permanence ont droit à une répartition logique de leur effectif, qui leur permette d’entretenir leur valeur militaire, de se reposer de leurs fatigues, et de refaire leur cohésion. Le fractionnement par secteurs a l’avantage de répondre à une telle conception : les groupements s’en allant diminuant du centre à la périphérie, et le groupement principal demeurant dans la main du chef, comme une école d’instruction, où les éléments viendraient à leur de rôle se retremper après leur dispersion. A mesure que les circonstances le permettront, il serait à souhaiter qu’un tel système pût être appliqué à la Légion, qui, dans l’émiettement dont elle souffre, voit les liens hiérarchiques se relâcher, l’action du commandement s’annuler, et s’alanguir sa force vive dans le farniente colonial. Sur cette terre d’Extrême-Orient qu’elle a si généreusement arrosée de son sang, il est certain qu’on ne lui marchandera aucune bienveillance de traitement, dans l’intérêt de sa vitalité, de son bien-être et des services qu’elle est encore appelée à rendre à la France. C’est pourquoi il nous semble, en ce qui concerne l’heureuse solution des desiderata que nous formulons pour elle, ne pouvoir plus éloquemment plaider sa cause, en terminant cette étude, qu’en rappelant comment elle se comporta au siège de Tuyen-Quan.

Une colonne composée de deux compagnies de Légion et d’une compagnie et demie d’infanterie de marine, sous les ordres du colonel Duchesne, avait reçu pour mission de dégager Tuyen-Quan trop serré par les Pavillons-Noirs, et d’en relever la petite garnison. C’était fait. Les Chinois, culbutés à Yuoc, avaient aussitôt disparu, le vide s’était fait subit autour du poste, jusqu’en des profondeurs de campagne où depuis longtemps nos reconnaissances n’osaient plus s’aventurer. Devant cette accalmie, la colonne Duchesne n’avait plus qu’à rétrograder, emmenant l’ancienne garnison de Tuyen-Quan ; elle partait le 23 novembre. A cette même date, le commandant Dominé prenait possession d’un commandement dont il allait faire une des illustrations de nos armes.

Le poste dont il va avoir la garde est une vieille citadelle carrée, avec flanquement d’une demi-tour sur chaque face ; elle s’adosse par le sud à la Rivière-Claire, dominée dans toutes les autres directions par des hauteurs boisées, dont un mamelon s’approche même à 300 mètres de l’enceinte. Au bord même de la rivière, mais serré peureusement contre l’enceinte, un village annamite encore habité par une centaine d’êtres errants, épaves de cette terre dévastée que la guerre va repousser encore. Telle est la bicoque. Pour la défendre, deux compagnies de Légion, une de tirailleurs tonkinois, trente et un artilleurs de marine, huit sapeurs du génie, et quatre canons de montagne. En outre, la canonnière la Mitrailleuse, ancrée devant la porte sud, concourt à la défense de ce côté.

Cependant tout est calme aux environs du poste. Des bruits circulent, des rassemblements ennemis continuent à être signalés, on ne précise rien, il faut attendre : l’on sent seulement une lourdeur de menaces dans l’air. Le 4 décembre, cinquante Pavillons-Noirs se montrent à 2 000 mètres de la redoute. Il devient évident que la ceinture de forêts qui enserre Tuyen-Quan abrite de gros mouvements de troupes chinoises. Le 7, la prévision se trouve confirmée par une compagnie de Légion lancée en découverte qui bouscule 500 Chinois, à 5 kilomètres vers le sud-ouest. Dominé n’a pas attendu les événements. Le 24 novembre, il a déclaré l’état de siège, composé le conseil de défense et le comité de surveillance des approvisionnements. On apporte dans la place les matériaux d’une pagode démolie, on remue la terre, on organise des abris, on blinde les magasins. Devant la menace d’un siège pied à pied, il paraît impossible d’abandonner à l’ennemi ce mamelon qui verrait dans la place à 300 mètres. Le sergent Bobillot reçoit l’ordre d’y construire un blockhaus. L’ouvrage est terminé en cinq jours. Mais déjà le fer est croisé, les adversaires se tâtent, avant de s’engager à fond. Il devient nécessaire de percer les desseins de l’ennemi, en évaluant ses forces ; une grosse reconnaissance est chargée de déchirer le voile. Elle s’aventure à plusieurs kilomètres, engage un véritable combat et a quelque peine à reconquérir sa ligne de retraite.

Maintenant les Chinois ont amorcé leur travail, ils murent la place dans une circonvallation, dont la ligne s’appuie à des villages solidement fortifiés. Le 26 janvier, ils inaugurent le bombardement, en incendiant le village annamite. Le blockhaus est attaqué par trois colonnes ; mais le sergent Léber, de la Légion, les tient à distance. Une autre colonne essaie de se glisser, défilée par les berges de la rivière ; la canonnière qui a pris son poste de combat la crible de mitraille. Les Chinois ont échoué partout ; cependant leur ligne d’investissement est poussée à 500 mètres de la place, l’attaque pied à pied se dessine de plus en plus, et, pendant plus d’un mois, le bombardement ne se ralentira plus.

Ce fut le 30 janvier que le petit blockhaus fut évacué. L’ennemi en était à sa deuxième parallèle et l’avait poussée à moins de 100 mètres. Il s’y précipita avec des cris de triomphe, aussitôt le dernier légionnaire parti ; une grêle de projectiles vint l’en balayer, et, de tout le jour, il n’osa rentrer dans sa conquête.

Toutefois, à partir de ce moment, il avance rapidement, sa ligne gagne toujours, touche presque à la citadelle, vers l’ouest principalement. La banquette de cette face n’est plus tenable ; on la protège par une traverse en bois dur, que les Chinois, armés de grappins, s’essaient à tirer bas. De la rive gauche du fleuve, leur feu éprouve singulièrement les marins de la canonnière et les tirailleurs tonkinois ; il y a de ce côté plusieurs attaques de vive force énergiquement repoussées. Le bombardement redouble d’intensité : nous sommes obligés de ménager nos munitions, mais nos tireurs de position travaillent juste ; tout Chinois qui se montre a de leurs nouvelles.

Sur la plaine flottent les pavillons multicolores qui jalonnent la ligne d’investissement, leurs flammes se rapprochent toujours plus menaçantes, quelques-unes lèchent presque le rempart. L’ennemi remue la terre si près de nous, que nos factionnaires ne peuvent plus voir par-dessus le mur, sans un danger mortel ; on ressuscite à leur usage les mâchicoulis d’une autre époque. Malheureusement, dans ce bout-portant continuel, les coups ne pardonnent guère, les blessés sont nombreux ; trop souvent le sinistre brancard passe, escorté d’une grêle de balles jusqu’au magasin transformé en ambulance. Sur son toit, la mort crépite encore, et, du dernier asile de leur mince tas de paille, ceux qu’elle a touchés s’en vont, vaincus par ce mal du fer qui les poursuit de sa chaude haleine de poudre, du flagellement de ses éclats sifflants. Toul à l’heure on les couchera dans une fosse hâtive, simplement roulés dans une natte, sans l’honneur d’un cortège, sans autre prêtre que leur capitaine pour murmurer la dernière prière. Néanmoins leurs funérailles auront été grandioses, le canon aura tonné sur eux, ils dormiront à jamais à l’ombre de la citadelle illustre.

Le 10 février, les galeries de mine de l’ennemi sont si avancées, que des ordres, pour le couronnement de la brèche, au cas d’une explosion, sont donnés à toute la garnison. Bobillot ouvre deux contre-galeries. Le 11, les mineurs chinois et français sont face à face, le Chinois blesse le légionnaire Maury d’un coup de revolver, mais Bobillot comble l’ouverture et monde la mine. Le 12, une première mine éclate sans faire écrouler le mur, la brèche n’est pas praticable. Le 13, à trois heures du matin, nouvelle explosion : le saillant sud-ouest saute ; on court aux armes, un feu terrible s’engage sur la broche, puis, dans l’obscurité, on se hâte d’élever un retranchement quelconque. Nos pertes sont graves, et l’un de nos morts, précipité par l’explosion, gît, sur le dos, à 10 mètres de l’autre côté du rempart. Le caporal Beulin demande l’autorisation d’aller le chercher ; elle lui est accordée. Alors, tandis que le mur se garnit d’une poignée d’hommes qui ouvrent un feu violent sur la tranchée chinoise, Beulin, aidé de quatre légionnaires de bonne volonté, sort, ramasse le corps et rentre, avec son lugubre trophée, devant les Chinois stupéfaits de cet héroïsme, acclamé de tous les défenseurs de Tuyen-Quan.

Cependant, du sud à l’ouest, les galeries de mine se multiplient ; le but des Chinois ne s’explique que trop, ils veulent détruire à la fois le rempart sur une longue étendue. Dominé décide d’y répondre par la construction d’une deuxième citadelle, avant que l’enceinte de la première n’ait disparu. En cette imminence de péril, personne ne self raie de la grandeur du plan, soixante légionnaires travaillent jour et nuit, le réduit s’élève.

Les événemens se précipitent. Le 17, le capitaine Dia, des tirailleurs tonkinois, est tué. Le 18, Bobillot est blessé. L’on sent que le dénouement est proche. Le 22 février, à six heures du matin, trois mines sautent, une portion de 60 mètres de mur s’écroule. Le capitaine Moulinay s’élance pour garnir la brèche que les Chinois franchissent, lorsqu’une nouvelle explosion se produit. Le capitaine et douze hommes sont tués, le sous-lieutenant Vincent et vingt-cinq hommes blessés. Les assauts se succèdent furieux ; l’ennemi attaque en même temps par le nord ; toutes ces tentatives échouent, et aussitôt, sous la direction personnelle de Dominé, aussi calme que si la place ne venait pas d’être mise à deux doigts de sa perte, il est procédé à la réfection des brèches. L’âme du chef est passée dans celle des soldats, on comprend la gravité de la situation, on veut vendre chèrement sa vie. Dans la nuit du 24, par une obscurité profonde, les Chinois escaladent les brèches et percent sur plusieurs points la ligne de leurs retranchements incomplètement terminés. Le sergent-major Hurbaud, de la Légion, se jette à leur rencontre, avec une section de piquet ; il est blessé, le sergent Thévenet lui succède et tombe à son tour ; la section recule, la citadelle est forcée, quand le capitaine Cattelin accourt avec la réserve générale, fait sonner la charge et refoule l’ennemi, la baïonnette aux reins. Il est quatre heures, les bombes, les fusées allument la nuit de lueurs de bengale, il y a un vent de balles qui passe, nos clairons sonnent avec rage, les gongs, les tam-tams s’agitent frénétiquement ; aux cris sauvages des Chinois répondent les hurrahs des légionnaires, c’est une scène indescriptible, dans son horreur fantastique.

Le 25, une mine saute encore, l’enceinte est une ruine. Enfin le 28, la mine du milieu de la face sud projette, en éclatant, d’énormes masses de maçonnerie à plus de 60 mètres ; c’est un signal d’assaut général. Pendant quatre heures, l’on se fusille à bout portant, l’on s’aborde à l’arme blanche, la fureur est inouïe, les Chinois jettent des pétards, des sachets de poudre dans la figure des défenseurs, rien n’y fait : les légionnaires sont inexpugnables et l’attaque brisée perd pied, abandonnant les brèches couvertes de ses morts. Mais déjà s’entendait, dans la direction de Yuoc, le canon de la colonne libératrice, l’espoir rentrait au cœur des assiégés, et la France conservait cette poignée de héros.

Voilà la Légion !

Si on ne compte plus les services qu’elle nous a rendus, on ne peut pas davantage, sans elle, envisager l’avenir. Dans ce mouvement d’expansion lointaine qu’on ne limite plus à sa guise, dès qu’on en a été saisi, et où nous sommes entraînés, elle reste l’assise fondamentale de nos forces coloniales. Déjà le contingent volontaire de l’infanterie de marine baisse d’inquiétante façon. Avec son organisation tout d’une pièce, l’écrasante proportion de ses appelés d’un an, notre armée de terre a perdu l’aptitude aux expéditions outre-mer. Dans notre état militaire qui peut mettre la nation en mouvement, il n’y a plus de soldats pour marcher. Sachons donc garder intacte la rare force combattante, que nous ayons à jeter immédiatement dans tous les hasards, accordons-lui la sollicitude dont elle est digne, les institutions rationnelles qui lui sont nécessaires. Son rôle ne peut que grandir. Est-il impossible de trouver la suffisante prévoyance, pour mettre son organisation en rapport avec ce rôle, sauvegarder sa valeur menacée, l’outiller pour porter toujours plus haut la lourde gloire de son passé, lui rendre enfin ce qu’on lui doit, dans son intérêt et surtout dans le nôtre ?


Colonel, Vicomte de VILLEBOIS MAREUIL.

 


  • [1] Journal de marches et opérations des régiments étrangers. La Légion étrangère, par le général Grisot et le lieutenant Coulombon. — Journal de siège de Tuyen-Quan. — Conférences de garnison faites par le lieutenant Camps sur Son-Tay et Tuyen-Quan.
  • [2] Voyez la Revue du 15 juillet 1878.


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