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Jean-Yves Le Naour, Le Soldat inconnu. La guerre, la mort, la mémoire, Paris, Gallimard, « Découvertes », 2008, 111 p.

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Ce livre retrace, en quatre chapitres, la genèse du Soldat inconnu en France et toute l’agitation du xxe siècle dont ce héros anonyme est témoin. Ainsi, à travers cette histoire, l’auteur met en exergue les préoccupations morales des contemporains suite à l’hécatombe démographique engendrée par la Première Guerre mondiale. Une question se pose alors : comment honorer les morts qui ont permis la victoire ?

Dans un premier chapitre, Jean-Yves Le Naour rappelle que la France, en 1918, est un pays endeuillé. Victorieuse, la France n’en est pas moins meurtrie. Avec 1 400 000 morts, elle sort « moralement terrassée » de la Première Guerre mondiale, comme le précise l’auteur. Le défilé militaire de juillet 1919 montre une armée victorieuse mais éclopée. C’est ce que met en avant Jean Galtier-Boissière, ancien combattant, polémiste et directeur du journal le Crapouillot, lorsqu’il fait le choix de représenter la procession des mutilés pour évoquer ce défilé de la victoire.

L’honneur aux morts est un souci constant qui apparaît, de manière officielle, le 14 juillet 1919, sous la forme d’un cénotaphe, un grand cercueil vide en plâtre doré frappé de l’inscription « Aux morts pour la patrie », placé au sommet des Champs-Élysées, sous l’Arc de Triomphe.

Pour la France de l’après-guerre se pose la question de l’éventuel retour des corps aux familles. Sujet de division au Parlement et au sein de l’opinion publique, le transfert des corps est décidé par la loi du 31 juillet 1920. Ainsi, entre 1921 et 1923, 30 % des militaires identifiés ont été ramenés à l’arrière. Cette option, choisie également par les États-Unis, n’est retenue ni par le Royaume-Uni ni par l’Allemagne, lesquels optent pour des cimetières militaires.

En France, une immense culpabilité collective saisit la société, écrasée par le poids des morts et, particulièrement, les corps des soldats abandonnés sur les champs de bataille et dont l’identification n’a pu se faire. La scène finale du film J’accuse d’Abel Gance est emblématique de cette prise de conscience : les morts se relèvent du champ de bataille pour aller demander des comptes aux vivants et exiger d’eux qu’ils soient fidèles à leur mémoire.

Ce questionnement aboutit à l’invention du Soldat inconnu (chapitre 2). L’idée que le citoyen est soldat amène les hauts responsables militaires à reconsidérer la place des morts non gradés. Dorénavant, il est non seulement admis mais jugé nécessaire d’honorer ces hommes que les chefs militaires ont menés à la bataille.

Si le principe de l’hommage est acquis, les modalités restent à définir. Le député de l’Oise, André Paisant, propose, le 12 septembre 1919, d’inhumer un soldat inconnu. Il faut attendre la récupération de cette idée par les Britanniques pour que la question du soldat inconnu se pose avec une plus grande acuité. André Paisant et ses amis font pression sur le gouvernement français pour qu’il organise la même cérémonie que celle prévue à l’abbaye de Westminster le 11 novembre 1920. La proposition du député de l’Oise finit par l’emporter après d’âpres discussions.

Si le choix du Panthéon s’est d’abord imposé, il apparaît très vite que ce lieu est inadapté, étant donné que le Soldat inconnu incarne le pays tout entier. S’impose alors l’idée de l’Arc de Triomphe, et ce, trois jours seulement avant le 11 novembre !

Le Soldat inconnu est choisi parmi huit corps exhumés des divers champs de batailles dont Verdun, et gardés sous haute surveillance dans la citadelle de Verdun. Auguste Thin, jeune caporal, est chargé de désigner le Soldat inconnu. Très ému, il pose un bouquet de fleurs sur le sixième cercueil. Son choix, dira-t-il plus tard, a été motivé par son souhait d’honorer son régiment, le 132e. En additionnant les trois chiffres, il obtenait un six.

Durant tout l’après midi du 11 novembre 1920, les Français peuvent se recueillir devant le Soldat inconnu avant que ce dernier soit déposé dans une petite salle carrée dans la pile gauche de l’Arc. Il faut attendre le 28 janvier 1921 pour l’inhumation définitive sous l’Arc de Triomphe avec comme seule inscription : « Ici repose un soldat français mort pour la patrie (1914-1918). »

L’honneur aux morts n’est pas l’apanage de l’État, c’est ce que développe l’auteur dans le chapitre 3. Des initiatives communales et privées voient le jour dès l’immédiat après-guerre. En 1922, les deux tiers des communes de France ont déjà construit un monument aux morts, le plus souvent une stèle ou un obélisque, le coût étant moindre. Différents styles sculpturaux apparaissent ; parmi eux, la statue du poilu victorieux d’Eugène Bénet, celle de la douleur d’une vieille femme en costume régional du sculpteur breton René-Marie Quillivic, et, en dernier lieu, les pietà. Sur ces monuments, la formule la plus usitée est : « Morts pour la France », car jugée plus neutre que : « Morts pour la patrie » (n’apparaissant que moins d’une fois sur cinq).

En 1922, l’État, sous la pression des anciens combattants, institue une journée du souvenir. La date choisie s’impose d’elle-même : le 11 novembre devient un jour chômé.

La création de grands ossuaires, décidée le 30 septembre 1920, fait partie de ces actions destinées à entretenir la mémoire collective. L’ossuaire de Notre-Dame de Lorette, construit sur les lieux des grandes batailles de l’Artois en 1915, et celui de Douaumont, sur les lieux de la bataille de Verdun, deviennent des centres de pèlerinage officiels pour les familles dont les soldats morts n’ont pas été identifiés. Toutefois, ces familles n’ont pas attendu tout ce temps pour se rendre sur les anciens champs de bataille. En témoigne d’abord le premier guide Michelin, paru en 1917 et consacré à ces lieux. Le non-retour des soldats sur le sol britannique amène des agences de tourisme telles que Pickfords ou Thomas Cook à organiser des voyages sur les anciens fronts militaires outre-Manche. En 1929, deux millions d’étrangers visitent ces anciens lieux de combat. Les Allemands font partie de ces nombreux pèlerins.

C’est d’une initiative privée, celle du journaliste Gabriel Boissy, qu’est née l’idée de la flamme perpétuelle sur la tombe du Soldat inconnu. Depuis le 11 novembre 1923, date à laquelle la flamme est allumée, une association d’anciens combattants ranime le feu chaque soir à 18 h 30.

Le dernier chapitre met en relation les grands moments de l’histoire de France du xxe siècle et le Soldat inconnu. Faire-valoir politique, ce dernier est récupéré dans les années vingt et trente par la droite nationaliste. Ainsi, le 14 juillet 1935, les Croix-de-Feu, ligue d’extrême droite, reçoivent de La Flamme, l’association chargée de la cérémonie quotidienne sous l’Arc de Triomphe, le droit de ranimer la flamme. La droite nationaliste fait de ce lieu son point de ralliement durant tout l’entre-deux-guerres. S’ils ne semblent pas faire du Soldat inconnu le centre des démonstrations politiques majeures, les partis de gauche ne le renient pas. Ainsi, le 11 novembre 1935, des représentants socialistes, radicaux et communistes scellent le Front populaire en se recueillant devant la tombe du héros anonyme. La Seconde Guerre mondiale et l’Occupation ne mettent pas un terme aux querelles franco-françaises autour du Soldat inconnu. Une lutte s’engage entre les résistants et les collaborateurs pour s’emparer du Soldat inconnu. Le rassemblement d’étudiants sous l’Arc de Triomphe, le 11 novembre 1940, fait partie des premières manifestations collectives de résistance à l’ennemi. En août 1944, de Gaulle affirme sa légitimité devant la tombe de l’inconnu. Celui-ci est, à nouveau, au cœur des luttes politiques lors des manifestations étudiantes de mai 1968. La marche des meneurs du mouvement étudiant jusqu’à l’Arc de Triomphe, le 7 mai, provoque une séance très mouvementée à l’Assemblée nationale.

Depuis 1968 et l’apaisement des luttes politiques, le Soldat inconnu n’est, certes, plus un enjeu national, mais il continue à être pris à témoin pour des combats catégoriels qui n’engagent plus le pays tout entier. Le 26 août 1970, neuf féministes font sensation et fondent du même coup le mlf en déposant une banderole dédiée à « la femme du Soldat inconnu ». On peut aussi citer les sans-papiers de l’église Saint-Bernard qui avancent comme argument que la dalle de l’Arc de Triomphe pourrait abriter un soldat noir.

Le Soldat inconnu semble glisser vers une désacralisation de son statut à la faveur du temps qui passe. Certes, la flamme est ranimée tous les jours, mais cette cérémonie patriotique perd de sa substance originelle aux yeux d’une opinion marquée par la construction européenne. Comme le précise l’auteur, « il y a toujours une sentinelle, mais elle ne veille plus sur les mêmes valeurs ».

En annexe, des témoignages et des documents sont présentés autour de neuf thèmes permettant un approfondissement de la question. On peut citer en exemple le quatrième point, consacré à la lecture divergente de la droite et de la gauche, au lendemain de la Première Guerre mondiale, sur la violence des combats.

Ce livre, très bien documenté et à l’iconographie fouillée, est une première approche intéressante d’un sujet dont le champ historique est relativement récent.

Murielle Avice-Hanoun

Jean Norton Cru, Lettres du Front et d’Amérique, 1914-1919, éditées par M.F. Attard-Maraninchi et R. Caty, Le temps de l’Histoire, Presses universitaires de Provence, 2007

Dans sa préface, J.M. Guillon met en rapport la correspondance de guerre du soldat Jean Norton Cru (1879-1949) avec son livre Témoins paru en 1929, livre encore objet de contestation entre historiens sur le choix des témoignages d’anciens combattants cités par l’auteur et jugés par lui comme historiques.

Les auteurs, après avoir retrouvé ces 243 lettres ou cartes postales de Norton Cru écrites entre le 28 août 1914 et le 24 avril 1919 pour la plupart aux membres de sa famille, insistent sur leur importance pour mieux comprendre la vie et les raisons de celui qui a écrit Témoins.

Il est protestant, marié et père d’un fils au début de la guerre. Professeur de littérature aux Etats-Unis, il est recalé à l’oral de l’agrégation en France, d’où sa méfiance du milieu universitaire. Fils d’une famille nombreuse peu ordinaire, sa mère est anglaise et son père pasteur, le départ de celui-ci entraîne la formation d’un véritable clan dont il se sent le chef.

Jean Norton Cru, réserviste puis territorial est condamné à de nombreuses corvées dans les tranchées. Sur sa demande, il est nommé interprète auprès des Anglais puis des Américains, en 1917 comme son frère Loyalty. Dans ses lettres, il livre ses réflexions autant sur sa vie quotidienne que sur des sujets de société : rôle des femmes, mariage, pédagogie, religion, paix. Il réclame à sa famille avec l’envoi d’argent et de nourriture, de nombreux journaux pour suivre le décalage entre la censure, la vie au front et les grands combats comme Verdun : « Quelles visions ! Il faudrait un Guillaume Doré pour dessiner certains spectacles tellement c’est fantastique et infernal ! (…). On se demande comment on peut sortir vivant d’un pareil endroit ». Lettre du 4 juillet 1916.

En 1919, il est envoyé à Washington auprès du Haut Commissaire de la République française aux Etats-Unis dans le cadre d’une mission de propagande pour le lancement du quatrième emprunt de la Liberté et pour mieux faire connaître la politique française. Il reprend son enseignement à Williamstown puis rentre définitivement en France en 1946. A travers sa correspondance, Norton Cru se montre comme un soldat épris de paix, un protestant habité par une mission et qui veut livrer un témoignage sur ceux dont on ne parle guère : « ces poilus fort peu délicats et raffinés » qu’il a dû côtoyer pendant la guerre et dont il fera le centre de son livre Témoins.

Chantal Antier

Titres recensés

Pour citer cet article

« Comptes rendus », Guerres mondiales et conflits contemporains 1/ 2010 (n° 237), p. 159-163
URL : www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-1-page-159.htm.
DOI : 10.3917/gmcc.237.0159


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