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Légionnaire toujours...

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2009

 


"La Légion étrangère n'est pas une zone de non-droit" nous dit son commandant

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20 février 2009

L’association de défense des droits des militaires (Adefdromil), présidée par le capitaine en retraite Michel Bavoil, vient de publier un «Rapport sur les droits de l’homme dans l’armée française», dans lequel elle s’en prend très violemment à la Légion étrangère. Parlant de «quasi-servitude» des Légionnaires, le capitaine Bavoil expliquait ainsi au Figaro.fr que «la Légion fonctionne sur un système de pression. Les gars sont retenus par la force et la menace, il faut le savoir : sinon, 85% d’entre eux se sauveraient»

Secret-Défense a demandé au général Louis Pichot de Champfleury, commandant de la Légion étrangère (COMLE) de répondre à ces accusations graves. Voici l’entretien exclusif avec le «Père Légion».

Vous êtes accusé par l’Adefdromil de violer les droits de l’homme au sein de votre institution. Pour beaucoup, la Légion est un univers opaque. Qu’en est-il ?

Lorsque je lis les propos du capitaine Bavoil, j’ai l’impression que le droit commun ne s’applique pas chez nous, que les légionnaires sont soumis au bon vouloir de leur chef. Rassurez-vous: je ne suis pas un général qui fait ce qu’il veut. Nous ne sommes pas une zone de non-droit. D’abord parce que la Légion est partie intégrante de l’armée de terre et que nous sommes régis par les mêmes textes, à savoir le statut général des militaires qui date de 2005. Il y a en effet un statut particulier pour les hommes qui servent chez nous «à titre étranger». Leur statut a fait l’objet d’un décret pris en Conseil d’État en septembre 2008. Or, le Conseil d’État n’a pas la réputation de traiter avec légereté les règles de la République...

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes? Le rapport cite pourtant des cas particuliers douloureux...

Le rapport contient beaucoup d''affirmations approximatives, voire erronées. Ainsi lorsqu’il affirme que devant un conseil d’enquête, le légionnaire n’a pas le choix de son défenseur. C’est simplement faux. Mais, attention, je ne dis pas que dans une collectivité de 7600 hommes, nous n’avons pas de temps en temps une part de responsabilité dans des erreurs administratives ou de gestion.

L’Adefdromil s’en prend particulièrement à «l’identité déclarée» sous laquelle s’engage tous les légionnaires et qui les placerait dans une situation de «quasi-servitude» par rapport à la hiérarchie. De quoi s’agit-il ?

Depuis que la Légion étrangère existe (1831), on s’y engage sous une identité déclarée, c’est-à-dire une autre identité que la sienne. Si nous avons maintenu ce principe, ce n’est pas par respect des traditions mais pour de bonnes raisons, que le Conseil d’État a reconnu. D’abord le principe d’égalité entre les engagés. Nous ne voulons pas de discrimination entre les «francophones» [citoyens français - ndlr] et les autres. En effet, pour des raisons de sécurité, nous vérifions l’identité réelle des gens qui s’engagent chez nous. Il nous faut en moyenne un an pour nous assurer de la véracité des déclarations faites lors de l’engagement. Nous vérifions par exemple que l’engagé n’est pas recherché par la police de son pays pour un crime commis à la veille de la signature de son contrat. Cela prend du temps, car cela se passe souvent dans des pays lointains. Pour nous, l’identité déclarée est une phase d’entrée. Au bout de trois ans, 80% des légionnaires ont repris leur vraie identité. Dans l’ensemble de la Légion, nous n’avons qu’une cinquantaine de légionnaires avec plus de cinq ans d’ancienneté qui servent sous «identité déclarée».  Retrouver son identité est un processus long car nous demandons des papiers fiables, certifiés, pas des photocopies. Il faut des traducteurs habilités, etc... Pour nous, la simplicité, c’est que les engagés servent sous leur identité réelle.

Avez-vous des difficultés de recrutement ?

En 2008, nous avons recruté 1000 légionnaires et nous avons eu 8000 candidats. Donc, huit candidats par poste. Les meilleurs agents recruteurs sont les anciens légionnaires rentrés dans leur pays d’origine.

Quelle est l’origine des légionnaires ?

Un tiers d’Europe occidentale, dont la France, un tiers d’Europe de l’Est et un tiers du reste du monde - qui se décompose entre 10% d’Amérique latine, 10% d’Asie et 10% de l’ensemble Maghreb, Afrique, Moyen-Orient. Nos effectifs sont de 7600 dont 7200 servent «à titre étranger», parmi lesquels on compte 40 officiers et 1700 sous-officiers.

La Légion est connue pour la fréquence des désertions. Qu’en est-il ?

Les chiffres sont stables. En moyenne, j’ai 250 déserteurs sur l’année, soit une quinzaine en permanence, sur un effectif de 7600 légionnaires. Mais c’est un phénomène compliqué : des jeunes partent parce qu’ils ont un coup de cafard, qu’ils doivent rentrer chez eux pour soigner leur mère, etc. Et parfois, ils reviennent ensuite.

La Légion a récemment été secouée par l’affaire de Djibouti, avec la mort d’un légionnaire et la mise en examen de son lieutenant. Beaucoup dans l’institution militaire accuse la hiérarchie - donc vous - d’avoir lâché cet officier. Que leur répondez-vous ?

Je souhaite rester neutre dans cette affaire afin de ne pas influer la justice qui doit faire son travail en toute indépendance. Ce que je peux dire, c’est que le conseil d’enquête - c’est-à-dire les pairs du lieutenant Bertaud - a proposé sa mise à pied et sa radiation des cadres, non pas parce qu’il a été jugé coupable, mais parce qu’il a gravement transgressé les règlements militaires.


«Il n'y a pas besoin de maltraiter les gens pour former des soldats d'élite»

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Publié le 19.02.2009

Des parachutistes de la Légion étrangère en patrouille en Côte d'Ivoire, en mars 2003. 
Des parachutistes de la Légion étrangère en patrouille en Côte d'Ivoire, en mars 2003.  - REUTERS/Luc Gnago

Le 5 mai 2008, le légionnaire slovaque Josef Tvarusko, 25 ans, s’écroule au terme d’un long calvaire dans la caillasse ardente de Djibouti. Il décède des suites d’une «hémorragie digestive haute», provoquée par un très grave coup de chaleur. Trois autres légionnaires du 2e REP de Calvi l’ont frappé, son lieutenant, Médérick Bertaud a refusé deux fois de le faire boire parce qu’il croyait que Tvarusko simulait.

Bertaud est interrogé par les gendarmes dès la mort du légionnaire, mais il faudra attendre le 19 novembre pour qu’il soit mis en examen par la juge d’instruction auprès du Tribunal aux armées de Paris, seul compétent pour les affaires concernant les militaires à l’étranger. Les trois autres légionnaires sont également mis en examen pour «actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner». La suite se passera en Cour d’assises.

L’Association de défense des droits des militaires (Adefdromil) a notamment contribué à la médiatisation de ce drame. Tricard par certains soldats, redoutée par la hiérarchie, ses rangs grossissent pourtant continuellement depuis sa création en 2001. Michel Bavoil, ancien capitaine des troupes de Marine, et Jacques Bessy, ancien colonel de gendarmerie, ont répondu à 20minutes.fr. Respectivement président et vice-président de l’asso, ils viennent de publier un rapport détonant sur les Droits de l’homme dans l’armée française (2005-2008).

Combien de cas traitez-vous chaque année?
Chaque année, on rencontre environ 200 personnes de toutes les armées qui rencontrent des difficultés professionnelles. On les écoute, on les oriente, on intervient auprès des ministères. Alors, rapporté au nombre de militaires, cela peut paraître faible. Mais lorsqu’on connaît la peur des militaires de prendre contact avec notre association, c’est beaucoup. Il faut se rappeler qu’en 2002, le directeur de cabinet du ministre de la Défense avait interdit qu’on adhère à l’Adefdromil.

A la lecture de ce rapport, on est frappé par les exactions dans la Légion étrangère.
Il y a un vrai problème dans la Légion. D’abord celui de l’identité. Dans les faits, on oblige les nouveaux entrants à prendre une «identité déclarée». Pour un réfugié politique ou en délicatesse avec la législation de son pays, cela peut se comprendre. Mais pour un type lambda, un Français par exemple c’est d’abord une vraie galère. L’armée récupère tout. Passeport, carte d’identité, permis, tout est transféré à Aubagne. Le légionnaire paie ses impôts sous une fausse identité, son assurance-vie est sous une fausse identité. Mais quand il quitte la Légion, c’est un véritable chemin de croix pour retrouver son vrai nom et les droits qui vont avec. Par ailleurs, les commandants profitent de leur pouvoir sur eux, parce qu'ils sont presque tous étrangers (95% des 7.600 légionnaires le sont, ndlr): ils décident des certificats de bonne conduite, dont dépend l'attribution des titres de séjour.

Que prévoient les textes?
La loi oblige une régularisation au bout d’un an de service. Mais quand on ne va pas au bout des cinq ans du premier contrat, la procédure est extrêmement longue. On a le cas d’un soldat biélorusse, il a dû attendre six ans avant d’être naturalisé. Récemment, un légionnaire bulgare, réformé parce qu'inapte physiquement, nous a contactés parce qu’il devait subir une opération à l’hôpital. Et il était toujours sans-papiers... Ils n’ont rien, sauf cette identité déclarée, ils sont sous la menace des contrôles de police. Ils ne peuvent se loger, excepté chez des camarades. On crée des SDF.

Et les déserteurs, au nombre de 250 par an selon le général Louis Pichot de Champfleury, commandant de la Légion étrangère?
C’est encore plus obscur. L’armée peut bloquer leur compte bancaire créé avec la fausse identité, même chose pour leur assurance-vie. Nous, on se demande aussi une chose. Où va l’argent? On refuse de nous le dire. Il n’y a aucune traçabilité.

L’affaire Tvarusko a également mis en lumière les brimades physiques et psychologiques dans la Légion.
Il a fallu cinq mois pour que nous soyons au courant. L’un des légionnaires qui a frappé Tvarusko est venu nous voir en octobre après avoir été exclu. C’est un événement très rare, on est tombé des nues. L’armée française n’avait rien dit à ce sujet. La cérémonie des honneurs militaires à Tvarusko s’est déroulée en toute discrétion. L’armée pense qu’à chaque fois qu’il y a une bavure, on va la salir si elle communique honnêtement.

Rien ne sort.
Tout est vraiment verrouillé dans la Légion. C’est un corps prestigieux, les officiers qui sortent de Saint-Cyr la rejoignent pour se faire une carte de visite, lors de la première sélection, il y a huit candidats par poste. Le problème c’est qu’on y estime que prendre des coups fait partie du jeu, que ça apporte de la cohésion, qu’il faut souffrir pour servir. Mais dans l’armée de terre, on a toujours lutté contre ces brimades, sans concessions. Bon, on laissait passer la baffe amicale. Mais le coup de poing dans la figure, le tronc d’arbre qu’il faut porter, les injures répétées, la dizaine de verres de vin à avaler cul sec, les punitions collectives ou sur son binôme parce que le soldat a fauté, tout ça, c’est interdit, nous le refusons et le dénonçons. Il n’y a pas besoin de maltraiter les gens pour former des soldats d’élite. Au contraire, les effets sont inverses, on brise le légionnaire et on crée de la haine contre le chef. Beaucoup de légionnaires nous racontent qu’on les insulte toute la journée, sauf quand ils sont sur le pas de tir. Quand ils ont le Famas en main, le supérieur reste calme, il suffirait que le soldat fasse une crise de nerfs...

La Légion vous répondra que cela fait partie du rite d’initiation.
Mais attendez, on ne parle pas d’un bizutage à Polytechnique! Là, c’est tous les jours, tous les soirs. Nous ne voyons pas pourquoi c’est interdit de donner un coup de poing dans la gueule à un civil, et pas à un militaire! Les soldats, on les soude dans une longue marche par exemple, ils s’entraident, l’un va porter le sac de celui qui est fatigué. Les brimades créent à terme des petits gradés livrés à eux-mêmes. Le caporal reproduit ce qu’on lui a fait quand il était simple légionnaire. Pire, avec le temps, les sévices s’améliorent, il y a une certaine émulation dans le vice, certains veulent rajouter une touche personnelle dans la maltraitance.

L’autre corps qui ressort de votre rapport, c’est la gendarmerie. Près de la moitié de vos 200 visiteurs annuels...
Avec le rattachement à l’Intérieur, les choses sont en train de changer. Par exemple, sur la liberté d’expression et d’association, le système est toujours figé, mais à force de côtoyer les policiers, un ajustement se produira. Espérons que ce soit par le haut, que l’Etat devancera les contestations futures des gendarmes.

D’autres problèmes existent derrière ces droits civiques...
Comme dans les autres corps, des discriminations, notamment envers les femmes (corpulence, grossesse et congés maternité). Et puis il existe dans la gendarmerie un système de harcèlement pernicieux, avec des notes ciblées, des courriers pour faire pression. Alors c’est une technique de management, comme dans le secteur privé. Sauf que le gendarme n’a pas de représentation syndicale apparente, il encaisse beaucoup plus. Le soutien psychologique est aussi en retard par rapport à la police, on ne prévient pas les comportements suicidaires.

Qu’est ce qui rend le gendarme fragile?
Le vase clos du casernement. On se dit que le gendarme peut aussi plus supporter. Or, s’il n’a pas de fortes attaches familiales, dans sa privée, il a peu de recours professionnel contre l’isolement.

Quels retours avez-vous des ministères?
On a toujours été écouté par Michèle Alliot-Marie. Par exemple, l’Intérieur vient juste de nous répondre sur un cas et d’accorder une promotion à une gendarme méritante, qu’on lui refusait malgré ses bonnes notes car elle était grosse. En revanche, Hervé Morin ne nous reconnaît pas. 


Le «dressage» des légionnaires

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Publié le 18/02/2009

Voici un extrait du rapport de l'Association de défense des droits des militaires :

«On n'hésite pas abuser de la faiblesse et de l'ignorance des légionnaires. Ainsi, l'Adefdromil à reçu mi janvier 2009 un légionnaire d'origine népalaise engagé sous le nom de GURKHA. Ce militaire a contracté la tuberculose après une année de service. Il a été opéré à l'hôpital militaire Lavéran à Marseille. Mais, des douleurs persistant, il quitte son unité le 11 novembre 2008 sans permission et se fait soigner dans un hôpital civil en région parisienne. Il est déclaré déserteur. Début décembre 2008, à son retour dans son unité, et après une nouvelle absence de 4 jours, il se présente à l'officier protection sécurité qui après l'avoir copieusement traité plus bas que terre, l'invite à se rendre immédiatement auprès de son commandant d'unité. Celui-ci, après lui avoir confisqué tous ses papiers ( carte d'identité militaire, permis de conduire..) le met à la porte du régiment en omettant volontairement de lui rendre ses papiers officiels et de procéder à la rectification de son état-civil. N'ayant aucune attache en France, Monsieur GURHA s'est réfugié chez un particulier à Paris qui a bien voulu l'héberger. Voulant retirer de l'argent sur son compte détenu par la Banque Postale, Monsieur GURKHA se rend compte que la Légion étrangère a fait procéder au blocage de son compte par cet organisme et à la désactivation de sa carte de retrait par opposition. Après environ 18 mois de service, Monsieur GURKHA est devenu SDF, sans papiers, après avoir contracté la tuberculose en service et sans que la résiliation de son contrat lui ait été officiellement notifiée. A la date de publication du présent rapport, la situation de Monsieur GURKHA n'a pas été rétablie et l'ADEFDROMIL a confié son dossier à l'un de ses avocats.

De même, la violence, les menaces et les punitions collectives semblent être à la base du « dressage » du légionnaire. Un engagé de 40 ans de nationalité brésilienne, physiquement inférieur à ses camarades a été désigné à la vindicte de ses camarades comme étant à l'origine des punitions collectives infligées au groupe de candidats au grade de caporal (portage et transport d'un tronc d'arbre autour d'un bâtiment à la discrétion du responsable de formation). A deux reprises, ce Brésilien a reçu des coups et a été menacé, y compris par le gradé responsable. Il a été retiré du stage sur l'intervention de l'aumônier qui a eu connaissance des brimades infligées. Traumatisé, il s'est absenté sans autorisation et sur recommandation de l'ADEFDROMIL et avant le délai de six jours, il a consulté un médecin généraliste et un médecin psychiatre militaire qui l'a placé en arrêt maladie. L'ADEFDROMIL va soutenir la demande de résiliation de son contrat.

A l'occasion de cette affaire, l'ADEFDROMIL a découvert que le responsable de la formation des élèves caporaux est un gradé déjà dénoncé une première fois pour coups envers un subordonné et que plusieurs légionnaires ont désigné à différentes reprises et de manière crédible comme violent et pervers.

Un ancien légionnaire d'origine maghrébine a rapporté avoir été agressé par quatre personnes de nuit dans sa chambrée en 2007, à la suite d'un incident avec un caporal. Il a porté plainte malgré les incitations de ses supérieurs à ne pas le faire. Ses agresseurs identifiés n'ont pas été entendus par la gendarmerie et la plainte a été classée sans suite. Il a dû déserter quelques mois plus tard sous la pression du régime de service imposé par les gradés. Bien qu'ayant obtenu un titre de reconnaissance de la nation, la médaille de la défense nationale et diverses autres décorations, il s'est vu refuser un titre de séjour.

Peut-on s'étonner dans ces conditions des réactions individuelles des légionnaires : désertion, vol de véhicule, etc ?»


«La Légion étrangère est un vrai scandale !»

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Publié le 18/02/2009

Défilé de légionnaires en avril 2004 à Aubagne.

Défilé de légionnaires en avril 2004 à Aubagne.

INTERVIEW - Pour la première fois, une association publie un rapport sur les atteintes aux droits de l'homme que subissent des militaires en exercice. Son président dénonce des «pratiques d'un autre âge», surtout dans la Légion.

L'Association de défense des droits des militaires (Adefromil), une association créée en 2001 pour recueillir des témoignages de militaires, vient de publier son premier rapport sur les droits de l'homme dans l'armée. Un rapport explosif qui tire la sonnette d'alarme face à l'afflux de témoignages de soldats brimés dans le cadre de leur mission. Michel Bavoil est président de l'association. Capitaine en retraite, il dénonce la situation et réclame des mesures concrètes :

Lefigaro.fr : Quel bilan tirez-vous en matière des droits de l'homme dans l'armée ?

Michel Bavoil : Nous mettons le doigt sur des dysfonctionnements majeurs. Et principalement à la Légion étrangère. La Légion fonctionne sur un système de pression. Les gars sont retenus par la force et par la menace, il faut le savoir : sinon, 85% d'entre eux se sauveraient. Par ailleurs, les commandants profitent de leur pouvoir sur eux, parce qu'ils sont tous étrangers : ils décident des certificats de bonne conduite, dont dépend l'attribution de titres de séjour. Et font du chantage avec ça. Et comme les légionnaires ne s'engagent pas sous leur vrai nom, mais sous une «identité déclarée», des problèmes surgissent toujours en fin de contrat. C'est un scandale, on ne peut pas traiter des étrangers comme ça !

Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Il y a cet ancien légionnaire, Taleb. Il a été réformé suite à une blessure au genou, libéré à Marseille sans ses papiers, ce qui a posé des problèmes quand il s'est présenté à l'hôpital pour se faire opérer. Il y a aussi Gurkha, un Népalais, atteint d'une tuberculose. Il a eu un moment de déprime et s'est retiré de la Légion quelques jours. Ce qui ne lui a pas été pardonné : la Légion l'a renvoyé à Paris, lui a retiré tous ses papiers et lui a bloqué son compte bancaire à La Poste.

» Lire le témoignage de Gurkha, dans un extrait du rapport *

Et puis j'ai des photos aussi de légionnaires en train de ramper en slip et en rangers la nuit, avec, à côté, un gradé qui tient un grand bâton et une bière. Ça relève du Code pénal ! C'est un autre monde, on a l'impression de revenir 100 ans en arrière chez eux !

La Légion étrangère est pourtant souvent présentée comme un creuset d'intégration synonyme d'exploits guerriers…

Des mythes tout ça ! Et nous, on met le doigt là où ça fait mal. Faire partie d'une troupe d'élite, c'est être très bon en sports, savoir tirer, bien connaître l'armement, mais ça n'est pas de foutre des coups à des gars ! Les victimes deviennent des hommes sans droits.

Dans votre rapport, vous vous appuyez sur le témoignage de 200 personnes par an en moyenne. Au regard des 347.903 militaires français, ne représentent-elles pas une minorité ?

Pour avoir un dossier béton, nous avons décidé de nous fonder uniquement sur les témoignages de personnes qui ont fait le déplacement et qui ont adhéré à l'association (c'est le seul lien de droit qui nous unit à elles). Mais on ne compte pas les quatre ou cinq militaires qui nous contactent chaque jour souvent anonymement pour parler de leur détresse, par téléphone ou par mail. On leur donne des conseils, et au besoin on les dirige vers des avocats. Quoiqu'il en soit, il y a de plus en plus témoignages, souvent très durs, c'est un fait.

Ne craignez-vous pas qu'on vous accuse de dénigrer l'armée ?

Dévoiler ces dysfonctionnements, est-ce dénigrer l'armée ? Faut-il que ces atteintes aux droits de l'homme continuent ? Mais attention, nous ne sommes pas dans une entreprise antimilitariste, loin de là !

Vous parlez d'une «régression». Faut-il y voir un rapport avec la professionnalisation de l'armée ?

Bien sûr. Les appelés avaient des bouées de secours, avec leurs parents ou les députés. Maintenant que les militaires sont des professionnels, tout le monde s'en fout ! Si le pouvoir ne surveille plus ce qui se passe, ça peut devenir n'importe quoi.

Quelles sont vos propositions ?

Il faut des contre-pouvoirs. On propose des médiateurs dans les armées, avec le renvoi systématique des gens qui pratiquent des brimades.

Qu'attendez-vous des pouvoirs publics ?

Le ministre de la Défense, Hervé Morin, refuse de communiquer avec nous. Michèle Alliot-Marie était beaucoup plus efficace : dès qu'elle entendait parler d'une brimade, elle ordonnait une enquête. Mais actuellement, nous nous sentons un peu seuls et il faudrait que ça change.


Saint-Gaudens. René Grando : «Il y a des chemins de mémoire à baliser»

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Publié le 05/02/2009

Écrivain, journaliste, réalisateur, il est l'invité, ce soir, de l'évocation de la Retirada.

René Grando : « Depuis trente ans, je travaille sur cette mémoire. J'ai rencontré des gens extraordinaires, des parcours exceptionnels ». Photo DDM. - DDM
René Grando : « Depuis trente ans, je travaille sur cette mémoire. J'ai rencontré des gens extraordinaires, des parcours exceptionnels ». Photo DDM. DDM

Durant trois jours Saint-Gaudens rend hommage aux républicains espagnols et commémore les 70 ans de la Retirada.

Pour cette première soirée, l'écrivain journaliste et réalisateur René Grando est l'invité, au Régent, de l'association Memoria y exilio. Deux films seront projetés à partir de 20 h 30 : « Contes de l'exil ordinaire » et « Espagne-France : deux guerres pour la liberté » (1) suivie d'un débat avec l'auteur.

Que représente la Retirada ?

C'est un grand événement, très lourdement chargé de sens, longtemps oublié des historiens.

Pourquoi ?

Il y a le poids de l'histoire. La Retirada est prise entre deux feux : la Guerre d'Espagne qui est la première guerre médiatique couverte par le monde entier et bien sûr la Seconde guerre mondiale. Entre les deux se produit, en quelques jours, l'exode de 500 000 personnes. Et puis, force est de constater que cet accueil des républicains espagnols n'est pas très glorieux pour les autorités françaises. Il n'y a pas toujours eu respect, amitié, compassion.

Votre film témoigne de l'engagement de ces républicains durant la Seconde guerre mondiale.

Il y a eu une participation massive à la résistance, au maquis, dans l'armée française. On retrouve beaucoup de réfugiés espagnols dans le corps expéditionnaire allié en Norvège (2), lors de la bataille de Bir-Hakeim, du débarquement en Italie. Et puis, il y a la Libération de Paris, cette deuxième compagnie de la division Leclerc composée, pour l'essentiel, de ces réfugiés qui a été la première à entrer dans la Capitale. Les blindés portés des noms de villes espagnols. C'était la revanche des vaincus de l'Ebre contre les nazis.

Cette période de l'histoire a longtemps été tue. Pourquoi réapparaît-elle aujourd'hui ?

De nouvelles pistes s'ouvrent en Espagne avec l'ouverture des archives. Il y a une déculpabilisation générale. Trois générations sont passées. On a pris conscience que les derniers survivants sont en train de disparaître. Il y a une génération de l'exil qui a repris à, son compte cette mémoire.

Qu'attendez-vous de ces trois jours à Saint-Gaudens ?

Des témoignages, de l'émotion et une suite. Il y a des chemins de mémoire à baliser car porteurs d'avenir. Ces républicains espagnols ont exporté leur rigueur démocratique, un idéal fort : il n'y a pas de société libre sans société juste. Ce message-là est d'une actualité brûlante ».

1-Ce film sera projeté le 21 février à Argelès, le 26 février à Balma, du 15 au 17 mars dans l'Aude à Limoux, Gruissan, Lézignan. Pour contacter l'auteur : e-mail grandorené@yahoo.fr ou Tél. 06 19 32 62 83

2-Bataille de Narvik (10 au 10 avril 1940) au cours de laquelle la 13e demi-brigade de la Légion étrangère participa à la première victoire alliée de la guerre.

Propos recueillis par Jean-Jacques Dard

Norske Arvid kjempet i Vietnam

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30.01.2009

- En medsoldat sa: Herfra kommer vi aldri. Dette er Stalingrad om igjen. Hør den norske fremmedlegionæren fortelle om sine opplevelser i den franske Vietnamkrigen.

Arvid Gulbæk Obolensky
Foto: Kjetil Saugestad / NRK

Hør Arvids fortelling her (trykk på avspillingsknappen for å starte visningen):

 

Oisann, innholdet som skulle vises her støttes ikke lenger. Vi beklager!

 

Arvid Gulbæk Obolenskys rulleblad-foto

Innrulleringsbilde fra Fremmedlegionen, mai 1946. Da var Arvid ennå ikke fylt 16 år.

Foto: Fremmedlegionen
Arvid Gulbæk Obolenskys medaljer

Arvids medaljer fra sine åtte år i Fremmedlegionen.

Foto: Kjetil Saugestad / NRK
Julefeiring i Dien Bien Phu

Fredelig jul i Dien Bien Phu, 1953. (Arvid foran til venstre).

Foto: Privat
Per Havn

Per Havn fra Oslo var i samme bataljon som Arvid, men falt ved Dien Bien Phu i 1954. Det er uklart om en tredje norsk fremmedlegionær deltok i slaget.

Foto: Ukjent

Fransk Indokina

Fransk Indokina
Foto: Arkiv
  • Navn på Frankrikes kolonier i Sørøst-Asia. Omfatter dagens Vietnam, Laos og Kambodsja.
  • Vietnam erklærte sin uavhengighet i 1945. Frankrike anerkjente Den demokratiske republikk Vietnam som en fri stat innenfor Den fransk-indokinesiske union.
  • I 1946 angrep Viet Minh-styrker byen Hanoi, og innledet åtte år med kamphandlinger.
  • Frankrike ble tvunget til å kapitulere etter nederlaget ved Dien Bien Phu i 1954, og godtok en deling av Vietnam, samtidig som Kambodsja og Laos fikk fullt selvstyre.
  • USA sendte styrker til Vietnam etter at det brøt ut krig mellom nord og sør på slutten av 1950-tallet.
  • I 1976 ble Nord- og Sør-Vietnam formelt gjenforent som Den sosialistiske republikken Vietnam.

Kilde: Store Norske Leksikon

Arvid Gulbæk Obolensky har trolig opplevd mer krig enn noen nålevende nordmann.

Oslo-mannen er veteran fra Fremmedlegionen med seks år fra den første - og franske - Vietnamkrigen.

Hør dokumentaren: Fremmedlegionær i krig og kjærlighet

Kjempet mot Viet Minh

Arvid var fallskjermjeger, og opplevde Frankrikes dramatiske nederlag i 1954.

Mesteparten av sine åtte år i Fremmedlegionen kjempet han for Frankrike i Indokina. De kjempet mot den kommunistiske opprørshæren Viet Minh, som ville kaste ut den franske kolonimakten.

Arvid var med på det spektakulære nederlaget ved Dien Bien Phu i 1954, og overlevde 4 måneder i vietnamesisk fangeleir.

Vervet seg før han var 16

Da Arvid meldte seg i Fremmedlegionen i 1946, var han bare 15 år og 10 måneder gammel.

Han hadde delvis vokst opp på barnehjem i Oslo, og som for mange andre norske unggutter var det å dra til sjøs en av få muligheter.

Men sjømannslivet passet ikke for en som viste seg å være kronisk sjøsyk.

Under landlov i en havneby i Algerie møtte Arvid en tysk Fremmedlegionær som hadde vært i Norge som soldat og snakket flytende norsk.

Tyskeren advarte mot det harde livet i legionen, men Arvid så en ny mulighet. Grepet av eventyrlyst vervet han seg for 5 år.

Ørkensoldaten Arvid

De første årene var Arvid saharaener – ørkensoldat på kamel i Nord-Afrika.

Men så gjorde han en stor tabbe: Han meldte seg frivillig til å bli fallskjermjeger.

I 1948 ble alle fallskjermjegerne fra 1. bataljon sendt til Vietnam. Der kjempet Frankrike en stadig mer desperat kamp for å beholde makten over kolonien Indokina, som besto av Vietnam, Laos og Kambodsja.

Arvid havnet i tøffe stridigheter i Cao Bang. De kommunistiske opprørerne Viet Minh var leder av Ho Chi Minh. Med sin geriljataktikk påførte de Frankrike store tap hele tiden.

Etter 3 år i Vietnam vervet Arvid Gulbæk Obolensky seg likevel for fem nye år i Fremmedlegionen, og havnet dermed i det avgjørende slaget.

Slaget ved Dien Bien Phu

Mot slutten av 1953 valgte franske generaler ut en avsidesliggende dalføre langt nordvest i Vietnam som et strategisk sted for å anlegge en stor befestning.

Det er en dal omgitt av høye fjell, langt unna alle forsyningslinjer. Planen var å lokke Vietn Minh ut av jungelen og inn i et ordinært slag.

Arvid og de andre fallskjermjegerne ble sluppet ut i fallskjerm over Dien Bien Phu, og alt var basert på flystøtte.

Ingen hadde regnet med at Viet Minh fikk fraktet inn store kanoner i deler, til fots og på sykler. Med artilleri i fjellsidene rundt det franske fortet ødela de flyplassen og skjøt franskmennene i stykker.

Skyttergrav og nederlag

Det ble en utmattende skyttergravskrig der 16.000 franske soldater sloss mot kanskje 100.000 fra kommunisthæren.

Viet Minh var ikke redd for å sende inn bølger av soldater, og hadde enorme tap. Men det uungåelige nederlaget kom etter 57 dagers utmattende helvete.

Da hadde 2200 falt på fransk side og opp mot 15.000 soldater fra Viet Minh.

Dødsmarsj og fangeleir

Arvid havnet i en flokk på om lag tusen fanger som ble marsjert i mange uker gjennom jungelen til fangeleirer hundrevis av kilometer unna.

Mange døde under marsjen og enda flere i fangeleirene.

Etter 4 måneders fangenskap veide Arvid 49 kilo da han ble utvekslet etter at fredsavtalene var undertegnet.

Av 11000 franske fanger vendte kun 3300 tilbake i live.

Ble hjelpearbeider

Etter Dien Bien Phu ble Arvid dimittert, og vendte tilbake til Norge julaften 1954.

I Oslo levde han et omskiftende liv, men ble til slutt kjent som internasjonal hjelpearbeider. Han fikk jobb som portør på Ullevål sykehus, og tok initiativ til å samle inn brukt men brukbart sykehusutstyr til ulike katastrofeområder.

Gjennom alt hjelpearbeidet fant Arvid en forsoning etter all den krig og elendighet han hadde opplevd.

Arvid er i dag 78 år gammel, og bor i Sverige sammen med sin russiske kone Valentina.


Johan Freckhaus, otage des talibans

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LE MONDE | 28.01.2009

Johan Freckhaus faisait "confiance à (sa) bonne étoile", et les gens qui l'entouraient avaient fini, dit-il, "par y croire aussi" ; mais avec du recul, il a le sentiment de s'être "trompé" et d'avoir "mis tout le monde dans une situation difficile". Sa "situation" ? Au printemps 2008, il a été l'otage des talibans pendant trois semaines. Sa connaissance de l'Afghanistan, où il vivait depuis neuf ans, sa maîtrise du dari, l'une des deux langues principales du pays, et l'absence de séquelles graves liées à sa détention en font un témoin rare, capable de très bien comprendre son environnement. Son témoignage permet aussi d'approcher au plus près le quotidien des combattants talibans et, par extension, certaines raisons de leur retour en force, sept ans après leur chute du pouvoir. Revenu en France après des séjours à l'étranger, il a accepté de se confier sur cette expérience.

Johan Freckhaus, 37 ans, dirigeait une entreprise de BTP et suivait la construction de postes de police en Afghanistan. Il effectuait le trajet en taxi de Kandahar à Kaboul, le 29 mai 2008, avec deux de ses ingénieurs afghans, lorsqu'il a été enlevé à l'aube au sud de la province de Ghazni. Il sera libéré le 19 juin par les services secrets français.

Séparé de ses deux collaborateurs pendant toute cette période, il a été détenu par un groupe de talibans dans le district d'Andar, au sud-est de l'Afghanistan, fief des insurgés opposés au gouvernement afghan et aux forces de l'OTAN.

Ce jeudi 29 mai, faute d'avoir pu trouver un avion pour retourner à Kaboul, il convainc ses deux ingénieurs, réticents, de réveiller un taxi à la gare routière de Kandahar. Aux premières heures de la journée, ils prennent la route jalonnée de camions brûlés. Le chauffeur leur fait la chronique des dernières embuscades sur cette piste, devenue l'une des plus dangereuses du pays, et que les Occidentaux, ONG ou même ONU, n'empruntent plus.

"Vers 6 h 30, on a été bloqués par un barrage, se souvient Johan Freckhaus. J'ai senti que c'était de faux policiers, malgré le pick-up garé en travers de la route qui arborait le sigle police, les uniformes des hommes en armes étaient trop disparates." Il poursuit : "Penché à notre vitre, le garde armé n'a posé son regard qu'une seconde sur moi. J'étais le plus vieux, barbu, les yeux sombres, alors que mes ingénieurs ne portaient pas de barbe, ressemblaient à des citadins, l'un d'eux a les yeux bleus." Cela leur vaut d'être mis à l'écart de la route, juste le temps pour eux de cacher leurs papiers et leur téléphone dans des recoins du véhicule.

"Je leur ai laissé croire que j'étais du Nouristan, une province du Nord, mais ils sentaient qu'il y avait quelque chose d'anormal." L'arrivée du chef du groupe, le mollah Anouar, les interrogatoires séparés des trois hommes et les coups reçus par les deux ingénieurs sous les yeux du Français conduisent Johan Freckhaus à avouer sa vraie nationalité. "Cela ne sentait pas la mort", confie-t-il.

Cet ancien capitaine du 2e régiment étranger d'infanterie de la Légion étrangère se retrouve alors les yeux bandés, pieds et mains entravés. Sous la pression, l'un des deux ingénieurs afghans a révélé au mollah Anouar que, avant de se lancer dans les affaires, le chef d'entreprise français avait combattu dans les rangs du commandant Ahmed Chah Massoud, entre 1999 et 2001. Ce chef militaire, héros de la résistance face aux Soviétiques, tué le 9 septembre 2001, a été le principal ennemi des talibans.

Sommé de s'expliquer sur ce passé, l'otage français ne renie rien. "Mais à ce moment-là, j'ai craqué, les larmes coulaient sous le bandeau, en avouant ces liens, je pensais que mon sort était scellé." Il est laissé jusqu'à la nuit sous quelques arbres avant d'être transféré, sur une Mobylette, dans un cellier où les chaînes remplacent les cordes. "Je n'ai compris qu'après que ce n'était pas des talibans : ce groupe écoutait de la musique et n'avait pas la rigueur théologique des militants islamistes."

Le troisième jour, après un parcours cahoteux en voiture, il est remis à un véritable chef taliban, surnommé "Elias". Le mollah Anouar filme la scène en guise de garantie personnelle ; il ne sera pas dit qu'il a maltraité le Français s'il devait arriver malheur à ce dernier. Après avoir eu peur d'être conduit dans les zones tribales pakistanaises où sont mêlés talibans et combattants d'Al-Qaida, Johan Freckhaus arrive dans le district d'Andar. Il change de lieu de détention tous les soirs. "Elias était un pur et dur de 25-30 ans, un Afghan passé par les madrasas pakistanaises", dit-il.

La vie est rythmée par les cinq prières du jour. "Il y avait un taliban chargé de la logistique, un ancien de la guerre contre Massoud. Parfois, le soir, on ne bougeait que de 500 mètres, d'autres fois on marchait une heure, on dormait dans des fermes tenues par des partisans. Les enfants de la maison venaient me voir entravé, leur regard me faisait plus mal que les liens. Dans cette région, les talibans sont insérés dans la population, elle les héberge, les nourrit et les informe." Lors des transferts, le ciel était parcouru d'avions sans pilote et d'hélicoptères. "Les talibans semblaient moins craindre les observations aériennes que leur localisation grâce aux cartes SIM de leurs téléphones, qu'ils enlevaient chaque nuit." Les forces américaines mènent alors une offensive sur le district d'Andar pour y déloger les talibans qui y sont installés en nombre.

Un soir, Johan Freckhaus se retrouve en compagnie d'un codétenu, un commerçant irakien, arrêté un mois auparavant. "A partir du neuvième jour, j'ai arrêté de les compter, je me préparais à une longue détention, tout en pensant à l'évasion, j'imaginais partir un soir, en profitant de la nuit, où ils sont sans communication."

Les gardiens alternaient entre les combats et la garde du prisonnier. L'otage se souvient les avoir entendus raconter certaines de leurs opérations. "Ils avaient attiré des commandos américains dans un guet-apens en laissant un portable allumé, avec lequel ils avaient communiqué en arabe dans une maison abandonnée, puis avaient miné le lieu ; ils étaient contents, le piège avait semble-t-il fonctionné."

Le quotidien avec ses geôliers réserve d'autres surprises. L'un d'eux, lors d'une prière, laisse tomber une grenade, créant une grande émotion dans la maison. Un autre jour, un garde s'endort. Le plus âgé d'entre eux avait déjà été requis, en juillet 2007, pour surveiller des otages sud-coréens. Deux d'entre eux avaient été tués et les autres avaient été libérés après négociations. Il explique à l'otage irakien que l'hiver, il retourne à Karachi, au Pakistan, pour s'occuper de son petit commerce. "Malgré son âge, il faisait le djihad depuis la mort de son fils à Kunduz, en 2001", indique Johan Freckhaus.

Un après-midi, Elias organise un entretien, qui sera filmé, entre le Français et un haut responsable taliban. "Il parlait couramment anglais, il m'a notamment posé des questions sur mon parcours avec Massoud. Il voulait savoir si j'avais tué des talibans, je suis resté évasif."

Johan Freckhaus, lors de son engagement aux côtés de Massoud, s'est rendu, avec des tireurs d'élite, dont il était l'instructeur, sur la ligne de front dans la plaine de Shamali, au nord de Kaboul. Mais ses geôliers ne le savent pas. Ils en sont restés à ses premières déclarations sur son seul statut "d'instructeur".

"En vivant avec ces talibans, je pensais aux Afghans que j'avais côtoyés à l'époque de Massoud, aussi nationalistes et religieux les uns que les autres, se souvient-il. En 2000, les commandants de Massoud me disaient de tirer sur les Arabes et les Pakistanais, et de les laisser régler leurs affaires entre Afghans. Les talibans, cette fois-ci, reconnaissaient à Massoud une bravoure afghane qu'ils déniaient aux Pakistanais et aux Arabes. Dans les deux camps, ils ne comprenaient pas que je ne sois pas musulman." Cela n'exclut pas de vraies nuances. "Pour Massoud, dit-il, les filles ont le droit à l'éducation, et il respectait l'héritage historique préislamique du pays, incarné par les statues de Bouddha détruites par les talibans, en 2001."

Le 19 juin, alors que la routine de la vie d'otage s'est installée, Johan Freckhaus saisit une conversation entre deux gardiens : "Il va être échangé", se disent-ils. "Je pensais qu'ils parlaient de mon codétenu irakien, mais c'était pour moi." Il est transféré, en plein jour, sur une moto, les yeux bandés, dans la cour de la maison d'un mollah local, proche des talibans, où il retrouve ses deux ingénieurs. Une liaison téléphonique avec un négociateur français, chargé par la France d'obtenir sa libération, annonce l'issue de l'épreuve, alors que, cachée dans un recoin, la fille du mollah fixe l'otage du regard. En guise d'au revoir, "Elias" lui glisse, "si on te reprend, on te tue, on n'est pas copains", puis lui demande, peu après : "Qu'est-ce que tu penses de moi ?"

L'un des deux hélicoptères Caracal de l'armée de l'air française basé à l'aéroport de Kaboul récupère alors les otages. Rapatrié sur l'une des bases des services secrets (DGSE), à Orléans, l'ex-détenu français est interrogé quelques heures après avoir atterri. Dans l'avion du retour, Johan Freckhaus, comprenant la somme de moyens déployés pour sa libération, s'inquiète, en souriant, de la facture qu'il va devoir acquitter. Un membre de la DGSE lui rétorque, sur le même ton : "T'inquiète, tu pourras jamais rembourser."

Jacques Follorou


Légion étrangère Marche et crève

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Jean-Dominique MERCHET 9 janvier 2009

A Djibouti, un exercice a coûté la vie à un jeune Slovaque. Son lieutenant, qui l’avait frappé et privé d’eau, a été écroué et sera jugé aux assises.

Un homme est mort et son chef est en prison. Le drame s’est déroulé à Djibouti, dans le huis clos de la Légion étrangère, et il n’y a pas eu d’omerta militaire, bien au contraire. Voilà l’affaire, mais faut-il l’appeler du nom de la victime, Jozef Svarusko, ou de celui de l’officier aujourd’hui détenu à la Santé, Médérick Bertaud ? Jozef Svarusko aurait eu 26 ans le 7 juillet dernier. Il est mort le 5 mai, dans la caillasse de Djibouti, des suites d’une «hémorragie digestive haute», vraisemblablement provoquée par un très sérieux coup de chaleur. Sa température interne atteignait alors 43,7 ° C et les médecins n’ont pas pu le sauver. Avant de perdre connaissance, tombant la face en avant sur un buisson, il criait «l’eau, l’eau, l’eau» et «santé, santé».

A la Légion, personne ne connaissait Jozef Svarusko. Ce jeune Slovaque, né à Bratislava, s’était engagé l’année précédente sous le pseudonyme de Matus Talas. Pour tous les hommes de la 2e section de la 1re compagnie du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP), il était donc simplement «Talas». Il parlait mal le français et ne trouvait pas sa place dans ce régiment d’élite. Ses chefs et ses camarades le décrivent comme «faible physiquement, cherchant à éviter les difficultés, immature, très maladroit». Le mouton noir. «Pas un sale con», disent-ils pourtant. Plutôt le gars qui n’est pas à sa place. Il n’y est pourtant pas arrivé par hasard. Premier tri, la sélection lors de l’engagement dans la Légion - huit candidats pour une place. Puis les quatre mois de formation à Castelnaudary (Aude), qui ne s’apparentent pas à un séjour balnéaire. En principe, seuls les meilleurs peuvent prétendre intégrer le prestigieux REP de Calvi. A Djibouti, où il est arrivé avec ses camarades fin février 2008, il ne suivait qu’avec peine : on l’affecte - ironie du sort lorsqu’on connaît la suite - au soutien, chargé du chaud-froid (chauffage, climatisation…). Il explique à ses chefs qu’il veut devenir jardinier.

Pour l’heure, il est parachutiste dans une compagnie de combat. C’est l’exercice Bour Ougoul 2008, un bouclage de zone dans le cadre d’une manœuvre de contre-terrorisme. La progression se fait à pied dans le paysage aride de Djibouti. Talas porte la Minimi, une petite mitrailleuse pesant 10 kilos avec les munitions. Depuis la veille, il se plaint de douleurs au genou, mais rien de visible à l’extérieur.

«38° C, la zone de danger»

Ce lundi 5 mai, la marche reprend vers 14 h 30, en direction d’un piton sur lequel la section doit installer un poste d’observation. Le thermomètre indique 38° C. Selon les instructions remises aux militaires lors de leur arrivée à Djibouti, c’est à partir de cette température que l’on entre dans la «zone de danger» pour l’organisme (1). Talas s’arrête et refuse de repartir. Pensant qu’il simule, le sergent-chef Martinez et un caporal s’approchent de lui et le frappent. Leur chef, le lieutenant Bertaud, regarde et laisse faire. Talas repart, fait 200 mètres et s’arrête à nouveau. Assis sur le sol, il reçoit une nouvelle fois des coups de pied. Il demande alors à être évacué, mais repart quand même. Deux cents mètres plus loin, il s’écroule sur le sol en position fœtale. Le lieutenant l’engueule et refuse qu’il soit évacué - ce que demande pourtant le sergent. L’officier s’approche de l’homme à terre et lui donne alors un coup de pied. L’officier menace l’homme de l’abandonner là sans armes et sans eau. Il lui prend sa gourde et ses deux bouteilles d’eau, en vide une devant lui en disant «santé !» Il donne l’ordre de ne plus lui donner à boire.

Le groupe reprend sa progression, Talas suivant péniblement derrière. Cinq cents mètres plus loin, il rejoint le groupe qui fait une pause. Le lieutenant lui fait rendre son arme, mais ne lève pas l’interdiction de boire. Le groupe repart et Talas suit. Il croise alors des camions de la 1e section. Des hommes lui donnent une bouteille d’eau. Lorsque le lieutenant le voit, il le rejoint, l’accuse d’avoir voulu déserter et lui rappelle qu’il n’a pas le droit de boire. Un caporal le frappe et le lieutenant le cogne une deuxième fois d’un coup de poing au menton. Le groupe reprend sa marche et trois légionnaires constatent alors «le teint jaune et les lèvres bleues»de leur camarade, mais ils ne disent rien. Un peu plus loin, Talas s’écroule, sans connaissance. Les premiers soins lui sont prodigués. Les secours sont déclenchés à 16 h 24. Malgré les soins et l’arrivée d’un médecin, le jeune légionnaire meurt d’un arrêt cardio-respiratoire à 17 h 35.

L’autopsie ne fait état d’aucune lésion traumatique externe. A peine quelques ecchymoses superficielles. Les coups n’ont pas été très violents et Talas n’en est certainement pas mort. Tout le problème, c’est l’eau. Les coups ? «C’est assez habituel à la Légion. Recevoir des coups est normal, jusqu’à un certain point. Coups de pied aux fesses, claques, coups de poing dans la poitrine», reconnaît le sergent-chef Martinez, interrogé par la justice. C’est parfaitement illégal, contraire aux règlements militaires, mais c’est ainsi. Tout le monde le sait dans l’armée. Les légionnaires ne sont pas des enfants de chœur.

L’eau, en revanche, c’est une tout autre histoire. «C’est sûr, il va crever», répond le sous-officier, lorsqu’on lui demande ce qu’il risque d’arriver si l’on prive un homme d’eau dans ces conditions. L’«ordre initial» qui a été rédigé pour cet exercice est explicite : «Début de saison chaude. Surveillance coups de chaleur. Prendre beaucoup d’eau.» Interdire de boire à un homme, surtout affaibli, est une décision impardonnable. Le rapport de commandement, interne à l’armée de terre, le reconnaît explicitement : «La responsabilité principale revient au lieutenant Bertaud qui a donné l’ordre de ne plus donner à boire.»

«Caractère borné»

Le lieutenant Médérick Bertaud a le même âge que la victime, presque 26 ans. Comme lui, il est né en 1982 et la Légion étrangère l’attirait. D’origine nantaise, il a intégré Saint-Cyr Coëtquidan en 2003, l’école qui forme les officiers de l’armée de terre. Il est décrit par ses camarades de la promotion Général Simon comme «d’un bon niveau académique, très bon niveau en sport, état d’esprit très militaire, affirmant vite un profil action». «Fana Légion», il choisit l’infanterie à la fin de sa scolarité et son bon classement à l’Ecole d’application lui permet d’obtenir, en 2007, une affectation au prestigieux 2REP. Ce séjour à Djibouti est sa première mission extérieure.

Une personnalité complexe : l’un des ses proches le décrit comme un «gentil garçon, qui a beaucoup souffert du divorce de ses parents. Le genre à faire bonne figure devant les autres, puis à aller s’enfermer dans sa chambre pour pleurer». Son intégration au REP, le régiment qu’il rêvait de rejoindre, ne va pas sans difficultés. «Trop sûr de lui», estiment les cadres du régiment. Ses relations avec les sous-officiers sont mauvaises : «Caractère borné, ne tient pas compte de l’avis de ses subordonnés, manque de maturité». Lors de manœuvres en France, il a eu une violente altercation avec son adjoint, un sous-officier expérimenté, pour avoir - déjà - abandonné un homme qui ne suivait pas. «S’il n’a pas compris que cela ne se faisait pas, il n’a rien compris à l’armée et à la Légion», s’emporte le sous-officier d’origine polonaise. «Intelligent, mais capable de mentir avec aplomb», pense la hiérarchie. Il a été puni (sept jours d’arrêt) pour avoir tenté de tromper ses chefs lors de la réintégration de munitions, après un exercice. On lui reproche de porter des chaussures de marche non réglementaires.

Ennuis avec la police

Sur ce qui s’est passé le 5 mai, le lieutenant Bertaud ne nie rien. A peine minimise-t-il son rôle, expliquant ne pas avoir constaté les symptômes d’un coup de chaleur (peau sèche, par exemple). Les coups ? «La première fois, par colère. La deuxième, parce qu’il avait vraiment dépassé les bornes.» Violent ? Son dossier signale qu’en classes préparatoires, il avait eu des ennuis avec la police pour «dégradation de véhicules».

Interrogé par les gendarmes dès la mort du légionnaire, il va se passer plus de six mois avant qu’il soit mis en examen, le 19 novembre, par la juge d’instruction auprès du Tribunal aux armées de Paris, seul compétent pour les affaires concernant les militaires à l’étranger. Trois autres légionnaires, aussitôt exclus de l’armée, sont également mis en examen pour «actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner». L’un d’eux, un Mexicain, est en fuite, les autres, un Roumain et un Chilien, placés sous contrôle judiciaire. Seul le lieutenant est incarcéré à la prison de la Santé. Les avocats s’étonnent de la qualification de «tortures», estimant qu’il s’agit plutôt de «violences volontaires». La cour d’assises jugera.

Ce qui est certain, c’est que cette mise en examen était réclamée par l’état-major de l’armée de terre qui, à l’automne, ne comprenait pas pourquoi la justice tergiversait. Alors que l’armée française redécouvre la guerre en Afghanistan, ses chefs estiment qu’il est impossible de faire le silence sur de tels actes, au risque d’ouvrir la porte à tous les excès. Si un officier maltraite ses hommes, que fera-t-il de ses prisonniers ? Dans les rangs des jeunes officiers, cette sévérité est parfois incomprise. Certains accusent la hiérarchie d’avoir «lâché» ce jeune lieutenant. «Nous ne l’avons pas lâché, martèle le général Elrick Irastorza, chef d’état-major. Il n’a pas sa place parmi nous.» Fermez le ban.

 

(1) L’entrée dans la «zone de danger» varie de 38° C à 45° C, selon le taux d’humidité de l’air. 38° C correspond à plus de 80 % d’humidité.

 


 

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