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Valéry Giscard d’Estaing : “Une grande nation a besoin d’une défense efficace”

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9 Mai 2013

Entretien. Depuis trente ans, nos crédits militaires ont été divisés par deux. Ce n’est pas fini. L’ancien président de la République rappelle en exclusivité pour “Valeurs actuelles” comment il dut faire face à la crise dangereuse qui menaçait déjà nos armées au milieu des années 1970.

Vous êtes le seul des présidents de la Ve République à avoir augmenté les crédits militaires de la France pendant toute la durée de votre mandat. Pour quelles raisons ?

Ma réponse mérite un préalable. Il faut d’abord rappeler que tout ce qui concerne la défense et les affaires extérieures appartient au “domaine réservé” du chef de l’État. C’est une notion que le général de Gaulle avait introduite dans la fonction présidentielle. Pour la gestion quotidienne de la France, il laissait faire le gouvernement. Ainsi, j’ai été secrétaire d’État ou ministre des Finances pendant sept ans dans ses gouvernements et il ne m’a jamais donné une directive en matière fiscale. Ensuite, souvenons-nous de ce qu’était le contexte militaire au début de la Ve République : la France était encore sous l’influence de sa défaite humiliante de 1940 et des années d’occupation ; elle s’était ensuite battue en Indochine puis en Algérie. S’ajoutait à cela la guerre froide et la menace soviétique. C’est alors que le Général décida de donner à notre dispositif de défense une carte nouvelle, la dissuasion nucléaire. Il y consacra des moyens financiers adéquats, servis par des hommes remarquables. Et aujourd’hui, alors que l’on a l’impression de patauger dans les difficultés, on devrait se souvenir que les Français furent capables de fabriquer en quelques années, seuls, des sous-marins nucléaires et des missiles qui pouvaient atteindre le territoire soviétique.

Mais ces performances exceptionnelles se firent au prix de dépenses coûteuses. En mettant fin à la guerre d’Algérie et en diminuant les effectifs de nos armées, le Général diminua les ressources du budget militaire — mais en augmentant sensiblement le titre V du budget (les équipements), à cause de la force nucléaire. Après lui, Georges Pompidou poursuivit les programmes en cours et réduisit encore fortement les crédits de fonctionnement.

Quand j’arrive, en 1974, la force de dissuasion est à peu près achevée. Mais les réductions de crédits de fonctionnement ont été telles que les avions ne volent plus, les bateaux ne sortent plus en mer et nos fantassins ne font plus de manoeuvres. Notre outil de défense est en crise.

J’avais moi-même un goût pour la défense et une culture militaire familiale, et je m’étais engagé dans l’armée en 1944 où j’avais fait un passage heureux. J’ai pris cette affaire très au sérieux. La situation exigeait de nommer des hommes capables et de leur fournir des moyens. Peu après mon arrivée, j’ai nommé un chef d’état-major des armées venu de l’armée de terre doté d’une forte personnalité, le général Méry. Et j’ai décidé de remettre nos crédits dans un état compatible avec le bon fonctionnement de notre outil. La situation s’est donc modifiée, l’armée de terre retrouvant des équipements, le moral s’est redressé et le commandement a été rénové. Nous avons pu remonter la pente jusqu’en 1981, date à partir de laquelle la courbe s’est inversée à nouveau.

Mais même si l’on commençait à parler de “détente” avec les Soviétiques, nous restions dans un climat de guerre froide.

Si nous voulions tenir notre rang dans le club des grands, il fallait que nous augmentions nos moyens, même si ceux-ci demeuraient très en deçà de ceux des Américains et des Soviétiques. Si nous voulions être considérés par les Soviétiques, il fallait que l’armée de terre ne fût pas négligée, parce qu’elle était une composante forte de notre outil dans la perspective d’une éventuelle bataille en Europe.

Y avait-il également des motifs intérieurs aux choix qui étaient les vôtres ?

Je devais faire face à une situation insupportable : le désordre s’installait dans les armées. Divers incidents, notamment à la gare de l’Est, me révélaient un début de décomposition du métier militaire, qui pouvait être très dangereux. Une révolte au sein de nos armées nous aurait mis en difficulté à l’égard de nos alliés et déconsidérés vis-à-vis du monde extérieur. C’est pourquoi j’ai fait appel au général Bigeard, que j’ai nommé secrétaire d’État : il avait le contact avec les hommes.

En même temps, je pensais — et je pense toujours — que l’armée est une structure fondamentale de notre société. La disposition d’un outil de défense est une part de notre conscience collective. C’est d’ailleurs pourquoi les Français n’ont pas critiqué mon effort pour notre défense. Ils savent qu’une grande nation telle que la nôtre, avec la longue histoire qui est la sienne, a besoin d’un outil de défense efficace et bien organisé. Ce concept s’est maintenu jusqu’à nos jours.

Il est vrai que les Français ont du respect pour leurs armées.

Encore faut-il donner à celles-ci les moyens d’exister, ce qui n’a été fait que sous mon septennat. Si l’on fait abstraction de la force de dissuasion, le même outil de défense s’est prolongé avec des moyens divisés par deux.

Parce que la conscription a été supprimée… Votre choix aurait-il été différent ?

J’étais décidé à ne pas la supprimer de mon temps. Et pour deux raisons. D’abord, parce que l’hypothèse d’une bataille en Europe supposait alors des effectifs importants. Ensuite, parce que, dans la culture française, le service militaire représentait un élément positif : il combinait le mélange social, l’apprentissage de la discipline et celui du service — il fournissait en outre un supplément de culture nationale qui, malheureusement, s’est effacé.

Vous le regrettez ?

À dire vrai, je ne sais pas si l’on aurait pu le conserver tel quel. Parce que les militaires de carrière avaient du mal à consacrer leurs efforts à des hommes qu’ils ne reverraient pas et dont l’utilité militaire n’était pas démontrée. Mais d’un autre côté, je pense que l’on aurait dû conserver un passage fort des jeunes dans nos armées.

Depuis trente ans, nous avons à nouveau réduit nos dépenses militaires, pour des motifs déjà vus (fin de la guerre froide, fin de la conscription), mais aussi en raison de la crise financière. Qu’auriez-vous fait ?

Il est certain que nous ne pouvons pas ne pas remettre de l’ordre dans nos finances publiques afin de réduire un endettement devenu extravagant. Mais j’aurais mis à part nos dépenses militaires pour conserver cet outil en état.

Et il ne faut jamais oublier que les plus importantes inventions technologiques comme le GPS, Internet ou dans le domaine de l’espace ont été faites, aux États-Unis comme en France, grâce au budget de la Défense.

Plus encore que les Français, les Européens dans leur ensemble ont terriblement abaissé leur effort de défense. N’ont-ils plus l’ambition de constituer ensemble une puissance militaire ?

Je le crains. En réalité, il n’existe que trois nations disposant de moyens militaires en Europe. D’abord les Britanniques, ensuite nous-mêmes, enfin les Allemands — mais ceux-ci ont des contraintes telles que cela les empêche d’être libres de leurs mouvements, comme on l’a vu dans les opérations de Libye. Quant aux Britanniques, une forte partie d’entre eux est “eurosceptique”. Ce qui signifie que l’“Europe de la défense” restera un rêve ; c’est entre nos nations, à commencer par le Royaume-Uni, que l’on peut imaginer constituer un outil cohérent, à un moment où nous assistons au remodelage de la sécurité dans le monde.

Mais qu’est-ce qu’une puissance sans soutien démographique et économique ?

C’est pourquoi je crois que les Européens n’ont d’autre alternative que d’enrayer leur retard et de construire dans les vingt ans à venir cette puissance économique nécessaire vis-à-vis des autres géants.

La menace a changé. Vous aviez vous-même déplacé la flotte de ses bases atlantiques vers son port méditerranéen, Toulon. Vous estimiez donc que le danger ne viendrait plus des mêmes origines.

Nous avions laissé nos sous-marins nucléaires sur la façade atlantique, puisque c’était là que pouvait se poursuivre la guerre froide. Mais il est exact que j’avais fait déplacer la flotte de surface en Méditerranée. Parce que nous ne pouvions pas laisser à la merci d’une menace nos sources d’approvisionnement en énergie. J’avais l’expérience du quadruplement des prix du pétrole ! Et c’est d’ailleurs parce qu’il était basé à Toulon que le Charles-de-Gaulle a pu être le seul porte-avions engagé dans les opérations de Libye. Et voyez aujourd’hui l’affaire syrienne : il y a là un point extrêmement dangereux. La Méditerranée orientale reste une mer agitée par les tourbillons.

Propos recueillis par François d'Orcival

Photo © MaxPPP


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