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un chef des Fidjis dans les tranchées

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echo62

jeudi 10 juillet 2008

 

 

Le paradis au cœur du Pacifique ? Les îles Fidji : archipel de plus de trois cents îles, la moitié étant habitée. Près de neuf cent mille habitants, réputés pour leur gentillesse et leur hospitalité. Un ancien royaume du Commonwealth devenu une république ; une passion pour le rugby ! L’équipe des Fidji a atteint les quarts de finale lors de la coupe du monde 2007… Loin du ballon ovale, les joueurs savaient sans doute qu’un personnage célèbre de leur archipel a combattu en France durant la Première Guerre mondiale, obtenant Médaille militaire et Croix de guerre. En Champagne et en Artois. Un grand chef fidjien dans les tranchées : Ratu Sir Lala Sukuna.
Josefa Lalabalavu Vana’ali’ali Sukuna voit le jour le 22 avril 1888 dans l’île de Viti Levu. Chefs, princes, rois : sa famille est la plus noble de l’archipel et le jeune garçon reçoit une éducation très occidentale, intégrant la prestigieuse université d’Oxford. Il est en Angleterre quand la Première Guerre est déclarée et il veut se battre. Mais l’étudiant fidjien est noir : l’armée anglaise refuse l’intégration des hommes de couleur. Peu importe, le Fidjien traverse la Manche et s’engage dans la Légion Étrangère où il côtoie des Américains (dans ses lettres, Henry Farnsworth parle d’un « prince noir comme l’encre »), des Grecs, des Belges, des Roumains, des Suisses… Printemps 1915, le prince et les légionnaires sont dans les tranchées artésiennes à Berthonval. Avec la première brigade de la division marocaine au sein du 2e régiment de marche du 1er Étranger, le 9 mai 1915, Sukuna monte à l’assaut aux « Ouvrages blancs » du côté de Neuville-Saint-Vaast. Carency, Souchez, la fureur et le sang. Le Fidjien reçoit sa première citation pour actes de bravoures. Septembre 1915, Sukuna participe à la bataille de Champagne, le 28 devant Souain, il est blessé à la tempe et hospitalisé à Lyon. Il écrit à sa famille qu’il est « conscient de faire son devoir mais que pour lui la guerre c’est l’enfer » ; il ajoute que « la vue du sang lui donnait la nausée et qu’il versait des larmes en constatant les effets du conflit sur les populations ». En janvier 1916, les autorités britanniques le pressent de retourner sur son archipel. Il débarque à Suva le 30 mars, la tête couverte de bandages. Indigène soumis aux décisions des autorités coloniales, Sukuna devient toutefois fonctionnaire et tente de convaincre les Britanniques d’envoyer des Fidjiens au front… Et il retourne en France en mai 1917, non pas en soldat mais en travailleur, sergent du Fiji Labour Corps. À Calais, Sukuna et une centaine d’hommes travaillent sur le port. En janvier 1918, ils sont envoyés à Marseille puis à Taranto en Italie. Onze de ces travailleurs trouveront la mort en France, enterrés à Calais, Marseille et Taranto.
En septembre 1918, le Fiji Labour Corps retrouve le Pacifique. Partagé entre âme fidjienne et éducation britannique (avocat au barreau de Londres), Ratu Sukuna devient un homme politique majeur de l’archipel. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il exhorte les Fidjiens « à verser leur sang pour la Grande-Bretagne ». Le lieutenant-colonel Sukuna réussit à convaincre les chefs que « les Fidjiens seront reconnus en se battant auprès des Alliés ». Deux mille soldats fidjiens seront déployés aux îles Salomon. Effectivement, les Fidjiens sont admis à la parade de la Victoire à Londres le 8 juin 1946. Dix ans plus tard, Ratu Sukuna préside le conseil législatif chargé de veiller sur le processus de décolonisation des îles Fidji. Le « père des Fidji modernes » prend sa retraite en avril 1958 et meurt le 30 mai suivant à bord d’un navire qui l’emmène en Angleterre. Désormais, aux îles Fidji, le dernier lundi du mois de mai est une journée fériée : le Ratu Sukuna Day. Un incroyable destin dont les actes les plus héroïques se sont déroulés du côté de l’Artois.

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