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Economie de l'arnaque. « La Fille de mon meilleur ami », d'Yves Ravey

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LE MONDE DES LIVRES | 06.03.2014

Yves Ravey. | Robert Allard/Editions de Minuit

William Bonnet possède toute une collection de fausses cartes professionnelles, qu'il distribue en fonction de son inspiration à ceux qu'il a décidé d'entourlouper pour une raison ou une autre – ou juste pour la beauté du geste. En quoi le héros et narrateur de La Fille de mon meilleur ami évoque un peu son auteur, Yves Ravey, roi du bonneteau littéraire, qui excelle à attirer le lecteur vers de fausses pistes.

Ainsi du titre de son douzième roman : de « la fille de son meilleur ami », il sera finalement fort peu question ici, encore moins sous l'angle de la romance que pourrait sous-tendre cet intitulé. A peine est-elle un prétexte au démarrage de l'intrigue, cette Mathilde dont Louis n'a parlé à William que sur son lit de mort, dans une scène d'ouverture presque parodique, en le chargeant de la retrouver. A la page suivante, voilà deux ans que William s'est acquitté de cette tâche – le lecteur ignorera jusqu'au bout comment il s'y est pris. Il « veille » toujours, comme promis, sur Mathilde (sans qu'on sache à quel degré d'intimité précis s'étend sa vigilance, et peu importe). Les deux sont en visite du côté de Savigny-sur-Orge (Essonne) pour que la jeune femme puisse voir son petit garçon, Roméo – lors de son divorce, les réguliers séjours de Mathilde en institut psychiatrique ont poussé le juge à lui refuser tout droit de visite.

William, qui vient de se faire licencier d'une entreprise pour escroquerie et faute grave, échafaude des plans afin de décrocher cette rencontre entre Mathilde et Roméo. Il va de leur motel miteux à la ville, à la recherche d'informations sur la nouvelle vie de l'ex et sur sa deuxième femme, grâce à laquelle il va tenter d'obtenir le rendez-vous – et plus que cela car, comme on le découvrira, il a un plan retors et peu glorieux pour se refaire grâce à la grève de l'usine du coin. Mathilde, pendant ce temps, pique des crises, jette les valises par la fenêtre, vole dans les magasins, comme si elle cherchait à se faire repérer par les gendarmes.

MERVEILLEUSE PARCIMONIE

Mais les interprétations psychologiques n'ont pas leur place chez Yves Ravey. Ce qui compte, ce sont les actes décrits et les paroles échangées, qui se coulent dans la narration. Des paroles pas très nombreuses, du reste, sauf quand il s'agit de noyer l'interlocuteur sous un déluge de mots. En dehors de ces vagues stratagèmes, de même qu'Yves Ravey écrit avec une merveilleuse parcimonie, ses personnages dialoguent peu. Au début du roman, il livre une sorte d'art poétique : quand Mathilde lui demande de lui parler de son père, William fait au lecteur une courte liste de ce qu'il tait avant de révéler qu'il évoque « seulement » la mort de celui-ci, puis de couper tout élan de bavardage trop poussé : « Ne cherche pas plus loin, Mathilde. »

« Chercher plus loin », chez l'auteur d'Un notaire peu ordinaire (2013, qui paraît en poche, Minuit, « Double », 112 p., 7 €), c'est, de toute façon, prendre le risque d'opacifier les choses, de les comprendre encore un peu moins. La belle clarté et la grande simplicité apparente de son écriture nimbent pourtant consciencieusement ses romans d'obscurité. Depuis son entrée en littérature avec La Table des singes (Gallimard, 1989), Yves Ravey ne cesse de prouver la richesse du peu, lui dont les romans ne dépassent jamais les 200 pages. L'écrivain n'a pas besoin de grand-chose pour installer une atmosphère de grande banlieue un peu triste – un snack-bar, le nom de deux rues, un parking d'hôtel… – comme pour donner des airs de thriller à son roman en le faisant basculer dans une tonalité inquiétante – ainsi lorsque William, dans les premières pages, affirme soudain, presque menaçant : « Tu sais que je ne regrette jamais rien, Mathilde. »

C'est de cette ténuité même que naît l'hypnotique étrangeté de La Fille de mon meilleur ami. Sans explications psychologisantes, sans trop-plein de paroles, les actions des personnages apparaissent erratiques, le roman prend des chemins qu'il n'a pas balisés, se permet de formidables embardées, et un narrateur tel que William a tout loisir de faire surgir sa drôlerie parfois glaçante. Et c'est ainsi que le héros et l'auteur embobinent le lecteur. Qui en redemande.

La Fille de mon meilleur ami, d'Yves Ravey, Minuit, 160 p.,14 euros.


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