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Mali : histoire secrète d'une guerre surprise

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dimanche, 10 février 2013

Que s'est-il donc passé entre ce 13 novembre où le président assurait qu'"en aucun cas" la France n'interviendrait au Mali et le 11 janvier où il déclenchait l'opération Serval ? Les informations recueillies par  Sarah Halifa-Legrand et moi-même auprès des responsables politiques et militaires dessinent un scénario assez différent de la version officielle (article publié dans le "Nouvel Observateur" du 7 février).


C'est un document historique, qui n'a pas encore été rendu public : le texte qui " légalise " la guerre française au Mali. " Le Nouvel Observateur " a pu le consulter. Il s'agit d'une lettre du président malien par intérim, Dioncounda Traoré, à François Hollande. Elle a été écrite le mercredi 9 janvier et communiquée le lendemain à l'Elysée par un télégramme de l'ambassade de France à Bamako. Dans cette missive si importante, le chef de l'Etat malien - ou de ce qu'il reste de cet Etat - appelle l'Elysée à l'aide. Mais sa requête est étrangement formulée.

" Suite aux développements récents constatés sur le terrain et à la menace qui se précise contre nos premières lignes de défense, écrit Dioncounda Traoré à François Hollande, une intervention aérienne immédiate s'impose. Celle-ci consistera à fournir un appui renseignement et un appui feu au profit de nos troupes. " Autrement dit, le président malien demande à la France de dépêcher sur-le-champ des avions et des hélicoptères afin de faciliter une contre-attaque de l'armée régulière malienne contre les forces qui menacent de prendre" la ville de Mopti ". Dans cette lettre censée fournir un cadre légal à l'opération Serval, il ne sollicite pas le déploiement de soldats français au sol.

L'affaire est d'autant plus étrange que c'est Paris qui est à l'origine de ce document. Ce même mercredi 9 janvier, le président Traoré a, en effet, écrit un premier courrier à François Hollande, qui l'a reçu au moment du conseil des ministres. Mais cette missive initiale, qui sollicite une " intervention militaire ", a été jugée " trop imprécise "par l'Elysée, qui en a demandé une autre, plus détaillée. La réécriture a pris du temps - faute de rédacteur. " Pendant plusieurs heures, nous avions perdu la trace de Traoré, nous n'arrivions pas à le contacter, nous ignorions même s'il était toujours en vie ",explique-t-on dans l'entourage de François Hollande. Les raisons de cette disparition demeurent mystérieuses. Quand il est réapparu, le président malien a signé la seconde lettre sollicitée par Paris, qui appelle donc seulement à une intervention aérienne.

Il n'en a pas signé une troisième demandant des forces au sol, ce qui aurait " légalisé " de façon indiscutable l'ensemble de l'opération Serval. Pourquoi ? Probablement parce qu'au tout début de l'intervention française au Mali Paris ne pensait pas en avoir besoin. " Le premier jour, nous ne prévoyions pas d'aller reprendre nous-mêmes Gao et Tombouctou, confie un haut responsable français. Nous n'avons décidé l'envoi massif de troupes au sol et leur montée vers le nord que le lendemain, le samedi 12, quand il est devenu évident que l'armée régulière malienne s'était volatilisée et que les djihadistes savaient éviter nos frappes aériennes. " A ce moment-là, le Conseil de Sécurité des Nations unies avait déjà fait connaître son " nihil obstat " à une intervention antiterroriste française au Mali, et le président Traoré avait déjà remercié Paris pour son action. Il devenait alors inutilement risqué d'exiger de ce chef d'Etat par intérim, si fragile politiquement, qu'il demande - noir sur blanc - le déploiement de milliers de soldats français sur son territoire.

Mystères d'une guerre... Alors que la première phase de l'opération Serval s'achève, " le Nouvel Observateur " a cherché à comprendre comment François Hollande a été conduit à l'entreprendre, pourquoi il a décidé de faire intervenir l'armée française seule et sans mandat explicite du Conseil de Sécurité des Nations unies, alors qu'il s'était plusieurs fois engagé à ne pas agir de la sorte. Au fil de témoignages " off the record ", des responsables français ont raconté les véritables origines de cette guerre inattendue.


Le compte à rebours commence dès le 15 mai, jour de l'investiture de François Hollande. Lors de son tête-à-tête avec Nicolas Sarkozy, il est beaucoup question du Sahel et des sept otages français qui y sont retenus. Les deux hommes parlent plus précisément du Mali, dont le Nord est occupé depuis quelques semaines par trois groupes djihadistes. Déjà, le 2 mai, au cours de leur débat télévisé, ils avaient évoqué le sujet publiquement. Que faire pour Bamako ? leur avait-on demandé. " La France, ancien pays colonial, ne peut intervenir directement ", avait répondu le président sortant. François Hollande s'était montré moins catégorique. S'il était élu, il comptait " oeuvrer à la stabilisation de cette partie du monde qui pourrait risquer de devenir un foyer de terrorisme ". Comment ? Pour en décider, il attendait d'avoir " toutes les informations " nécessaires.

" Quand l'équipe sortante nous a transmis les dossiers, le Mali était sur le haut de la pile,raconte-t-on au ministère de la Défense.Les conseillers du ministre sortant, Gérard Longuet, nous ont dit : "Les Français ne le savent pas, mais les risques d'attentats en provenance de cette région sont très élevés." Ils ont assuré que, depuis 2009, trois attentats sur le sol français et cinq infiltrations avaient été déjoués par les services de notre pays. " " En fait, précise-t-on à l'Elysée, les menaces d'attentats concernaient l'Europe, pas forcément la France spécifiquement. " Quoi qu'il en soit, François Hollande et Jean-Yves Le Drian, son ami de trente ans devenu ministre de la Défense, décident de prendre le dossier Mali à bras-le-corps.
" Nous considérions que nos prédécesseurs l'avaient négligé, dit-on dans l'entourage du chef de l'Etat. Ils avaient adopté une stratégie à l'algérienne, qui consistait à essayer de diviser les groupes terroristes. "Selon la nouvelle équipe, cette méthode " indirecte " avait échoué : elle n'avait pas réussi à enrayer l'implantation des djihadistes dans le nord du Mali ni leur expansion dans toute la région. " La situation devenait d'autant plus grave, ajoute un responsable français, que nous voyions bien que des armes et des hommes venant de Libye arrivaient en nombre au Mali et dans la région, rejoints par quelques jeunes Français attirés par le djihad. " " Nous avons immédiatement décidé d'adopter une nouvelle stratégie, plus directe, indique la même source. Et dès le début, nous avons considéré qu'une intervention militaire serait nécessaire. " Le 31 mai, soit deux semaines après l'investiture de François Hollande, un plan est approuvé en conseil restreint. Il consiste à la fois à tenter de mobiliser la communauté internationale sur la crise du Mali et à préparer une action armée, menée si possible par les Africains eux-mêmes.

L'affaire traîne. Malgré leurs multiples déplacements à l'étranger, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et son homologue de la Défense peinent à convaincre. " Nous avons eu beaucoup de mal, pendant les premiers mois, à intéresser nos partenaires. Les Etats-Unis, en particulier, ne considéraient pas ces groupes terroristes au Sahel comme une menace pour leur propre sécurité ", explique-t-on au Quai-d'Orsay. Après la destruction très médiatisée de sept mausolées à Tombouctou, le représentant français à l'ONU, Gérard Araud, réussit tout de même, le 7 juillet, à faire adopter une première résolution coercitive sur le Mali. Mais le texte négocié est très prudent : le Conseil de Sécurité se déclare prêt à autoriser le déploiement d'une force africaine de stabilisation au Mali. Avant cela, il attend un plan d'intervention crédible et surtout... une demande des autorités de Bamako.

Car le capitaine Sanogo, l'homme fort du Mali depuis un putsch en mars, ne veut pas de troupes étrangères dans son pays : elles pourraient remettre en question son pouvoir. Le président par intérim, Dioncounda Traoré, que la communauté internationale a réussi à lui imposer, y est, lui, favorable. Mais, pour le faire taire, le capitaine a ordonné à ses sbires de le tabasser et de le désigner, lui Sanogo, président " de transition ". Si bien que, depuis fin mai, Traoré soigne ses blessures en France. Il ne peut donc donner son feu vert.

Dioncounda Traoré, président malien par intérim

A peine est-il remis sur pied que Paris le renvoie à Bamako, fin juillet. Après moult palabres et bras de fer avec Sanogo, il finit par prendre le dessus. Il écrit au Conseil de Sécurité pour demander une intervention armée internationale au Mali. Fortement inspirée par la France, la lettre arrive, comme par miracle, le 26 septembre, au moment même où se tient la réunion exceptionnelle de l'ONU sur le Sahel demandée par François Hollande. Dans la foulée, une nouvelle résolution est adoptée, le 12 octobre. Elle prévoit, à terme, le déploiement au Mali d'une force africaine dirigée par la Cedeao (la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest) : la Misma. Mais, là encore, le texte ne satisfait personne.

Paris peste : cette résolution de compromis appelle Bamako à négocier avec les groupes rebelles qui accepteraient de rompre avec Al- Qaida. " Nous étions convaincus que ces discussions menées par Alger et Ouagadougou avec Ansar Dine servaient aux terroristes à gagner du temps. La suite a prouvé que nous avions raison ",dit un officiel français. Washington tonne. " La représentante américaine à l'ONU, Susan Rice, ne cessait de hurler contre cette force africaine, elle n'y croyait pas, raconte un officiel français. Elle a tout fait pour ralentir sa création. "

Susan Rice n'est pas la seule à être inquiète." Après le vote de la résolution, François Hollande a reçu des coups de téléphone de plusieurs de ses homologues africains, raconte-t-on dans l'entourage du chef de l'Etat. Ils lui disaient que cette Misma, faite de bric et de broc, serait trop faible, trop mal équipée, qu'elle ne réussirait pas à reconquérir le Nord sans un appui aérien de l'armée française. Convaincu, le président a demandé à l'état-major de planifier un tel soutien. " Fin octobre, la France change donc en secret de stratégie.

Jean-Yves Le Drian est ravi, lui qui milite depuis plusieurs semaines pour une action musclée de la France. Début novembre, le ministre de la Défense ordonne aux services de renseignement d'établir des " dossiers de cibles " au Mali. Les satellites espions et les forces spéciales dépêchées secrètement sur le terrain repèrent les centres de commandement, les dépôts de carburant et de munitions des groupes terroristes. L'état-major, lui, prépare le plan opérationnel. Si bien que, lorsque le président de la République déclare, le 13 novembre, au cours de sa première conférence de presse à l'Elysée, qu'" en aucun cas, la France n'interviendra elle-même au Mali ", il ne dit pas la vérité : les militaires - sur son ordre - planifient bel et bien une intervention aérienne. " Nous avons préféré ne pas rendre publics ces préparatifs, explique un responsablefrançais. Nous ne voulions pas mettre en danger la vie des otages. Et puis François Hollande venait de prononcer son discours de Dakar, dans lequel il annonçait la fin de la Françafrique... De toute façon, aucune décision définitive formelle n'a été prise en conseil restreint sur cet appui aérien français à la Misma. " Cependant, " celui-ci était acquis ", ajoute cet officiel.

Fin octobre, alors que 2 000 soldats sont en train de rentrer d'Afghanistan, François Hollande demande la planification d'un second schéma d'intervention de l'armée française - seule, cette fois. Et avec des troupes au sol. " Le président a dit : "Et si les djihadistes décident d'agir ensemble avant l'arrivée de la Misma, justement pour empêcher son déploiement, que ferons-nous ?", raconte un responsable français. Un tel scénario nous paraissait peu probable puisque les trois groupes terroristes ne se parlaient plus depuis plusieurs mois. " Le risque paraissait d'autant moins immédiat que l'un de ces groupes, Ansar Dine, venait d'accepter - ou faisait semblant - de négocier avec le pouvoir malien. " En fait, dans la phase qui précédait le déploiement de la Misma, nous redoutions surtout des attentats contre les intérêts français en Afrique ou des prises d'otages à Bamako ou ailleurs, poursuit l'officiel français. Néanmoins, à la demande du président, nous avons planifié une riposte française, aérienne et terrestre, à une éventuelle descente des djihadistes vers le sud. " Cette planification, dont les plus hautes autorités de l'Etat nient sur le moment l'existence, servira de base à l'opération Serval.

Le scénario improbable devient réalité fin décembre. Le 20, le Conseil de Sécurité vote une troisième résolution, qui prévoit, enfin, le déploiement effectif de la Misma au Mali. " Tout de suite après, les écoutes montrent qu Ansar Dine, le Mujao et Aqmi communiquent de nouveau. Ils préparent un mauvais coup, dit un officiel français. Dans le même temps, nos interlocuteurs africains commencent à nous décrire des regroupements de pick-up. Des chefs d'Etat de la région en parlent à François Hollande. "Pour en avoir le coeur net, les services de renseignement français demandent à leurs homologues britanniques et américains s'ils ont repéré la même chose. Leur réponse est positive.

Le dimanche 6 janvier, l'offensive des djihadistes vers le sud est imminente.L'état-major dépêche des avions espions Atlantic 2 et des forces spéciales au Nord, à Sévaré, pour suivre leurs mouvements. Les Français constatent qu'à l'évidence les groupes ont décidé d'agir. " Ils étaient convaincus que nous les laisserions faire, que nous n'interviendrions pas, dit-on dans l'entourage de François Hollande. Ils avaient constaté que, quelques jours auparavant, en Centrafrique, nous n'avions pas répondu à l'appel du président Bozizé qui nous demandait de venir le défendre contre des rebelles. Nous avions dépêché des forces uniquement pour protéger nos ressortissants, pas pour sauver son régime. " Les djihadistes croient la voie ouverte. Ils commencent leur avancée.

François Hollande décide d'intervenir le 10 janvier, après que les trois groupes, organisés non en une grande colonne comme on l'a dit mais en de multiples groupes d'une vingtaine de pick-up répartis sur 200 kilomètres, ont chassé l'armée régulière de la ville de Konna et franchi la frontière symbolique entre le nord et le sud du Mali. Les djihadistes veulent-ils descendre jusqu'à Bamako, situé à 650 kilomètres de là, et s'emparer de la capitale, comme l'affirmeront les officiels français ? Pas sûr. " Par les écoutes, nous savions qu'ils voulaient prendre Sévaré, une ville très importante, notamment à cause de son aéroport, dit un officiel. Mais nous n'avions pas d'éléments probants concernant Bamako. " " En fait, même si nous ne pouvions l'exclure totalement, raconte unautre, nous ne croyions pas qu'ils voulaient s'enfoncer dans le Sud, en terres bambaras totalement hostiles. En fait, nous ne pensions pas qu'ils voulaient prendre eux-mêmes le pouvoir sur l'ensemble du pays, mais plutôt par procuration. "

Les 8, 9 et 10 janvier, en effet, les services de renseignement relèvent un fait troublant : les groupes terroristes, et particulièrement Ansar Dine, sont en contact permanent avec les leaders des manifestants qui, à Bamako, exigent, depuis quelques jours, le départ du président Traoré. " Notre analyse, dit unofficiel, était que les djihadistes et les manifestants, contrôlés en fait par le capitaine Sanogo, s'étaient mis d'accord pour mener une action conjointe : les premiers prenaient Sévaré tandis que les seconds dénonçaient l'incapacité du pouvoir en place à empêcher la chute d'une ville si importante. "Résultat : le président par intérim, Dioncounda Traoré, chutait " dans les quarante-huit heures ", et un nouveau pouvoir s'installait à Bamako. De mèche avec les terroristes, les putschistes n'auraient pas autorisé le déploiement de la Misma et encore moins une intervention militaire française. Toute la stratégie de Paris s'effondrait. Et le Mali devenait, de fait, un sanctuaire pour les djihadistes.

Vincent Jauvert avec Sarah Halifa-Legrand


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