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La dernière interview de Jacques Chancel à la DH

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Publié le mardi 14 janvier 2014


Livres/BD

Dans l'ouvrage La Nuit attendra, le journaliste français évoquait, pour la première fois, sa guerre d’Indochine

Homme de radio - il a présenté des milliers de numéros de Radioscopie - et de télévision, Jacques Chancel manie aussi la plume avec dextérité depuis des décennies. Journaliste tout terrain, curieux et cultivé, il a beaucoup dit de ses années passées au service de l’information, notamment au travers de ses journaux, dont le prochain tome paraîtra cette année. Mais de Jacques Chancel, pourtant, on sait peu de choses. Parce qu’il a toujours préféré la discrétion à la lumière et le fond à la forme, il a su maintenir sur sa vie privée et intime un voile de pudeur qu’il consent aujourd’hui à lever un peu. Et si La Nuit attendra , récit de sa guerre d’Indochine, ne sort qu’aujourd’hui, plus de 60 ans après les faits, c’est parce que, dit-il, " au fond, j’avais honte d’être vivant ".

"C’est la vérité… Ce que je raconte, dans ce livre, ce sont mes 24 premières années. J’ai vécu le meilleur et le pire. Le pire étant ce saut sur un pont miné, au cours d’une opération. Après quoi, je suis resté aveugle. Je ne parlais pas de cette histoire, même à ma femme. J’avais honte, parce que les trois personnes qui étaient avec moi dans la Jeep, quand j’ai passé le pont, sont mortes. Et cela a été très douloureux, et je ne souhaitais pas y revenir. Mais je me suis délivré de ce passage et je commence à comprendre que c’est une expérience qui aura, à peu près, nourri toute ma vie."

Celui qui est revenu d’Indochine n’était plus le même homme ?

"Non, peut-être suis-je resté le même dans le sens où mon père m’avait inculqué des valeurs, comme l’importance de l’autre. Il avait une phrase, qu’il me répétait souvent, qui était "N’oublie pas de vivre"… Mais je suis rentré dans une certaine coquille, pour me délivrer de ce que j’avais vécu, pour mener une deuxième existence. En réalité, je suis né une première fois dans les Pyrénées, une deuxième fois dans le Sud-Est asiatique et une troisième fois quand j’ai quitté Angkor et que j’ai quitté la France."

Sans mauvais jeu de mots, avoir connu la cécité pendant dix mois, cela a changé votre vision du monde ?

"Oui, je crois. Dans mon journal, qui paraîtra au printemps, j’essaie de mieux dire ce que j’ai pu ressentir quand vous êtes dans le noir absolu. J’ai mené une vie intérieure. Dans la nuit, je gambergeais, je m’inventais des mondes."

La France sortait de la Seconde Guerre quand, en 1948, vous êtes parti pour l’Indochine. Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

"Je n’ai pas vraiment connu la guerre : j’en ai entendu les rumeurs. J’étais en zone occupée, au fin fond de la France. À la libération, mon père m’a fait faire 14 heures de marche dans la montagne, pour m’éviter de voir les résistants de la veille… Peut-être que mon envie de partir en Indochine est venue de tout ce que j’ai lu. Et aussi de la présence de mon oncle qui était inspecteur général des forêts d’Indochine et de ma tante qui y était proviseur général d’un lycée. Elle a d’ailleurs été le professeur du roi Sihanouk. Ils rentraient en France tous les deux ou trois ans et cela a nourri mon imaginaire. Je suis parti pour fréquenter un ailleurs, pas pour faire une guerre."

Un stylo pour toute arme

Quand il débarque, jeune ingénieur, en Indochine, frais émoulu de l’école des ponts et chaussées, Jacques Chancel a à peine vingt ans. "On est très égoïste, à cet âge-là", dit-il, évoquant le chagrin de sa mère qui le voit partir dans un pays en guerre. On sent, d’ailleurs, un forme d’insouciance, on lit l’inconscience qui le pousse à parcourir le terrain, encadré d’autres journalistes alors en poste dans le pays. "Nous étions habitués à la guerre, c’est ça qui est terrible. On profitait à la fois de la douleur et de la légèreté… J’ai entraîné Lucien Bodard dans des endroits insensés. C’était cette inconscience qui nous faisait aller jusqu’au bout de nos missions. Chaque correspondant de guerre était un peu affilié à une troupe. Moi, j’étais avec la Légion étrangère. La seule différence entre eux et nous, c’est qu’ils étaient armés et nous pas. Moi, j’avais mon matériel d’enregistrement qui pesait une tonne… et mon style. Si on était attaqués, ce n’est pas avec ça que j’allais me défendre. Mais nous n’étions pas de passage, nous étions dans la guerre. Vous parlez d’inconscience : je peux partager cette opinion."

D’Indochine, le journaliste ne pense pas avoir ramené des outils qui lui ont servi dans sa vie professionnelle. En revanche, il a ramené des documents sonores sur lesquels il ne parvient plus à remettre la main dans le chaos de son grenier pyrénéen. "Mais c’est là que j’ai fait mon apprentissage de la radio", dit-il. "Curieusement, je ne suis pas revenu avec une langue. Pourtant, j’aimais ce pays et ces gens. Quand je suis reparti, je ne connaissais que deux mots : vite et arrête ! Mais les gens parlaient français…"

Pour évoquer ceux qui ont couvert cette guerre avec lui, Jacques Chancel parle encore de génération sacrifiée. "Des jeunes de vingt ans qui, pour la plupart, sont restés là-bas. Militaires, jeunes officiers : j’en ai vu beaucoup, toutes les nuits, cernés par les Viets. Ce moment est un grand cimetière… La plupart de mes copains sont morts. On a enterré Jean Lartéguy en 2011. Nous y étions tous les trois, Pierre Schoendoerffer, Raoul Coutard et moi. Pierre est mort. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux… Je ne sais plus véritablement comment raconter cette histoire. Mais j’ai tenté de raconter ces 24 premières années comme je les ai vécues. Et je m’en suis enfin délivré."

Jacques Chancel, La Nuit attendra, Flammarion


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