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Le « centre officiel du monde » a deux habitants, Jacques-André et sa femme

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30/01/2015

L’église de Felicity, en Californie (Mike Towber/Flickr/CC)

Un matin de la fin du mois de janvier, Jacques-André Istel se réveilla dans sa villa de Felicity, en Californie. Après une série de 100 pompes et de 125 flexions, il fit quelques longueurs dans sa piscine, luxueusement éclairée, puis remonta à l’étage où il déjeuna au lit comme il en avait pris l’habitude depuis son enfance à Paris.

Dans la foulée, il enfila une chemise bleue et noua un foulard ascot autour de son cou, avant de se rendre à son bureau sis au 1, place du Centre du Monde.

C’était le jour de son 85e anniversaire.

Père fondateur de Felicity, Istel avait été élu maire de la ville il y a de cela trente ans, et il le resterait probablement jusqu’à la fin de sa vie. Il avait été élu à l’unanimité : Istel avait naturellement voté pour lui, tout comme sa femme Felicia, la seule autre personne résidant alors à Felicity.

Inaugurée en 1986, la ville comptait en son sein la villa des Istel ainsi qu’une demi-douzaine d’autres bâtiments construits par le couple sur 1 040 hectares de terrain au beau milieu du désert, à proximité de Yuma en Arizona, en bordure de l’autoroute I-8.

Au centre de tout, une drôle de pyramide

Tout au nord de la ville, en haut des marches d’un escalier massif, se dressait l’église qu’Istel avait fait bâtir en 2007, inspirée d’une petite chapelle bretonne. C’est une église somptueuse dont il émane une grande sérénité, bien qu’elle semble étrangement décalée dans le paysage. Mais ce n’est rien en comparaison de la pyramide de pierre et de verre qui culmine à plus de six mètres de haut, à l’autre bout de la ville. Et pour cause : la pyramide marque l’emplacement exact du centre du monde.

Techniquement, la Terre formant une sphère quasi-parfaite, n’importe quel endroit de la planète pourrait être considéré comme le centre du monde. Cela, Istel ne le discute pas. « Le centre du monde pourrait se trouver dans votre poche ! », m’a-t-il dit.

Malgré cela, il était parvenu à faire de son centre du monde le centre du monde officiel : en 1985, il avait persuadé les membres du conseil du comté d’Imperial de prendre part à son absurde farce, désignant la pyramide comme le centre de tout.

Une plaque a été posée pour marquer le point, et en échange de trois dollars, les visiteurs peuvent pénétrer dans la pyramide pour se tenir au centre du monde.

La pyramide de Felicity (Kirs10/Wikimedia Commons/CC)

Un mur du souvenir

Au cœur de Felicity, entre la pyramide et l’église sur la colline, s’étend une série de monuments triangulaires. La plupart d’entre eux mesurent 30 mètres de long, sont aussi hauts qu’un homme et se composent de 62 plaques de granit, chacune d’elles pesant 216 kilos. Elles sont la matérialisation d’une idée simple qu’Istel avait eu 25 ans plus tôt : « Ne pourrait-on pas graver les noms de nos êtres chers sur un mur du souvenir ? » (« Les gens qu’on aime », dit-il, « on ne veut pas les oublier. »).

Il engagea donc un graveur sur pierre et, un projet en entraînant un autre, il s’offrit les services d’un jeune artiste virtuose pour fixer dans le granit des portraits et des scènes historiques.

Ces monuments retracent notamment l’histoire de l’aviation française, de la légion étrangère, de la Californie, de l’Arizona ou des Etats-Unis. Une variante encyclopédique et sophistiquée de l’art rupestre, dont les fondations en béton armé sont ancrées dans le sol à un mètre de profondeur. Istel a pris soin de spécifier à ses ingénieurs que ces derniers devraient résister à l’usure de quatre millénaires.

Bien vite, il réalisa que son musée d’histoire en granit consumait son existence. Istel effectuait lui-même toutes les recherches et écrivait chacun des textes, réalisant parfois 50 ou 60 brouillons pour une seule plaque. Felicia, quant à elle, s’occupait de corriger ce qu’il écrivait – c’est une ancienne rédactrice de Sports Illustrated.

Felicity vue par satellite (Google Images)

Du Big Bang aux vikings

En 2004, il se rendit compte qu’il pouvait donner encore davantage de sa personne. Il entama la construction d’une série de huit monuments – pour un total de 461 plaques – disposés en cercle autour d’une plaque ronde. A l’épicentre, il disposa une pierre de Rosette multilingue. Son projet consistait à retracer « l’histoire de l’humanité ». A l’heure où j’écris ces lignes, le quart de l’objectif est atteint : la frise commence avec une gravure du Big Bang et s’étend jusqu’aux rituels funéraires des vikings.

Ces gravures au cœur de la ville constituent un ensemble stupéfiant et impossible à résumer d’évocations des triomphes, des folies, de la singularité et des violences de l’humanité. On y recense, pêle-mêle, « La Nuit étoilée » de Van Gogh, la juge Sandra Day O’Connor, le premier jeu de polo en 600 avant Jésus-Christ, la diffusion de l’islam, l’écrivain H. G. Wells, Lao Tseu, le hamburger, ou encore une caricature politique du XIXe siècle tournant en ridicule Thomas Jefferson – un chien de prairie attaché, vomissant de l’argent. Une ancienne croyance grecque y figure aussi, selon laquelle les diamants seraient des éclats d’étoiles tombés du ciel, ou encore un conseil de la cuisinière Julia Child : « Si vous redoutez le beurre, mettez de la crème. »

Comme il ne peut savoir à l’avance de qui ou de quoi sera constituée son public dans 4000 ans, Istel a conçu ce cadeau, qui vise à transmettre des vérités humaines fondamentales, écrites comme si elles étaient découvertes pour la première fois :

« Belle et romantique, notre Lune influence profondément les êtres humains. »

« Quel est l’intérêt de tout ça ? »

Je suis arrivé à Felicity le jour de l’anniversaire de Jacques-André. J’ai été invité à séjourner dans l’un des douze appartements de style motel construits par le couple sur la face est du musée. Aux dernières nouvelles, ils éprouvaient toutes les peines du monde pour trouver des locataires.

L’un des appartements était occupé par un inspecteur des produits d’Ocean Spray, qui séjournait ici pour visiter des usines de transformation de légumes dans la région. Un ancien patrouilleur des autoroutes californiennes vivait là depuis déjà onze ans, alors que ce dernier avait signé initialement un bail d’un mois.

Sur le bureau de ma chambre se trouvait une invitation écrite à la main sur le papier à lettres officiel de la mairie. J’étais convié à une fête d’anniversaire dans un bar sans prétention appelé le Jimmie Dee, suivie d’un dîner dans un casino indien. Le départ pour Yuma était fixé à 17h30 ce jeudi 28 janvier 2014.

Donn et Norma Gaebelein se trouvaient également à Felicity. Le mari, ancien directeur d’une école privée, était un homme puritain à l’apparence guindée. Il était aussi le plus vieil ami d’Istel. Les deux hommes s’étaient rencontrés près de 75 ans plus tôt en classe de quatrième.

Au départ, il pensait que Felicity n’avait aucun sens : « Quel est l’intérêt de tout ça ? Pourquoi ce fou de Français s’obstine-t-il à bâtir des choses, encore et encore ? », disait Gaebelein.

Ressentir la « portée du pouvoir » de Felicity

Prenez l’église, par exemple. Non seulement Istel n’est pas quelqu’un de religieux, mais en outre, sa mère était juive. Mais cela ne l’a pas empêché de se donner un mal de chien pour construire cette magnifique petite chapelle sur la colline. Colline qu’il a elle aussi créée en faisant appel à d’imposantes machines pour faire surgir du sol désertique un trapèze de plus de dix mètres de hauteur, conçu avec le plus grand soin et à l’épreuve des séismes.

D’après Gaebelein, Istel peut parfaitement expliquer pourquoi il s’est senti obligé d’ériger cette colline pour construire son église. « Je suis assez conservateur, j’ai le respect des convenances et du protocole. Si vous construisez un édifice dédié à une puissance supérieure telle que Dieu, il doit être placé plus haut que le reste », m’a confié l’intéressé. Mais pourquoi a-t-il voulu construire une église, cela, il n’en sait rien. Gaebelein affirme :

« Jacques mourra sans connaître la raison qui l’a poussé à construire cette chapelle, mais convaincu cependant qu’il en avait le devoir. D’ailleurs, très franchement, on pourrait dire la même chose de tout ce qui se trouve ici. »

C’était le quinzième séjour de Donn et sa femme à Felicity. Un moyen pour eux d’échapper aux rudes hivers new-yorkais.

Au bout du compte, ce qui s’apparentait au départ à un ouvrage absurde avait acquis une signification profonde. « Il faut vivre dans cet endroit, dormir sur place, pour ressentir la portée de son pouvoir », conclut Gaebelein.

Découvrez la suite de l’histoire (payante) sur Ulyces.


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